Il y a quelques semaines, elle se jouait dans la maison diocésaine de Reims, puis à Charleville-Mézières. Prochainement, les diocèses de Laon, Châlons-en-Champagne ou du Mans accueilleront à leur tour la pièce de théâtre Pardon ? Un texte écrit par Laurent Martinez dans lequel il raconte le viol que lui a fait subir, enfant, un prêtre, l'empêchement de vivre avec ce traumatisme et la difficulté à être entendu de l'Eglise. Un peu plus d'une heure de représentation qui, à travers quatre personnages, un homme, sa nouvelle compagne, un prêtre et une religieuse, explore la douleur des victimes, l'embarras des proches lorsqu'ils l'apprennent, l'aveuglement de l'Eglise à l'égard de ses dérives passées et présentes. Et qui fait écho au rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise dont les conclusions, rendues publiques le 5 octobre, devraient faire l'effet d'un électrochoc.

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La pièce n'a pas été conçue pour un public catholique. Laurent Martinez a longtemps fait du théâtre. Un jour, il a mis en mots et en scène ce qu'il a si longtemps tu. Pardon ? a d'abord été joué à Avignon en février 2019. "Il y a eu un impact émotionnel très fort. Je n'avais pas anticipé ça. Des victimes sont venues me voir. Et là, je n'ai plus pu m'arrêter.Pour, je l'espère, qu'on puisse changer les choses", souligne Laurent Martinez. Quelques mois plus tard, à la Garenne-Colombes, un membre de la conférence des évêques de France assiste à une représentation. Il propose à Laurent Martinez de jouer devant les évêques à l'occasion d'une assemblée plénière extraordinaire consacrée à la pédophilie en février 2021. "J'ai dit "oui" tout de suite, c'était une opportunité pour faire passer mon message", raconte l'auteur. Les conditions sanitaires obligent à une présentation à distance, la vidéo qui lance le spectacle, autour d'une banane, dérange un peu en raison du symbole phallique, mais l'impact est considérable. "Je me souviens du long silence profond qui a suivi", se remémore un spectateur. Laurent Martinez participe ensuite au débat : "C'était extrêmement intéressant de voir que les évêques tenaient compte de la problématique, mais aussi à quel point ils étaient empêtrés dans ce qui leur tombait dessus. Ils ne savaient pas gérer, ils étaient loin d'imaginer l'impact de ces traumatismes sur une vie d'adulte."

Quelques semaines avant la publication du rapport de la Ciase, Eric de Moulins-Beaufort, qui est à la fois archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France, décide d'en donner cinq représentations (deux en direct, trois sous forme de vidéo) dans son diocèse, suivies d'un échange entre spectateurs, acteurs et représentants de l'Eglise. "La pièce parle de faits importants, il faut que nous soyons tous conscients de ce que ces enfants subissent et que chacun soit capable de prendre au sérieux quelqu'un qui se mettrait à parler. C'est une bonne manière pour les fidèles d'entrer dans le sujet", souligne le prélat.

Pardon ? A Avignon, été 2021

L'un des personnages est une religieuse qui tente de faire prendre conscience de la gravité des crimes commis par certains prêtres.

© / Compagnie Authentique

A Reims, la discussion a duré une heure et demie. Des victimes, plusieurs, des intervenants sociaux, des catholiques lambda, ont pris la parole. Silence, sexualité des prêtres, célibat... Certains ont la voix qui s'étrangle, d'autres pleurent, des membres d'une même famille se disputent en direct. Des questions sensibles sont abordées. "Le silence a duré trop longtemps, pourquoi ? C'est ça qu'on ne comprend pas", glisse une fidèle. "Je voulais savoir si l'abstinence n'est pas contre-nature ?" , interroge un autre. "Elle est contre-nature, oui, mais est-ce que ça permet d'appréhender autrement la nature humaine ? Certainement", répond Eric de Moulins-Beaufort. Laurent Martinez ose un "La pédophilie peut-elle être exacerbée dans un contexte où l'on est privé de sexualité ?". Tant bien que mal, l'archevêque affronte.

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Quand on demande à Laurent Martinez s'il ne craint pas d'être instrumentalisé, il répond : "Je veille à ne pas l'être". D'ailleurs, jusqu'à la dernière minute, sa pièce est sans concession à l'égard des petites lâchetés et des grands silences de l'Eglise. Jouée à Avignon l'été dernier, elle est reprise cet automne dans le privé à Paris (les 7 et 8 octobre, puis en novembre au Théo Théâtre). Mais il pressent qu'il peut encore faire oeuvre utile auprès des catholiques, lui qui s'est déjà heurté à des résistances, même dans des paroisses particulièrement concernées. A Sainte-Foy-lès-Lyon, lieu symbole de l'affaire Preynat, le prêtre qu'il invitait à venir voir la pièce a, par exemple, décliné d'un "la lenteur, c'est la sagesse". "Après le rapport de la Ciase, certains diocèses ou prêtres se sentiront peut-être obligés de montrer qu'ils font quelque chose", veut-il croire.

Lui ne regrette rien. Pas même les maladresses des gens d'Eglise qui ne perçoivent pas ce que peut avoir de douloureux pour une victime que de jouer dans une ancienne chapelle où tous les prêtres du diocèse - dont certains abuseurs- ont été formés ou de dormir dans une chambre sous le regard surplombant d'un évêque dont le portrait est accroché au mur, ravivant les cauchemars d'enfant. Laurent Martinez est convaincu que tout cela le fait avancer. D'ailleurs, la représentation à Charleville-Mézières ne lui a-t-elle pas permis de faire un pas supplémentaire ? Lorsque quelqu'un dans la salle lui a demandé s'il était prêt à pardonner, il a répondu "Encore faut-il que quelqu'un me demande pardon, mon agresseur est mort". Pendant le reste de la soirée, un souvenir lui trotte dans la tête, on lui a dit qu'Eric de Moulins-Beaufort avait, par le passé, demandé pardon à des victimes à la place de prêtres décédés. Il réfléchit longuement, puis à la dernière minute, il se lance et demande à l'archevêque de Reims de faire ce geste pour lui. Le prélat accepte. "Je lui ai accordé mon pardon et depuis je ressens un incroyable sentiment de liberté", raconte l'auteur et acteur. Au point de suggérer au président de la CEF de proposer cette démarche dans chaque diocèse. Comme une autre manière d'entendre les victimes.