"Ça, c'est dans le Bingo, on boit ! Santé !" Confortablement installée dans son canapé, les yeux rivés sur l'écran plat du salon, Lisa trinque avec le groupe d'amis qu'elle reçoit en cette soirée de débat présidentiel. Pour égayer l'événement, cette jeune parisienne a trouvé sur Internet une grille composée de petites phrases attendues et d'expressions toutes faites que les candidats seraient susceptibles d'utiliser pendant l'émission. Les règles sont simples : dès que l'un d'entre eux prononce l'une des citations "prévues", le groupe boit - et il a suffi de quelques minutes pour qu'Emmanuel Macron ouvre le bal. "Dans votre programme, il n'y a même pas le mot 'chômage'", lâche-t-il face à Marine Le Pen, comme le "bingo" l'avait prédit. Mais derrière ce jeu d'alcool improvisé et l'ambiance décontractée de la soirée, Lisa ne cache pas son dépit. Après avoir voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour, elle ne fait que subir ce débat, comme elle assisterait à une mauvaise pièce de théâtre ou à un sketch humoristique raté. "Franchement, on pourrait même croire à une parodie", estime-t-elle, désignant du menton certaines mimiques des candidats.
"Ce débat ne me fera pas changer d'avis"
Pour elle, les dés sont jetés depuis longtemps : dimanche, elle votera blanc. Tout comme son petit ami, Alfred, qui avait également voté pour le leader de La France Insoumise lors du premier tour. Étudiant en informatique et primo-votant, le jeune homme hésite même à s'abstenir. "Ce qui est sûr, c'est que je ne voterai pour aucun d'eux, et ce débat ne me fera pas changer d'avis", explique-t-il, blasé par le casting du second tour. "J'ai la sensation que mon vote ne changera rien : pour moi, on est lancés sur ce genre de duel pour les 25 prochaines années. Et je n'ai clairement pas envie de participer à ça". Autour de la table, Jules* réagit. Après avoir voté pour Yannick Jadot au premier tour, il ne sait pas encore si lui aussi votera blanc, ou s'il optera pour un bulletin Emmanuel Macron afin de faire barrage à l'extrême droite. "Je pense que je vais décider au tout dernier moment, certainement en fonction des sondages". Mais le jeune homme est clair : comme ses amis, le débat auquel il assiste ne lui fait ni chaud ni froid. "Franchement, c'est plus une bonne raison de se retrouver entre potes".
Dès le début de l'émission, les critiques, pleines d'humour, fusent d'ailleurs contre les deux candidats : le "faux comportement adouci" de Marine Le Pen, les rires "méprisants" d'Emmanuel Macron ou les batailles de chiffres sont moqués par le petit groupe. Devant les "punchlines" des politiques, parfois préparées et souvent perçues comme "gênantes" aux yeux de ces militants, la mayonnaise ne prend pas. "Franchement, c'est ridicule. Qu'il se lance dans l'ASMR !", enchaîne Alfred en écoutant Emmanuel Macron baisser la voix pour appuyer certains de ses propos. "Evidemment, à la table de Marine Le Pen, même le diable paraît sympathique", juge Lisa en évoquant les arguments du président sortant sur l'immigration. Très vite, les échanges des candidats sont d'ailleurs couverts par le bruit des bières qui s'ouvrent, puis par une série de discussions enflammées sur la popularité supposée d'Emmanuel Macron depuis l'Ukraine, le programme de Mélenchon ou les souvenirs - un peu moins politiques - d'une soirée trop arrosée la semaine précédente. "Sur le fond, je suis déjà convaincue que je ne voterai pour aucun des deux, alors à quoi bon", confie Lisa, qui ne cache pas sa colère. "Devoir choisir entre eux, ça me déprime. La démocratie, ce n'est pas Koh-Lanta. J'estime que je ne devrais pas avoir à voter pour celui que je déteste le moins sur le camp", ironise-t-elle.
