Deux espions derrière les verrous. Fin 2017, Henri M. et Pierre-Marie H., retraités de la DGSE, ont été arrêtés à quelques jours d'intervalle. Sur leurs comptes en banque, les enquêteurs ont trouvé trace de virements suspects de 160 000 euros et 200 000 euros. C'est que, depuis plusieurs années, ces deux sexagénaires rencontraient très discrètement des agents du renseignement chinois, le Guoanbu.
Henri M. a été chef de poste du service secret français en Chine, entre 1996 et 1998. Son aventure sentimentale avec "Justine", une interprète de l'ambassade, en réalité liée aux "services", lui a valu un "vol bleu", c'est-à-dire en rapatriement d'urgence en métropole. Viré illico de la DGSE, il a été recruté par les espions chinois et a convaincu Pierre-Marie H., un de ses anciens collègues, de trahir à son tour. Affecté au service des archives, ce dernier a fourni au Guoanbu des documents classifiés. En juillet 2020, les deux transfuges ont écopé de huit et douze ans de prison ferme pour "intelligence avec une puissance étrangère".
L'épisode, longuement raconté dans Trahisons à la DGSE (Stock), une enquête passionnante des journalistes Antoine Izambard et Franck Renaud, illustre l'activisme du renseignement chinois à notre encontre et leurs maîtrises des codes du recrutement d'espions. La compromission par la séduction, l'utilisation de l'ego probablement blessé de deux agents en disgrâce, l'avidité avec le versement de sommes coquettes : presque tous les "leviers" traditionnels ont été actionnés. "Il n'y a que l'idéologie qu'ils n'utilisent pas trop car ils savent que ça a peu de chance de convaincre. Pour le reste, quand ils veulent recruter un Français, les Chinois peuvent se montrer très agressifs. Ils sont prêts à mettre le prix", souligne Olivier Mas, ex-agent de la DGSE.
Depuis plusieurs années, les services chinois contactent massivement, sous des couvertures et en anglais, les jeunes agents fraîchement retraités sur le réseau social LinkedIn. Des invitations à venir donner une conférence en Chine s'en suivent, puis une première proposition de versement. "Les Chinois sont surtout offensifs en Chine, ils sortent peu de leur territoire, ce qui fait la limite de leur méthode mais aussi leur force : on peut difficilement les prendre en défaut", poursuit Olivier Mas. Dans ces conditions, difficile de mener des actions de contre-espionnage efficaces. "Sauf en Afrique, où les Chinois se dévoilent parfois un peu plus", glisse une source dans le renseignement.
Un vaste plan de recrutement de chercheurs étrangers
Le mode opératoire est désormais connu des dirigeants d'entreprise : en voyage en Chine, ceux-ci se voient proposer des sommes d'argent importantes ou sont mis en contact avec de jeunes femmes attirantes. A la fin des années 2000, des documents confidentiels furent retrouvés dans les affaires de la nouvelle compagne chinoise d'un haut cadre du groupe Airbus, ancien conseiller ministériel sous François Mitterrand. Près de quinze ans plus tard, les patrons ont-ils retenu la leçon ? Jean-Maurice Ripert, ambassadeur en Chine entre 2017 et 2019, répond par la négative : "Je suis stupéfait par le nombre de responsables d'institutions culturelles, d'universités ou de chefs d'entreprise indifférents aux questions de sécurité à l'égard de la Chine." Via le troisième département de l'Armée populaire de libération, spécialisé dans les attaques informatiques, le gouvernement chinois a pu à plusieurs reprises avoir accès à des secrets industriels mal protégés.

Avril 1997, devant une des salles du Temple du Ciel, à Pékin. De gauche à droite : Henri M.(colonel de l'arme du Train, chef de poste à Pékin depuis 1996), Guy Azais, (diplomate, directeur de la stratégie), Jacques Dewatre (directeur de la DGSE), un "accompagnateur" chinois non identifié.
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Dans les universités françaises, le Guoanbu utilise aussi des étudiants chinois, inscrits par le biais de partenariats inter-établissements. Ils les intimident afin qu'ils volent des secrets scientifiques. "Ces étudiants savent qu'il peut arriver des choses à leur famille s'ils refusent", précise un haut fonctionnaire ayant officié sur le dossier chinois. En 2018, une doctorante à l'université de Metz s'est introduite à plusieurs reprises dans des laboratoires de recherche. Elle a été renvoyée. Il arrive aussi que la diaspora installée en France soit utilisée : à la fin des années 1990, une analyste de la DGSE, d'origine chinoise, a été confondue avec des documents classifiés chez elle. Certains concernaient la Chine, un dossier sur lequel elle ne travaillait pas.
Pour autant, leur mode d'action peut-être le plus efficace est légal : en 2008, la Chine a lancé le programme "1000 talents", un vaste plan de recrutement de chercheurs étrangers, dans des domaines stratégiques. Pour attirer ces pointures, le gouvernement leur propose des rémunérations extrêmement élevées, "jusqu'à 10 fois ce qu'ils gagnent en France", glisse une source dans le renseignement. Le modus operandi ressemble beaucoup à celui du retournement des espions : le gouvernement propose une première conférence en Chine à sa cible. "Le voyage est en classe affaires et un chauffeur vous attend à l'aéroport", décrit un diplomate. L'idée est d'impressionner. Lors d'un deuxième déplacement, des émissaires font une offre au chercheur, souvent faramineuse.
Et ça marche. Une note de la Direction du Trésor du 4 novembre 2019 estimait que "certains pans de la recherche chinoise ont été presque intégralement "importés" depuis l'étranger via ce programme". Selon l'Australian Strategic Policy Institute, spécialisé dans l'étude du soft power chinois, un millier d'experts français pourraient avoir été recrutés par ce biais.
