"Ni Macron, ni Le Pen". La journée du jeudi 14 avril a été marquée par des blocages et des manifestations dans plusieurs établissements d'enseignement supérieur ou universités de France. Notamment à Paris, où des étudiants de Sciences Po ont barré l'entrée de la rue Saint Guillaume toute la journée. Un rassemblement a également été organisé devant les locaux de Paris-I-Panthéon-Sorbonne en soutien aux "camarades" qui occupaient la fac depuis la veille.
Le sociologue Olivier Galland, auteur d'un tout récent ouvrage, 20 ans, le bel âge ? Radiographie de la jeunesse française d'aujourd'hui (éd. Nathan), basé sur une vaste enquête Harris Interactive pour l'institut Montaigne, décrypte ce mouvement pour L'Express.
L'Express : Les médias parlent beaucoup de la "mobilisation étudiante" en cours. Ce mouvement est-il représentatif de la jeunesse actuelle ?
Olivier Galland : Je ne crois pas. Il faut se méfier de l'effet loupe ! Au lieu d'employer le terme "révolte étudiante", il serait d'ailleurs plus juste de parler de "révolte d'une partie des étudiants". A mon avis, il s'agit d'une minorité très politisée, voire probablement assez radicalisée, plutôt tentée par le vote Mélenchon au premier tour de cette présidentielle. Les modes de protestation mis en oeuvre aujourd'hui, qui vont parfois jusqu'à bloquer les facs, peuvent avoir un effet trompeur. On évoque 300 à 400 étudiants présents hier à la Sorbonne, ce qui est un petit nombre. Donc il faut faire attention à ne pas généraliser. Ce mouvement-là est loin de représenter la jeunesse dans sa globalité. Je pense, au contraire, que la majorité des étudiants est assez largement dépolitisée et assez peu intéressée par ces enjeux.
Quel est le profil de ces jeunes qui participent à ces blocus et à ces manifestations ?
Il est cocasse de constater que cette minorité active appartient plutôt à une certaine élite universitaire comme l'Ecole normale supérieure, Sciences Po ou la Sorbonne. Ces manifestants semblent issus de milieux assez favorisés, peu concernés par les problèmes de précarité. Ils ne correspondent pas à la catégorie des vrais "révoltés" identifiée comme telle dans notre enquête réalisée pour l'institut Montaigne (les autres catégories étant les "démocrates protestataires", les "désengagés" et les "intégrés transgressifs", NDLR). Ceux que j'identifie dans mon livre comme des "révoltés" sont plutôt des jeunes ayant un niveau d'études inférieur au bac, issus de milieux populaires, un peu plus âgés puisque souvent déjà entrés dans la vie active et ayant des difficultés financières et professionnelles. Ils apparaissent assez tolérants à l'égard d'une certaine forme de violence politique. Mais ils n'ont pas grand-chose à voir avec les étudiants qui bloquent des universités en ce moment.
Certains de ces manifestants ne pourraient-ils pas adhérer à la catégorie des "démocrates protestataires" dont vous parlez dans votre livre ?
Ce groupe des "démocrates protestataires" est le plus important puisqu'il représente 39 % de l'ensemble des jeunes. Ils se caractérisent par une certaine sensibilité aux questions sociétales comme celles qui ont trait à l'environnement ou au genre par exemple. Ils ont aussi un côté protestataire dans le sens où ils n'hésitent pas à aller manifester et à s'exprimer en masse sur les réseaux sociaux. Mais, dans l'ensemble, ils restent tout de même attachés à la démocratie et répudient toute forme de violence politique. En cela, ils ne correspondent pas tout fait non plus aux étudiants que l'on voit manifester devant la Sorbonne ou Sciences Po. D'ailleurs, globalement, ces étudiants ne correspondent totalement à aucune des catégories que nous avons isolées dans notre enquête.
Bon nombre de ces derniers reprennent en choeur le slogan "ni Macron, ni Le Pen". Comment l'analysez-vous ?