Charlotte, qui a rejoint ses copains en cours de route, n'attend rien de plus. Après avoir voté pour Jean-Luc Mélenchon "pour la première fois de sa vie" il y a deux semaines, elle est la seule qui se dit "convaincue" d'aller voter pour Emmanuel Macron au second tour ce dimanche. "Je ne le ferai pas avec le coeur rempli de joie, mais il le faut", estime la jeune femme, qui avait jusqu'à présent un regard "plutôt critique" sur la décision de ses amis de voter blanc. "Je les aurais tenus pour responsables d'une éventuelle accession au pouvoir de l'extrême droite. Mais maintenant que les sondages sont moins serrés, je peux comprendre". Selon un sondage Elabe datant du 19 mars et réalisé pour L'Express et BFMTV, en partenariat avec SFR, Emmanuel Macron obtiendrait 54,5% des voix au second tour - contre 45,5% pour sa rivale.
"Une ère de robots-parleurs"
Mais plus encore que le choix du candidat, le débat semble se cristalliser autour de la mobilisation elle-même des électeurs. À la machine à café, lors de la pause déjeuner, autour d'une bière après le travail... Alors qu'en 2017, le taux d'abstention au second tour avait atteint le chiffre record de 25,44%, certains ne cachent plus leur démotivation. "Pour la première fois de ma vie, je ne sais pas si j'irai voter dimanche", avoue ainsi Richard, croisé dans les allées du marché d'Aligre, au coeur du douzième arrondissement de Paris. Ce sexagénaire, qui a voté pour Valérie Pécresse au premier tour, affirme "ne plus se reconnaître" dans l'offre politique actuelle, composée selon lui de "technocrates totalement détachés du terrain". Et le retraité vient d'en faire "l'amère expérience" : en allant faire ses courses ce mercredi matin, il est tombé sur le secrétaire d'État chargé des Affaires européennes Clément Beaune, accompagné de la ministre du Travail Muriel Pénicaud, en pleine déambulation avant le second tour.
Excédé par la mise en place du prélèvement forfaitaire unique (PFU) sur les revenus des capitaux immobiliers, réforme mise en place au début du quinquennat Macron, Richard a décidé "d'agripper" les ministres sur cette question très technique. "Je juge que cette mesure n'a été favorable qu'à une minorité de Français très fortunés, et on n'en parle pas assez", estime-t-il. Mais la réponse de Clément Beaune, synthétique et "toute faite", ne lui a pas convenu. "En fait, il n'y a même plus de débat à proprement parler. Je n'avais même pas fini ma question que la réponse était déjà tombée, puis ils sont passés à autre chose et il a fallu s'en contenter... C'est toujours le même schéma. On est entrés dans une ère de robots-parleurs qui rétorquent, sans faire évoluer leur pensée, et c'est comme ça qu'ils nous perdent", tranche Richard.
Pour Lionel, qui tient un bar depuis une dizaine d'années dans le quartier, la qualité du débat pré-élection se serait même "largement dégradée". Fini le temps où ses clients discutaient politique pendant des heures, au point qu'il fallait parfois les séparer ou les envoyer quelques minutes dehors pour les calmer. "Maintenant, les gens n'ont même plus envie d'en parler. On a l'impression que c'est perdu d'avance, que tout est déjà joué". Même la présence de deux ministres sur le marché, ce matin, n'a pas suffi à relancer les discussions à la terrasse de son établissement : les clients ont regardé passer les élus sans sourciller, tout en continuant à parler sport, météo ou activités du week-end. "Il n'y a plus d'enjeu, la plupart savent déjà qu'ils voteront Macron en se bouchant le nez pour faire barrage à Le Pen, ou qu'ils ne voteront pas du tout", résume Lionel.
