En temps normal (s'il en existe encore un à l'hôpital), les équipes du Dr Prudhomme, médecin régulateur au Samu 93, sont censées décrocher les appels passés au 15 en une minute maximum. Un critère de qualité nécessaire en cas d'alerte pour une crise cardiaque, un infarctus ou un accident grave. "Ces derniers temps, nos moyennes ne sont pas bonnes, on décroche plutôt au bout de quatre voire cinq minutes, s'inquiète-t-il auprès de L'Express. On observe une augmentation de 10% à 20% des appels au Samu en corrélation directe avec les épisodes de fortes chaleurs".

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Parmi ce flot d'appels incessant, le médecin parisien note principalement des patients éprouvés par les fortes chaleurs avec des pathologies chroniques, de type insuffisance cardiaque, rénale ou hypertension. "Les traitements pour ces pathologies ne font pas bon ménage avec la chaleur, et généralement en cas de période de canicule ils doivent être revus à la baisse, mais beaucoup de gens ne le savent pas, explique t-il. Et d'ajouter : "En France, on a de gros problèmes sur la question de l'éducation aux médicaments, et une fois de plus la charge retombe sur l'hôpital."

Des tensions sur les lits d'hospitalisation

Pour le professeur Frédéric Adnet, chef du service des urgences à l'hôpital Avicennes de Bobigny (93) et directeur médical du Samu de Seine-Saint-Denis, "l'impact sanitaire de cette canicule est gérable. Bien que le capacitaire de l'hôpital s'étant réduit ces derniers temps, les patients accueillis pour les coups de chaud ont réduit les possibilités pour les autres pathologies". A Bobigny, le Pr Adnet estime la hausse de la fréquentation liée à l'épisode caniculaire à 15%. Dans le même temps, 30% des lits de l'hôpital sont fermés. "Ce qui n'est pas sans générer quelques tensions au niveau des possibilités d'hospitalisation".

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Dans le sud-est, Jérémy Chanchou, aide-soignant aux urgences du centre hospitalier d'Arles, fait lui aussi le constat d'une augmentation des passages à l'hôpital. "Sur l'épisode caniculaire, on reçoit principalement des personnes âgées déshydratées, ou en insuffisance cardiaque, rapporte-t-il. On voit aussi arriver des enfants, qui sont tout aussi fragiles face à la chaleur". Néanmoins, l'afflux est sans commune mesure avec la canicule de 2003. "Dans les structures de type Ehpad, la prévention, la communication et la surveillance ont bien évolué, ajoute-t-il. Ce qui fait que l'on a moins cet effet hécatombe que l'on a connu il y a 19 ans".

À Bordeaux, les soignants préoccupés par les incendies

À Bordeaux, c'est moins l'épisode de canicule "plutôt bien géré en termes de prévention" qui inquiète que celui des feux dans les communes voisines de La Teste-de-Buch et de Landiras. "On retient notre souffle", confie Philippe Revel, chef du pôle urgences au CHU de l'hôpital Pellegrin (dont le service est toujours partiellement fermé la nuit faute de personnels). "Nous sommes très préoccupés par les incendies du fait de la potentialité de voir débarquer un afflux de patients liés aux toxicités des fumées". Pour l'heure, l'hôpital bordelais n'a pris en charge aucun blessé en lien avec les incendies. Il a toutefois fallu organiser l'évacuation et le relogement d'une cinquantaine de résidents d'un Ehpad du Pilat menacé par le feu.

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Dans l'Aude, à Carcassonne, Yves-Michel Etchepare, urgentiste et chef du Samu départemental, observe lui aussi une hausse de la fréquentation de 20 à 30%, voire le double sur la côte, près de Narbonne. "Chez nous, en zone touristique, c'est pareil tous les ans, indique-t-il. Le problème c'est que cette année, plus que les autres, on est sur le fil du rasoir à cause de la pénurie de soignants et du Covid qui revient". Au lieu d'être quatre médecins aux urgences, ils doivent fonctionner à trois. "Et tout cela sans fermer le Smur (service mobile d'urgence et de réanimation)..."

"On a fait attendre les gens dehors, parfois assis par terre"

Sur le fil, les urgences du centre hospitalier de Saint-Nazaire le sont aussi. "Depuis deux semaines, c'est très compliqué, confie Karine* qui préfère témoigner sous couvert de l'anonymat. "Par manque de places dans les étages de l'hôpital et dans les structures périphériques, les patients stagnent aux urgences et les files d'attente s'allongent". Selon la direction de l'hôpital, la semaine du 14 juillet a connu un pic d'accueil avec 1 600 passages, soit 400 de plus qu'en temps normal.

La situation était tellement critique que le 15 juillet dernier, la salle d'attente des familles a dû être transformée en boxe pour des patients. "On a installé des brancards et on les a soignés là, en plein milieu", témoigne l'infirmière qui raconte par ailleurs que le parking s'est transformé à son tour en salle d'attente. "Vous vous rendez-compte, on a fait attendre les gens dehors, parfois assis par terre". La hausse de l'activité est surtout corrélée à l'activité estivale, plus que la canicule dans le département de la Loire-Atlantique. "Heureusement que la chaleur n'a pas eu d'effets, car je doute que l'on aurait été en capacité de prendre en charge ces patients-là".