Un coup d'oeil dans les rues alentour, un prospectus d'explications laissé sur le pare-brise, trois manipulations sur la valve... Et le tour est joué. Sylvain* a le coup de main : en moins d'une minute, cet étudiant en biologie de 25 ans est capable de dégonfler un ou plusieurs pneus de SUV. Depuis septembre, il assure ainsi s'être occupé de "250 à 260 voitures" dans sa commune des Hauts-de-Seine, dont "107 en une seule nuit". Le but ? Attirer l'oeil des automobilistes - et des médias - sur la "pollution causée" par ces imposants véhicules. Reprenant la charte graphique et le mode d'action du collectif britannique Tyre Extinguisher (Dégonfleurs de pneus), ce militant écologiste a ainsi participé à l'importation du mouvement en France : semaine après semaine, des actions similaires ont été constatées en région parisienne, à Lyon, Toulouse, ou encore dans les Hauts-de-France.

Lassé de trier ses déchets, consommer local ou participer à de simples marches climats, Sylvain a décidé d'opter pour la "désobéissance civile", explique-t-il. En plus de ses réguliers dégonflages de pneus, le militant a récemment rejoint une branche locale du collectif écologiste Extinction Rebellion, et participé avec eux "à plusieurs réunions et blocages". Et il n'est pas le seul. Depuis des mois, différentes associations multiplient ce type d'actions pour dénoncer l'immobilisme des gouvernements et des grandes entreprises face au dérèglement climatique. Le 28 octobre dernier, des militants du mouvement Dernière rénovation bloquaient ainsi l'A6. Trois jours plus tard, 27 de leurs camarades d'Attac et d'Extinction Rebellion tentaient de s'introduire à l'aéroport du Bourget afin "d'empêcher le décollage de jets privés". Et durant le week-end de la Toussaint, 4000 à 7000 personnes manifestaient à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, pour bloquer l'avancée du projet de chantier des "méga-bassines" - causant de violents heurts avec les forces de l'ordre.

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"Il y a une montée en puissance de ces actions et de leur radicalité, parce que le contexte écologique global s'est totalement dégradé", analyse Bruno Villalba, professeur en sciences politiques à AgroParisTech et spécialiste de l'écologie politique. Difficile de connaître précisément le nombre d'activistes : les principaux réseaux revendiquent plusieurs milliers d'adhérents, et chaque action engendre de nouveaux recrutements. Mais pour ces militants, il n'y a plus de compromis possible. "Dans vingt ans, quand les conséquences du réchauffement seront bien plus lourdes qu'aujourd'hui, les nouvelles générations nous demanderont pourquoi nous n'avons rien fait", martèle Lucas, membre de Dernière rénovation.

"On sent que quelque chose se passe : là où il n'existait auparavant que quelques luttes locales éparpillées sur le territoire, on observe désormais un recours presque systématique des collectifs et associations face aux projets polluants", décrypte Victor Vauquois, membre du collectif écologiste Terres de luttes. Selon le média Reporterre, plus de 480 "luttes locales" auraient ainsi été recensées en deux ans sur le territoire, pour 66 "victoires" annoncées contre des projets d'aménagement considérés comme "polluants" - à l'instar des bassines. "L'action à Sainte-Soline n'a rien d'inédit, et ce n'est pas un signe de radicalisation du mouvement écolo, estime Victor Vauquois. Je parlerais plutôt d'un retour aux sources."

"Actes proportionnels à l'urgence ressentie"

L'usage de la désobéissance civile dans la lutte écologiste n'est effectivement pas nouveau. "Dès les années 1980, une série d'actions violentes réalisées par des activistes marquent les sommets mondiaux, note le politologue Eddy Fougier, spécialiste de l'altermondialisme et des mouvements protestataires. La violence est un moyen de se faire connaître et éventuellement d'être écouté, afin de gagner la bataille de l'opinion publique." L'idée est déjà de mener des actions emblématiques, conçues pour attirer les caméras. En France, l'homme qui comprend ce petit jeu marque les esprits avec sa moustache fournie et ses actions coups de poing. Après s'être illustrés dans le démontage d'un chantier de McDo, José Bové et une poignée d'agriculteurs s'attaquent au début des années 2000 à une serre, puis à des champs où sont cultivés des OGM. Les condamnations tombent, mais ne refroidissent pas les adeptes de la désobéissance civile. Au contraire.

En 2009, l'échec des négociations de la COP15 à Copenhague entraîne une vaste remise en question. "Le sentiment général est que les écologistes français savent parler, mais pas s'organiser", résume Nicolas Brusadelli, doctorant en sociologie de l'Université de Picardie. En réaction, de nouveaux collectifs citoyens engagés se créent alors pour lutter contre le dérèglement climatique, comme Alternatiba ou sa variante Action non-violente COP21 (ANV-COP21), spécialisée dans la promotion de pratiques de désobéissance civile. Début 2019, ses militants décrochent des portraits d'Emmanuel Macron dans des mairies à Lyon, dans la région bordelaise et dans l'Ain pour s'indigner comme l'inaction climatique de la France. Toutes les recettes de la désobéissance civile sont là : un message, un lieu symbolique, une action coup de poing.