"Autant parler d'autre chose"
Pourtant, les militants n'en finissent plus d'essayer de convaincre. Dès 8 heures du matin, en ce mercredi de débat, l'équipe "d'engagés" LREM d'Anne-Laure Bourout-Oval était sur le pont, prête à distribuer tracts et programmes aux parents d'élèves ou aux voyageurs du métro. "Le but est de discuter avec ceux qui voudraient nous confronter, et de ramener un maximum de voix", assume pleinement la référente LREM du XIe arrondissement, débordante d'énergie. Souvent, les habitants lui adressent un sourire poli, refusant gentiment le prospectus ou le refourguant directement dans leur sac à main. "C'est bon, je vais déjà voter pour lui", assurent certains passants en souriant, tandis que d'autres affichent leur agacement. "Je n'ai pas trop le choix de toute façon, hein ?", s'irrite l'un d'eux.
Certains insultent carrément l'équipe avant de prendre le métro ou en passant en vélo. "Vendus, égoïstes, ultra-violents !", lâche un homme sans se retourner, assurant qu'il ne votera pas. "Ne commencez même pas à m'en parler, je vous le dis clairement", menace un autre, le regard noir et la voix grave. "Pour moi, ce sera blanc", élude une dernière, refusant un quelconque débat avec l'équipe d'Anne-Laure Bourout-Oval. Rares sont les badauds à accepter de s'arrêter, ou à affirmer qu'ils changeront d'avis dans les prochains jours. En deux heures de tractage, Clément est l'un des seuls à assumer qu'il "attend le débat pour se décider". Après avoir voté pour Jean-Luc Mélenchon lors du premier tour, ce jeune parisien se pose cinq minutes face à Richard, l'un des militants LREM. "Certaines mesures me plaisent chez Le Pen, d'autres chez Macron. Je n'ai rien de spécial contre l'un ou l'autre, on verra bien qui sera le plus convaincant ce soir", explique-t-il. Son interlocuteur lui confie fièrement un flyer des "dix raisons de voter pour Emmanuel Macron", puis le laisse repartir en souriant. "C'est peut-être un de plus en notre faveur", commente-t-il en voyant le jeune homme s'éloigner.
Francine, elle, n'est plus à convaincre. Attablée seule dans un bar de Ménilmontant, dans le XXe arrondissement, cette sympathique quinquagénaire n'a eu besoin ni de débat, ni de prospectus pour faire son choix. Bière à la main, elle répète à qui veut l'entendre que ce sera Emmanuel Macron : l'électrice est d'accord avec sa gestion de la crise du Covid, des gilets jaunes, de l'Ukraine, et même avec la retraite à 65 ans. "Et puis quand on voit Le Pen en face, le choix est vite fait !", juge-t-elle, prenant à partie Gaël et Pascal, ses deux voisins de table. Les hommes échangent un regard fatigué, répondant qu'eux ne voteront pas. Ni ce garçon de café, ni cet ex-taulard "assumé" ne souhaitent se déplacer dans les urnes dimanche. D'une voix monotone, Gaël assume même "n'avoir jamais voté de sa vie".
"Nous, la politique, ça nous glisse dessus. Quoi qu'on fasse, on sera toujours victimes du système", martèlent-ils. Pourtant, Gaël est loin d'être sans opinion. Fuyant le regard de Francine, il indique qu'il serait même prêt à voter Le Pen s'il acceptait de faire partie de ce fameux "système". "Pour que la France rentre dans le droit chemin, il faudrait quelqu'un d'autoritaire. Aujourd'hui, on a beaucoup trop d'étrangers dans le pays". Pascal s'enfonce dans sa chaise, silencieux. "On ne vote pas de toute façon, alors autant parler d'autre chose", répond le client, légèrement gêné. Francine roule des yeux, outrée. "Chacun est libre... Mais que les abstentionnistes ne viennent pas se plaindre et nous emmerder une fois l'élection passée", tacle-t-elle. Ses voisins ne s'offusquent pas, préférant trinquer en souriant. Mieux vaut parler bière, sport ou météo. Dimanche, il devrait se remettre à pleuvoir.
*Le prénom a été modifié.
