Plus jamais ça ! Au Japon, la fermeture totale des écoles en temps de Covid-19 est désormais exclue. Priorité à la continuité des apprentissages en présentiel : début février, le gouvernement a encore assoupli les règles liées à la découverte de cas de coronavirus dans les établissements scolaires. Plutôt que de fermer sept jours, les 35 000 écoles publiques du pays ne ferment plus que cinq jours si plus d'un cas est confirmé simultanément dans plusieurs classes (chaque école a une marge d'appréciation). Le but affiché du ministère de l'éducation ? "Permettre la reprise rapide des cours dès que possible afin de limiter l'impact de l'épidémie sur l'éducation". Fin janvier, la propagation rapide du variant Omicron chez les jeunes avait obligé près de 6 000 écoles à garder porte close.
Le gouvernement ne veut surtout pas revivre le désastre de la fermeture générale imposée fin février 2020, au tout début de la pandémie, par le Premier ministre de l'époque Shinzo Abe. Une décision plus ou moins bien comprise à l'époque. "J'ai appris la nouvelle en écoutant les informations", se souvient une enseignante d'un lycée de Chiba (à l'Est de Tokyo), soucieuse de conserver l'anonymat comme la plupart des fonctionnaires japonais. "Nous avions pourtant mis en place des protocoles sanitaires stricts qui fonctionnaient très bien. Aucune étude scientifique ne justifiait cette fermeture. D'ailleurs, aucun expert ne la recommandait", poursuit la jeune femme. Au diapason avec Reiko Saito, enseignante de l'Ecole supérieure de médecine de l'université de Niigata : "Une telle mesure n'avait pas beaucoup de sens puisque le public touché par cette maladie était majoritairement âgé de 50 à 60 ans".
Dans un pays, rétif à toute improvisation, l'épisode a été très mal vécu. Cette fermeture soudaine a notamment mis en évidence les failles du système scolaire en matière d'enseignement à distance. "Rien n'était organisé. N'ayant pas les moyens de dispenser des cours en ligne, nous n'avons eu d'autre choix que d'enregistrer des documents PDF sur le site de l'établissement. Puis d'appeler les élèves pour qu'ils les téléchargent", raconte ce professeur de lycée public, spécialisé dans l'accueil d'élèves souffrant de troubles psychologiques. "Une véritable épreuve pour nous. Car la communication est au coeur de notre enseignement", poursuit-il.
Contrairement à une idée reçue, les jeunes Japonais, bien qu'adeptes des jeux en ligne et des réseaux sociaux, n'ont pas l'habitude de recourir à l'informatique dans le cadre de leurs études. Seuls 3% des élèves nippons utilisent un ordinateur à la maison pour faire leurs devoirs, contre 22,2% en moyenne dans les pays de l'Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE). Et seuls 6% d'entre (23% dans l'OCDE) ont le réflexe de chercher des informations en ligne pour alimenter leurs travaux.
La poursuite des programmes scolaires s'est donc révélée pour le moins chaotique et inégale. La plupart des familles ont eu recours au système D. "Lorsque l'école a fermé, je ne travaillais pas. J'ai donc pu jouer les enseignantes le matin", explique Tomoko Shimada, mère de trois enfants inscrits en primaire. Cela n'a pas empêché ses deux garçons et sa fille de "céder à la paresse et à l'appel des jeux vidéo". "Sentant qu'ils accumulaient du retard, je les ai inscrits au "juku"", ces cours du soir prisés par les familles soucieuses de la réussite scolaire de leurs enfants.
Le nombre d'enfants victimes de violences a doublé
Seules 15 % des écoles publiques auront mis en place des systèmes de cours en ligne avant leur réouverture entre mai et juin 2020. Pour rattraper les retards, il a fallu mettre les bouchées doubles : le mois de vacances d'été a été réduit de moitié, les pauses déjeuner également. Pendant l'hiver 2020-2021, le gouvernement a accéléré la distribution de tablettes aux élèves pour mieux faire face aux différents pics de contamination. Il a aussi oeuvré pour avancer le déploiement de son plan GIGA, doté de 461 milliards de yen (3,4 milliards d'euros). Celui-ci avait été lancé en 2018, dans le cadre du projet "Society 5.0" visant à numériser l'enseignement du primaire au lycée.
Si les déboires techniques et organisationnels semblent en passe d'être résolus, les autorités peinent à faire face aux traumatismes provoqués par les fermetures d'écoles. Les parents, à commencer par les mères célibataires, ont parfois eu beaucoup de mal à faire garder leurs enfants, malgré l'augmentation temporaire des subventions et le maintien de l'activité des "gakudo", ces clubs qui fonctionnent après les cours.
La plupart des jeunes ont souffert de l'enfermement. "Je me demandais si je pourrais assister à la cérémonie de remise des diplômes à la fin du primaire, se souvient Kensuke, 14 ans. Puis, quand je suis entrée au collège, j'ai eu beaucoup de mal à me faire de nouveaux amis." Sa mère Sumiko Morita confirme : "Le fait de devoir rester à la maison toute la journée a beaucoup déstabilisé mes enfants. Les mesures de prévention drastiques et l'obligation de déjeuner en silence n'ont pas facilité non plus leur retour en classe."
Cette perte de repères a engendré une hausse de l'absentéisme (+ 8,2 % au cours de l'année scolaire 2020, entre le 1er avril 2020 et le 31 mars 2021) "Plusieurs élèves n'ont pas pu revenir tout de suite à l'école, ayant pris l'habitude de dormir la journée et de jouer aux jeux vidéo la nuit", explique un proviseur de lycée. A la reprise des cours, ce dernier a dû contacter lui-même tous les parents concernés. Leur proposant de procéder par étapes, en envoyant leur enfant uniquement sur le temps de la cantine dans un premier temps. Il lui est même parfois arrivé d'aller chercher certains lycéens chez eux.
Plus tragique encore, le nombre de suicides s'est envolé au Japon pendant la pandémie. Entre avril 2020 et mars 2021, 415 élèves d'écoles élémentaires, de collèges et de lycées se sont donné la mort. Soit 98 de plus que l'année précédente. Pour Saori Okada, directrice de l'association Wakamano Mental Support - qui vient en aide aux adolescents en souffrance - les "tensions familiales" font souvent partie des raisons invoquées. Bon nombre de salariés ont été contraints de télétravailler chez eux. Les difficultés économiques auxquelles bon nombre d'entre eux ont été confrontés ont contribué à accroître les tensions au sein des domiciles familiaux. "Le nombre d'enfants victimes de violences a été multiplié par deux par rapport à avant la pandémie. Car beaucoup d'entre eux ne pouvaient plus bénéficier de la moindre aide extérieure", ajoute Saori Okada. La pandémie aura également mis en exergue l'autre mission de l'école qui est de détecter et de venir en aide aux enfants les plus vulnérables. Un rôle crucial.
