Depuis quelque temps, Wendy* a peur de "disparaître". Engloutie par sa charge de travail, ses angoisses, ses problèmes d'argent. Ou par le Covid lui-même. Il y a déjà plusieurs mois que cette jeune Béninoise, étudiante à Lille depuis 2018, admet avoir "perdu pied". La nuit, elle passe des heures allongée dans le noir de sa chambre, sans fermer l'oeil. Rien n'y fait : ni les exercices de respiration, ni les conseils bienveillants des camarades de la résidence étudiante où elle vit depuis trois ans. "Ça fait douze mois que je dors mal. Ça tourne en boucle dans ma tête", raconte-t-elle d'une voix étouffée. À 23 ans, elle compare la pandémie à une chute brutale, venue soudainement enterrer sa joie de vivre - et rompre sa stabilité mentale. "Tout allait très bien, jusqu'à ce que le Covid vienne tout gâcher".
Pour la jeune femme, l'angoisse a d'abord pris la forme d'une chambre étudiante de 9 mètres carrés. Lors du premier confinement, Wendy y passe parfois plus de douze heures d'affilée, à suivre ses cours de musicologie en ligne et à travailler sans relâche ses examens. Au point de s'en abîmer les yeux, littéralement. "J'avais des maux de tête épouvantables, les pupilles douloureuses... Je n'arrivais plus à avancer", se souvient-elle. Les "0/20" pleuvent pour devoirs non-rendus, les rattrapages s'enchaînent. Le week-end et en fin de journée, le confinement puis le couvre-feu viennent également supprimer les cours de danse et de chant qui permettaient à l'étudiante d'arrondir ses fins de mois et de s'aérer l'esprit. Dans le même temps, le renouvellement de son titre de séjour, qui devait arriver fin septembre, prend du retard pour "raisons administratives", stoppant net le versement de ses aides.
"Tout s'est enchaîné, me laissant dans un état de stress permanent", confie Wendy. Jusqu'au craquage. Un soir, l'insomnie se fait plus forte et plus longue que d'habitude. Pendant quatre nuits et quatre jours consécutifs, la jeune femme ne parvient pas à dormir, ou très peu, "entre deux crises d'angoisses". Pour résumer ces heures interminables de burn-out, une seule comparaison lui vient à l'esprit. "C'était l'enfer. L'enfer absolu".
Depuis, Wendy a consulté un médecin : elle est depuis trois mois placée sous anti-dépresseurs, et prend deux médicaments différents pour s'endormir. "Je fais avec ce que j'ai", témoigne la Béninoise. Sans titre de séjour et sans revenus, les consultations psychologiques sont pour le moment exclues. Et en attendant, son état d'anxiété est palpable : la moindre annonce a sur elle un effet dévastateur. "Je ne sais pas si je vais pouvoir m'en sortir. Parfois, j'ai envie de tout arrêter, souffle-t-elle au lendemain de l'annonce d'un confinement partiel dans les Hauts-de-France. Si ça continue, j'ai peur de faire n'importe quoi".
"J'ai pensé à sauter"
Un état d'anxiété généralisé, que Wendy est loin d'être la seule à avoir dû apprivoiser depuis le début de la pandémie. "Ça ne s'arrête plus", témoigne le Dr Rachel Bocher, cheffe du service psychiatrie du CHU de Nantes. Ces derniers temps, la spécialiste avoue avoir multiplié "par trois ou quatre" le nombre de ses consultations hebdomadaires. "On voit des patients qui n'avaient auparavant aucun trouble psychologique ou psychiatrique, et qui ont été brisés par les conséquences de la pandémie", assure-t-elle. Confinement, problèmes financiers, isolement, rupture du lien social, distanciation physique prolongée... "Ces effets-là sont pour certains dévastateurs", analyse la psychiatre. Avec, parfois, des conséquences gravissimes. "Certains avalent des médicaments ou sautent par la fenêtre, alors qu'ils n'avaient aucun antécédent".
Parmi ces patients qui n'auraient jamais cru passer un jour par le service psychiatrie d'un hôpital, nombreux sont ceux qui disent s'être "effondrés" durant la pandémie. À 23 ans, Julie* est ainsi capable de situer exactement le jour où elle a "basculé". Réceptionniste de nuit dans un hôtel réquisitionné par l'aide sociale durant le Covid, elle raconte avoir vécu une "pression extrême" au travail. Nuits intenses, clients parfois violents, pauses inexistantes... Le tout couplé à un sentiment de solitude exacerbé et à une peur soudaine de la maladie. "On a eu pas mal de monde d'un coup, pas mal de soucis avec certains clients", élude-t-elle.
Débordée, cette jeune Nantaise entre peu à peu dans un état dépressif, dont elle ne parle à aucun de ses proches. Un matin, en rentrant du travail, une idée noire lui vient soudainement à l'esprit. "J'ai fixé le balcon du troisième étage. J'ai pensé à sauter". Pendant plusieurs jours, cette pensée l'obsède. "Mettre fin à mes jours me semblait être la seule issue". Le premier matin de février, particulièrement éprouvée par une nuit "compliquée", elle décide finalement de foncer tout droit aux Urgences.
Épuisée, elle est rapidement prise en charge, et hospitalisée à domicile. Pendant plusieurs semaines, des équipes d'infirmiers, de psychiatres et de psychologues se relaient pour la surveiller, et l'aider à "construire une nouvelle ligne de vie". Les efforts semblent porter leurs fruits : dans un mois, elle changera radicalement de quotidien pour travailler dans une exploitation laitière.
"Je suis en suspens"
Mais pour d'autres, le chemin s'avère plus compliqué. Alors que les places en psychiatrie se font rares, et que les demandes de consultations explosent, certains malades se voient ainsi patienter plusieurs mois avant d'obtenir l'aide adéquate. Atteinte de phobie sociale et diagnostiquée tardivement d'une tendance bipolaire, Gwennaëlle* a ainsi attendu près d'un an avant d'être suivie par une équipe de psychiatres et de psychologues. Mise en attente pendant six mois par un Centre médico-psychologique (CMP) par manque de place, puis quatre mois par le Service de santé des étudiants (SUMPPS) de sa fac, elle "dégringole" durant la pandémie. "Je pensais pouvoir gérer les choses toute seule... C'était loin d'être le cas", avoue-t-elle.
Aujourd'hui prise en charge, elle raconte une période "très compliquée", durant laquelle le fait même de se lever le matin devenait "insurmontable". Au fil des confinements, l'étudiante perd le goût de l'apprentissage en ligne, et la majorité de ses repères. "Quand vous êtes dans un épisode dépressif, le fait d'être isolée aggrave tout", résume Gwenaëlle.
Si elle assure "aller mieux" depuis quelques semaines, la jeune femme a conscience que le chemin est encore long. Elle devra apprendre à reconnaître et apprivoiser ces "vagues" de stress qui la submergent, rendues plus régulières depuis la pandémie. "L'instabilité de la situation sanitaire n'arrange rien", craint-elle. "En attendant, je suis en suspens".
*Les prénoms ont été modifiés afin de garantir l'anonymat des personnes interrogées.
