Le "convoi de la liberté" français s'est élancé ce mercredi matin, les coffres chargés de vivres et de revendications. Ces longues files de véhicules ont quitté le sud de la France, inspirées par le succès du "Freedom Convoy" au Canada, en espérant faire infléchir le gouvernement et plus largement l'Europe sur les mesures appliquées pour lutter contre le Covid-19. Les participants évoquent notamment la mise en place du passe vaccinal, vécue comme une entrave à la libre circulation.

Un rendez-vous des "convoyeurs" a été donné à Paris, d'ici la fin de semaine. Une date et un lieu de ralliement final au convoi, que ses initiateurs espèrent européen, ont été fixés : le 14 février, à Bruxelles. Mais les pouvoirs publics sont déjà sur le qui-vive : la préfecture de Paris a interdit ce jeudi l'arrêt de cette mobilisation sur son territoire, une décision similaire a été prise à Bruxelles dans la foulée.

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Implication des véhicules, organisation sur les réseaux sociaux... L'initiative rappelle nettement le mouvement des gilets jaunes. D'autant plus qu'au Canada, le "Freedom Convoy" s'est formé sur les braises du mouvement "United We Roll", lui-même issu, à l'époque... des fameuses "Yellow Vests" (traduction de gilets jaunes) locales. Exception notable : le convoi nord-américain s'appuie sur la présence de lourds camions, qui occupent les rues de la capitale Ottawa et qui n'hésitent pas à faire retentir leurs lourds klaxons sous les fenêtres du Premier ministre Justin Trudeau.

Pour L'Express, le sociologue Michel Wieviorka, auteur de "Métamorphose ou déchéance. Où va la France ?" (Rue de Seine, 2021), livre son regard sur ce convoi. Selon lui, celui-ci n'a pour le moment que très peu de points de communs avec celui des gilets jaunes.

L'Express. Les premiers véhicules du "convoi" à la française sont partis ce matin, direction Paris puis Bruxelles. La mobilisation se déroule sur Facebook, un groupe en pleine croissance rassemblant actuellement environ 350 000 sympathisants.S'échappe comme un parfum de gilets jaunes. Qu'en pensez-vous ?

Michel Wieviorka. Il y a effectivement des éléments dans ce convoi qui rappellent le mouvement des gilets jaunes et qui par conséquent, mobilisent des gens qui y participent. Mais ce n'est pas un prolongement direct. D'abord parce qu'il s'agit d'une initiative qui a une dimension européenne, avec pour objectif Bruxelles, en Belgique. On sort quelque peu du simple cadre de notre Etat nation. Le deuxième point, c'est que ce convoi n'est pas lesté en son coeur de thèmes sociaux, comme le prix de la vie. Ici, l'action est essentiellement dirigée contre une mesure sanitaire, le passe vaccinal, auquel de nombreux gilets jaunes ne sont pas tous opposés. Si ce dispositif était amené à disparaître d'ici quelques semaines, le mouvement perdrait tout de même beaucoup de sa force.

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Le convoi s'exporte ailleurs dans le monde, comme en Nouvelle-Zélande, en Allemagne ou encore en Australie. A-t-il les moyens de réussir en France ?

Le mouvement des camionneurs fait rêver un certain nombre de personnes par son impact. Mais la situation française n'est pas comparable. D'abord, il existe une obligation vaccinale spécifique à ces personnes au Canada, nécessaire afin de franchir la frontière avec les Etats-Unis. C'est le point de départ. Les routiers français n'y sont pas soumis, et ils ont même accès à des restaurants sans présentation du passe. Ils n'ont enfin pas les mêmes statuts. Les camionneurs français appartiennent généralement à des entreprises. Au Canada, comme aux Etats-Unis, beaucoup sont propriétaires de leurs camions, ce sont des petits patrons. C'est un autre monde.

Le convoi français en lui-même n'est donc pas tellement un convoi de camions, mais plutôt d'automobiles. Je suis finalement surpris qu'on ne fasse pas plus de comparaison entre le convoi canadien et le mouvement des bonnets rouges, en Bretagne, qui pour le coup, a éclaté en raison de la mise en place d'une taxe qui visait directement les camions.

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Les opposants ont-ils des chances d'avoir un impact similaire à celui des gilets jaunes, notamment à quelques semaines de l'élection présidentielle ?

Ce "convoi", comme le Covid-19, peut avoir des variants, devenir un mouvement plus social, il est déjà très anti-Macron... En bref, reprendre les thématiques qui ont animé les gilets jaunes à l'origine, et ainsi prendre de l'envergure. Il est en vérité encore trop tôt pour savoir ce qu'il adviendra, et il est prématuré de le classer à l'extrême droite, comme à l'extrême gauche. Mais l'objectif européen de ce mouvement devrait à mon sens affaiblir sa portée.

Son mode d'action le pénalise aussi, en comparaison aux gilets jaunes : il est toujours plus facile de se mobiliser près de chez soi, plutôt que de rallier Paris voire Bruxelles depuis Nice ou ailleurs. L'engagement est dans ce convoi bien plus lourd à porter. Il faut le rappeler, le succès des gilets jaunes provient de sa capacité à se structurer sans porte-parole, sans vrai leader, sans colonne vertébrale, grâce à son enracinement local. Le "convoi" assure ainsi plus difficilement le lien social, les solidarités et la chaleur humaine qu'avant, sur les ronds points. Mais effectivement, si celui-ci a une chance de marquer les esprits, c'est bien avant la présidentielle, qui se tient toujours dans un contexte particulier. Certains politiciens, à l'image de Florian Philippot, pourraient être tentés d'instrumentaliser cette mobilisation, et la mettre sur le devant de l'actualité.

Sans l'imiter, peut-il dès lors prendre définitivement la succession des gilets jaunes. Un certain nombre avait déjà dérivé vers la dénonciation des mesures sanitaires...

Disons-le : le mouvement des gilets jaunes n'est pas terminé. Personne n'est passé à autre chose. Il reste très présent dans les esprits, les rêves, les désirs. Mais il a cessé de s'exprimer pour différentes raisons. Le convoi pourrait donc être l'occasion pour certains gilets jaunes de se relancer. Mais comme je l'ai mentionné précédemment, ce n'est pour moi pas la même base sociale, le coeur des revendications a changé. Tous les gilets jaunes sont loin de porter les messages anti-passe, antivax. Cela m'apparaît donc compliqué.