C'est un point que je trouve assez inquiétant. Ces jeunes ont le sentiment qu'on leur a volé leur élection. Ils semblent ainsi oublier l'un des principes de base de la démocratie : les électeurs ayant voté pour des candidats qui se retrouvent minoritaires à l'issue du scrutin doivent reconnaître, malgré tout, le résultat. Ils doivent accepter que le candidat ou le parti qui a obtenu la majorité gouverne sur une période déterminée. Ne pas le reconnaître pose problème à mon sens.
Le fait de renvoyer les candidats finalistes LREM et RN dos à dos ne conforte-t-il pas cette idée de plus en plus répandue - notamment chez les jeunes - que tous les politiques se valent ?
Ces discours s'inscrivent dans une tendance générale de très fort discrédit de la politique. A la question, "pensez-vous que les hommes politiques sont corrompus ?" posée dans le cadre de notre enquête, les jeunes répondent oui à 69 %. Ce qui ressort aussi souvent des discussions avec eux, c'est leur grande exigence de changement rapide sur les sujets qui les mobilisent, comme l'environnement par exemple. Or, dans notre monde de plus en plus interdépendant et compliqué, les changements sont forcément lents. Sur le climat, nous sommes amenés à participer à des conventions, à faire des compromis au niveau européen et mondial. Tout cela prend du temps. Or, il y a un décalage entre ce qu'il est possible de conduire aujourd'hui politiquement et les exigences des jeunes.
Une bonne partie de la jeunesse a voté Jean-Luc Mélenchon au premier tour. Ce candidat est d'ailleurs très plébiscité par les étudiants qui manifestent. Quels types de profils séduit-il ?
Chez les jeunes se dessinent deux filières très distinctes. D'un côté, effectivement, ces étudiants plutôt diplômés et issus de familles à haut capital culturel. A noter que Jean-Luc Mélenchon a fait des scores très élevés dans beaucoup de grandes capitales universitaires comme Montpellier, Rennes, Nantes ou Strasbourg. Mais on constate également que le candidat de La France insoumise a aussi fait des scores très élevés dans des départements comme la Seine-Saint-Denis et trouve un écho important chez les jeunes d'origine étrangère.
Ce qui ressort de notre enquête est qu'une partie d'entre eux est en rupture avec la société française. Une large majorité de ces jeunes, notamment de confession musulmane, pense même que la France est une société structurellement raciste. Voilà pourquoi la situation avec la police, qu'ils considèrent comme le bras armé de cette société raciste, est particulièrement tendue. Il ne faut bien sûr pas généraliser mais on ne peut nier l'existence de ce phénomène. Jean-Luc Mélenchon, qui condamne ce qu'il appelle "l'islamophobie", emporte l'adhésion d'une partie de cette jeunesse.
Selon vous, comment vont se comporter ces jeunes, qui ont opté pour Mélenchon, au second tour ?
La première catégorie peut être tentée par l'abstention. C'est d'ailleurs ce que peuvent sous-entendre certains de ces étudiants qui scandent "ni Macron, ni Le Pen" dans les manifestations. Certains détestent tellement Emmanuel Macron qu'il leur paraît difficile, voire impossible, de voter pour lui. Reste à savoir comment cela se traduira finalement dans les urnes. En revanche, l'idée de voir Marine Le Pen arriver au pouvoir rebute fortement les jeunes d'origine étrangère, et de confession musulmane, dont je parlais juste avant. S'abstenir, voire donner sa voix à une candidate qui représente la quintessence du racisme, n'est évidemment pas envisageable pour la grande majorité d'entre eux.
Selon un sondage Ifop, le taux d'abstention des 18-24 ans s'élève à 41 % (contre 26 % dans l'ensemble de la population). Une ultime preuve de leur désintérêt grandissant pour la politique ?
Ce chiffre, conséquent, ne m'étonne pas vraiment. Dans notre enquête, réalisée par l'institut Harris Interactive, 34 % des individus de cette tranche d'âge estiment que voter ne sert pas à grand-chose. Et 55 % d'entre eux disent ne se sentir proche d'aucun parti politique. Autant de signes qui accréditent la thèse de la désaffiliation politique d'une grande partie des jeunes. Hélas, il est à craindre qu'ils ne se mobilisent pas plus au second tour et que le taux d'abstention augmente encore.