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Les militants arrivent d'autant plus à attirer l'attention que le sujet du réchauffement climatique occupe une place grandissante dans l'opinion. En mars 2019, point culminant des marches pour le climat, près de 350 000 personnes défilent selon les organisateurs dans 220 villes différentes. Sous l'impulsion de Greta Thunberg, des vocations militantes naissent - souvent chez de très jeunes manifestants. Mais la jeune Suédoise, ses Fridays for Future et ses discours d'interpellation jugés "trop doux" leur paraissent aujourd'hui dépassés, tandis que les principes de non-violence prônés par Gandhi ou Martin Luther King, longtemps cités en modèles, s'écaillent. "Comme beaucoup de personnes dans mon entourage, j'ai commencé par défiler, avant de me tourner vers la désobéissance civile", explique Zoé Mary, 26 ans, porte-parole d'ANV-COP21.

Le modèle Greenpeace ou WWF semble également poussiéreux pour ces militants. "Leurs modes d'action actuels sont considérés comme trop faibles, trop institutionnels", décrypte Bruno Villalba. "Désormais, les manifestants sont dans l'acte militant immédiat, qu'ils jugent proportionnel à l'urgence ressentie. Ils se moquent d'ailleurs de savoir si EELV ou la Confédération paysanne vont les soutenir." Un changement dont les associations historiques ont conscience. Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, explique ainsi à L'Express avoir formé "entre 5 000 et 10 000 personnes à l'action non-violente depuis 2018". "Les gens préfèrent en général mener des actions de désobéissance, parce qu'ils observent qu'elles ont plus d'impact", justifie-t-il.

"Agrégation des colères"

Avec les réseaux sociaux, s'engager est devenu presque facile. "Désormais, il suffit de lancer un hashtag sur les réseaux sociaux pour qu'un collectif se lance", résume Bruno Villalba. Sur les sites des collectifs, n'importe quel internaute peut ainsi accéder à différentes boîtes à outils recensant les étapes clefs de la création d'une association, d'une stratégie de communication ou d'une action juridique. "Ce qui fonctionne, c'est la complémentarité des tactiques. On joue d'abord le jeu de la loi, puis on communique auprès de la population, on s'investit dans des consultations publiques... Quand tout ça ne fonctionne pas, il reste la désobéissance civile", explique Victor Vauquois, qui précise que ce mode d'action et ses limites sont des sujets constamment débattus au sein des collectifs. "Tout le monde n'est pas toujours d'accord. Les groupes se complètent les uns les autres."

Pour Albert Ogien, la force de ces mouvements réside dans leur capacité de communication et de coordination. "Plus de 150 collectifs disparates peuvent ainsi se concevoir comme une unique organisation lors de grands événements communs, comme les marches climat ou la manifestation anti-bassines", commente le sociologue. Un attelage qui rend aussi ces organisations vulnérables à des arrivées imprévues : à Sainte-Soline, "400 profils black blocs et activistes très violents" se seraient joints à la manifestation, selon la préfecture. Une infiltration qui n'étonne pas grand monde. "Les black blocs utilisent ce que l'on appelle la "stratégie du coucou" pour s'infiltrer dans des mouvements sociaux, et poursuivre leurs propres buts", souligne Eddy Fougier. A l'image des manifestations sociales de ces dernières années, les événements écolos peinent aujourd'hui à juguler la venue de ces nouveaux arrivants sur le terrain. "Comme les syndicalistes avant eux, les écologistes ne peuvent pas faire l'économie de ces infiltrations. Mais elles restent minoritaires", estime l'ancien député Noël Mamère. "C'est la convergence des luttes", analyse Bruno Villalba, qui rappelle qu'une "acculturation mutuelle a toujours existé entre mouvements écologistes, anticapitalistes et anarchistes."

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Cette "agrégation des colères" pourrait-elle déboucher sur une montée de la violence du mouvement écologiste et de ses affiliés ? "L'orientation éthique et politique des militants écologistes est telle qu'il est peu probable qu'ils déploient de la violence contre des êtres vivants, explique Heather Alberro, maître de conférences en développement durable à l'université de Nottingham Trent. Cependant à l'avenir, nous verrons probablement des mesures de plus en plus désespérées." La présence importante des forces de l'ordre risque également de faire déraper la situation, craint un membre du réseau ANV-COP21 Toulouse.

Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a créé la polémique en dénonçant "l'éco-terrorisme" après les événements de Sainte-Soline. Des propos qui font hausser les sourcils chez les militants et les chercheurs, mais qui donnent un aperçu du dialogue de sourd déjà engagé entre dirigeants et militants. "Tant que le pouvoir se crispera et refusera toute forme de dialogue sur le sujet du climat, les ingrédients de l'escalade seront réunis", estime Noël Mamère. Ce raidissement de la discussion existe d'ailleurs des deux côtés. "Avant, on pouvait boire des verres avec les militants de Greenpeace, même quand ils essayaient de rentrer dans nos centrales nucléaires, rigole un haut gradé, ancien responsable bien placé dans la sécurisation d'institutions sensibles. Ils sont aujourd'hui plus difficiles à cerner. Le dialogue est complexe". Plus qu'à espérer qu'il ne soit pas complètement rompu.