En ce début de février, période de rentrée des classes au Brésil, Paula Capriglione se rend à l'évidence : "Il va falloir mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu". Situé dans un secteur défavorisé de São Paulo, l'établissement Chiquinha-Gonzaga, dont elle est la coordinatrice pédagogique, a connu de longues périodes de fermeture durant l'épidémie de Covid-19 qui a lourdement endeuillé le pays (près de 652 000 décès). Aujourd'hui, ses enseignants sont confrontés à une double mission : identifier, parmi les quelque 500 élèves inscrits du CP à la 3ème, ceux qui auront besoin de soutien scolaire... mais aussi pointer les noms de ceux qui manquent à l'appel.
Trop longtemps éloignés de l'école, bon nombre de petits Brésiliens ont fini par jeter l'éponge. Selon un rapport de l'Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE), rien qu'en 2020 (les écoles sont également restées longtemps fermées en 2021), écoles maternelles et primaires du pays ont gardé portes closes pendant 178 jours. Soit trois fois plus longtemps que la moyenne des pays membres. En novembre de cette même année, plus de 5 millions d'enfants et d'adolescents se trouvaient privés de toute activité pédagogique, en ligne ou en présentiel, rappelle l'Institut brésilien des statistiques. 1,5 million d'entre eux - soit un tiers - n'étaient même pas inscrits à l'école. "Le Brésil court le risque d'un retour en arrière en matière d'accès à l'éducation. Une question sur laquelle le pays avait progressé", mettait alors en garde l'Unicef. Précisant que "l'exclusion scolaire touche surtout ceux qui se trouvaient déjà en situation de vulnérabilité sociale" avant l'épidémie.
Simple formalité pour les établissements privés, qui accueillent une minorité de nantis, le passage à l'enseignement en ligne s'est révélé beaucoup plus compliqué dans le public en raison de la fracture numérique. Il faudra attendre début 2022, et un ultimatum de la cour suprême brésilienne, pour que le gouvernement de Jair Bolsonaro commence à débloquer des budgets dans le but de connecter les écoles publiques à leurs élèves. A Sao Paulo, la capitale économique, la situation s'est révélée tout aussi complexe qu'ailleurs. "Nos élèves n'ont reçu une tablette numérique qu'en juin dernier", critique Paula Capriglione. Quand les écoles ont enfin pu rouvrir, le lien s'était déjà rompu. "Certains de ceux qui ne venaient plus ont été aperçus en situation de mendicité ou en train de travailler illégalement", se désole-t-elle.
"Pour les plus pauvres, la crise sanitaire et les difficultés économiques engendrées, ont eu des impacts dans tous les domaines, renchérit Marcia Bonifacio, coordinatrice du Naapa, l'équipe de psychologues du réseau scolaire municipal. De nombreux enfants ont été exposés à des situations extrêmes. Des familles entières se sont retrouvées à la rue. Certains aînés ont parfois dû sacrifier leur scolarité, à la suite du décès d'un des deux parents, pour s'occuper de leurs jeunes frères et soeurs."
Le chantier est aujourd'hui immense
Marcia Bonifacio coordonne une mission de recherche destinée à retrouver tous les élèves de la ville passés sous les radars. Chapeauté par l'Unicef, ce programme déployé plus largement sur tout le territoire a déjà permis à plus de 80 000 enfants de reprendre le chemin de l'école. L'impact de la fermeture de l'école publique dépasse les seules questions d'apprentissage. "Bon nombre d'enfants déscolarisés ne mangent plus à leur faim et les cas de maltraitance ont explosé", poursuit Marcia Bonifacio. Mais convaincre leurs parents de les rescolariser n'est pas toujours aisé. "Il y a une dévalorisation de l'école et de son rôle dans la formation de la citoyenneté", regrette encore l'assistante sociale. D'aucuns y voient l'influence de Bolsonaro qui accuse les enseignants, trop à gauche à son goût, d'"endoctriner" les enfants, en leur présentant leur propre vision du monde.
Dans ce pays fédéral de 212 millions d'âmes, ce sont les collectivités locales qui gèrent directement le réseau scolaire. En principe, sous la houlette de l'Etat central. Mais, faute d'une stratégie nationale de lutte contre le virus, chaque ville ou territoire a mis en place son propre arsenal de mesures sanitaires. "L'école aurait dû être la dernière à fermer et la première à rouvrir, mais au Brésil, ce fut l'inverse, tonne le pédiatre Daniel Becker. Les salles de sport, les salons de beauté, les centres commerciaux ont repris avant les établissements scolaires !". Selon le praticien, membre du comité scientifique de la ville de Rio de Janeiro, ce choix a provoqué "une vague sans précédent de symptômes psychiques et psychosomatiques chez les enfants et les adolescents".
Avec un groupe de confrères, Daniel Becker fut à l'origine de la première campagne nationale prônant la réouverture des écoles. L'idée étant de convaincre le grand public que ces dernières n'étaient pas des foyers de contamination. "Nous voulions susciter une prise de conscience, qui faisait défaut jusque chez les enseignants. Leurs syndicats nous sont tombés dessus, nous accusant de les jeter dans la gueule du loup", explique le médecin. Nous sommes alors fin 2020, à la veille des élections municipales. "De nombreux parents d'élèves étaient inquiets à l'idée d'envoyer leurs enfants à l'école. A l'approche du scrutin, les maires n'ont pas souhaité les contrarier", rappelle de son côté Priscila Cruz, présidente de l'association Todos Pela Educaçao ("Tous pour l'éducation").
"L'épidémie, il est vrai, est longtemps restée hors de contrôle, Jair Bolsonaro ayant fait le choix délibéré de laisser courir le virus. Et la vaccination tardait à démarrer. Lorsque la situation sanitaire s'est améliorée, l'enseignement privé a rouvert ses portes. Et cela, avant les écoles publiques, ce qui a encore aggravé les disparités", poursuit-elle. Et Priscila Cruz de tirer ce constat amer : "En matière d'apprentissages, on est revenus dix ans en arrière". Le chantier est aujourd'hui immense. Pourtant, le budget du ministère de l'Education, censé coordonner l'effort national, a été amputé. "Il n'y a rien à attendre de ce gouvernement, lâche Priscila Cruz. Même s'il est réélu à la fin de l'année, Jair Bolsonaro ne fera rien pour l'école".
