"Je priais depuis avril, je ne pensais qu'à ça, je ne rêvais que de ça pour décompresser : me débarrasser de mes enfants", confie Anne-Charlotte, 43 ans, un sourire dans la voix. Pour cette mère de deux enfants de 7 et 10 ans, le confinement avait tout d'une terrible épreuve : les cris des "mômes", le stress de les voir apparaître à l'écran pendant les téléconférences, les deux heures quotidiennes de cours à la maison, les repas à préparer... "Au niveau de la charge mentale, c'est juste fou."

Alors forcément, petit à petit, l'idée a germé dans son esprit : et si, pour une fois, elle partait seule en vacances ? Le retour à l'école, le 11 mai, a déjà été un immense soulagement. Mais se sentant "complètement rétamée", elle s'est résolue à franchir le pas. Lundi, elle a dit "au revoir" à ses enfants, déposés chez les grands-parents. Pour enfin souffler pendant une semaine.

"Le coronavirus nous a rendu service"

Pour Anne-Charlotte, ça sera enfin l'occasion de reprendre son rythme. Se lever quand elle le souhaite, retrouver des amis dans des bars, aller au restaurant. Des choses simples, comme manger quand elle le désire, mais qui à l'entendre appartiennent à un paradis perdu. "On est comme la mine d'un crayon très affûté, on est à la pointe et on se demande quand elle va casser. Et là elle casse. Mais le coronavirus nous a rendu service par rapport à cette cassure, c'est l'occasion d'une introspection", estime-t-elle. Une semaine de vacances sans enfants, est-ce néanmoins suffisant ? "Non, il me faudrait un an!", répond-elle dans un rire.

Elle est loin d'être la seule dans ce cas. Sur les réseaux sociaux, nombreux sont les parents affirmant ne rêvent que de vacances sans les enfants après cette année difficile. Pour Etienne, 32 ans, ce sera bientôt une réalité. Une première pour lui et sa compagne : "Les batteries sont totalement à plat. Quand on n'a pas d'enfant, c'est sûrement difficile à comprendre. Pour beaucoup de mes amis, le confinement était une parenthèse enchantée. Moi, je l'ai vécu comme un enfer, et pourtant j'aime ma famille plus que tout." A priori, c'est sa soeur qui gardera les deux enfants pendant une semaine.

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Question : pourquoi ne pas avoir pris de vacances en famille, comme les années précédentes ? La réponse fuse : "Vous n'avez pas d'enfant, vous ne pouvez pas comprendre. Il faut que vous compreniez que ce ne sont pas des vacances ! Ce n'est pas du tout reposant, on prie même de retourner au travail, de remettre les enfants à l'école. C'est un sacrifice, le programme des enfants domine tout, on ne dort pas, on doit les surveiller en permanence, on ne peut pas faire de sorties le soir pour s'amuser". Avant d'utiliser lui aussi une image. Pas celle de la mine de crayon affûté ce coup-ci, mais du "citron pressé".

Autre époque, autre idéal

Cette tendance, qui s'est sans doute accélérée avec la crise du Covid-19, n'étonne guère Véronique Kohn, psychologue et psychothérapeute : "Le confinement a été un catalyseur, un accélérateur des dynamiques de la relation dans la famille. Pour certaines familles, ça s'est très bien passé. Pour d'autres pas du tout, et partir en vacances sans les enfants peut être le contre-pied", analyse cette spécialiste des relations de couple et auteure de Quel(s) amoureux êtes-vous ? (éditions Tchou).

"On est dans quelque chose qui se rapproche de l'épanouissement personnel. Le temps passe vite, il y a un côté 'carpe diem'. On n'est pas que des parents, aussi des maris, des femmes, il y a aussi la recherche d'une sexualité épanouie. Le couple est idéalisé aujourd'hui, et il y a une pression énorme : avant, c'était la famille avant tout. Là, on veut une bonne relation, pas des vacances sacrifiées", ajoute-t-elle.

Au delà d'un effet de mode, ce serait alors le signe d'un véritable phénomène de société. La dernière étude sur le sujet (Harris Interactive) remonte à 2014 : on y apprend que 56 % des parents sont déjà partis en vacances sans leurs enfants. Une tendance qui semble s'accélérer, en particulier concernant cette période particulière.

L'offre, d'ailleurs, se développe depuis plusieurs années. Des séjours "adults only" fleurissent. Selon le portail d'information des professionnels du tourisme Tour Mag, il y aurait aujourd'hui 700 établissements interdits aux enfants dans le monde. Et les cibles sont beaucoup moins les célibataires que "les couples en recherche de romantisme" ou les "parents fatigués".

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Stuart Coe est le propriétaire du premier "camping" n'acceptant pas les mineurs en France, le château de Lacomté Country Club, à Carlucet (Occitanie), proposant des emplacements, chalets, gîtes et mobile-homes. La promesse : la paix pour les parents ou les adultes sans progéniture, dans un endroit calme et vert. "C'est un concept très développé en Angleterre : il y a 198 campings sans enfants. En France, on était les premiers quand on a ouvert en 2010", explique-t-il, son origine trahie par son accent britannique. "Au début, on avait une clientèle britannique, mais depuis trois ou quatre ans, on a beaucoup de Français." Pour cet été, malgré la crise, 60% des locations sont déjà réservées. "Juste avant la fin du confinement, on recevait de plus en plus d'appels et le trafic sur le site a vachement augmenté".

Sentiment de culpabilité

Mais pour beaucoup, même si la pratique se développe, partir sans sa progéniture est loin d'être évident. Quand elle a commencé à partir en vacances seule il y a trois ans, Lucie, mère célibataire, a attiré les critiques de ses proches. "Un ami a rigolé comme un beauf quand je suis allée aux Etats-Unis seule, il m'a dit que j'étais une mauvaise mère. C'était violent et méchant. Mon ex m'a aussi dit que ce serait bien de prendre la petite, la prochaine fois... Mais qu'il paie le billet!", lance-t-elle, amère.

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Aujourd'hui, elle a appris à profiter, en ignorant les reproches. "Beaucoup de gens sont jaloux, peut-être qu'ils ne voyagent pas. Ma fille a quatre ans et j'adore voyager. Je ne vais pas la trimballer dans les aéroports. De plus, c'est difficile d'être une mère seule, je devrais la surveiller constamment. D'ailleurs, quand je reviens, elle se fiche de ne pas être partie. Elle aura peut-être envie plus tard. En tout cas, il n'y a rien d'égoïste, on a le droit de vivre ! Et je voyage uniquement quand ma fille est chez son père."

Pour Anne-Charlotte, comme il s'agit de ses premières vacances sans enfants, débutées il y a seulement quelques jours, il est plus dur de s'adapter. "Dès que j'ai refermé la porte de chez les grands-parents, je ne me sentais pas bien, je culpabilisais. Ils me manquent déjà ! Eux vont bien le vivre, je pense, mais c'est difficile pour moi. On culpabilise de ne pas être une bonne maman." Avant de penser enfin un peu à elle : "Je donne tellement de mon temps, c'est pour cela que je suis mal. On en vient à penser qu'il n'y a pas de salut en dehors de nous."