Ce mardi 3 décembre, les grèves n'ont pas encore paralysé le pays mais l'amphithéâtre du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), où se déroule le colloque "Images, colonisation, domination sur les corps", se remplit doucement. Le principe de cette journée, organisée par l'Association pour la connaissance de l'histoire de l'Afrique contemporaine (Achac) : analyser l'impact de l'iconographie sur l'imaginaire des colonisateurs et des colonisés. Devant un auditoire encore engourdi, Olivier Faron, l'administrateur général des lieux, achève son discours d'ouverture.
"En définitive, la question posée pour un établissement d'enseignement supérieur et de recherche comme le Conservatoire, et j'espère pour beaucoup d'autres, c'est peut-être de se mettre à rêver à l'issue d'une manifestation comme celle-là. Rêver, à mes yeux, sur cette question, serait d'imaginer des chaires de postcolonial studies qui manquent beaucoup à notre pays", lâche-t-il. Et de poursuivre : "La France a été l'un des principaux pays coloniaux, et c'est comme si tout s'était arrêté après, comme si nous n'étions pas capables de porter ce sujet extrêmement important qui est de mieux comprendre le fait colonial et de mieux analyser le postcolonial." Olivier Faron se tourne ensuite vers Alain Schuhl, directeur général délégué à la science du CNRS, pour suggérer un partenariat sur ce thème.
LIRE AUSSI >> Associations : l'offensive "indigéniste"
La scène, bien qu'elle soit passée sous les radars médiatiques, provoque de vifs remous dans le milieu de la recherche académique. Certaines vigies du sérail scientifique y voient là un premier pas vers une légitimation et une institutionnalisation de ces fameuses postcolonial studies. L'influence de ce type d'études, principalement portées par le monde anglo-saxon, est certes désormais connue. Les livres, les conférences, les manifestations se multiplient sur cette question. Le thème fascine autant qu'il effraie le monde universitaire, lequel se fait parfois le théâtre de violents affrontements entre ses défenseurs et ses détracteurs. "La France a trente ans de retard sur ce sujet. Des chaires de postcolonial studies existent aux Etats-Unis mais aussi en Grande-Bretagne, en Inde, en Afrique du Sud, en Allemagne... Il est temps que notre pays participe à cette grande aventure de la pensée mondiale", se réjouit Nicolas Bancel, professeur à l'université de Lausanne et membre de l'Achac. "Si des institutions aussi sérieuses que le Cnam ou le CNRS s'engouffrent à leur tour dans ce courant, c'est une catastrophe !" rétorque le politologue Pierre-André Taguieff, corédacteur d'un texte signé par un groupe d'universitaires et de chercheurs au CNRS et intitulé "Les bonimenteurs du postcolonial business en quête de respectabilité académique" (à lire sur lexpress.fr à partir du 26 décembre).
Des chercheurs souvent très dogmatiques
Mais pourquoi ces postcolonial studies déchaînent-elles autant les passions ? Et en quoi la création d'une chaire universitaire spécifique est-elle discutable ? "L'empreinte laissée dans la société par la colonisation découle d'une réalité historique qu'il est impossible de nier", tient à énoncer d'emblée Jean-Luc Bonniol, professeur d'anthropologie à l'université d'Aix-Marseille et membre du CNRS. Ce sujet de recherche n'a d'ailleurs rien d'inédit. "Il ne fait que reprendre, poursuivre une réflexion et un savoir qui ont été apportés dès les années 1950 par des intellectuels comme Frantz Fanon et Aimé Césaire, puis qui se sont cumulés dans les travaux d'historiens contemporains", poursuit le spécialiste. Le problème est que le sujet mêle aujourd'hui toutes sortes de travaux, des plus sérieux aux plus farfelus, derrière lesquels se cachent parfois des objectifs personnels ou marchands nébuleux, des enjeux idéologiques sensibles.
"Le principal travers des postcolonial studies tient à ce que leurs adeptes voient du colonialisme partout et qu'ils l'érigent en principe d'explication universel. Ils attribuent tous les maux de la société actuelle à l'héritage du colonialisme, balayant notamment les facteurs économiques et sociaux", avance Pierre-André Taguieff. "Surtout, ils attirent une jeune génération de doctorants et de chercheurs souvent très dogmatiques, qui ont tendance à s'éloigner des critères de scientificité et qui assument d'être avant tout des militants politiques", souligne la sociologue Nathalie Heinich.
Une inquiétude vivement partagée par Dominique Schnapper, présidente du conseil des sages de la laïcité de l'Education nationale. "Le monde de l'universalisme intellectuel qu'est le monde de l'université est menacé dans son essence par ce projet !" s'exclame l'auteur de La Citoyenneté à l'épreuve (Gallimard, 2018). Ce type de chaire s'inspirerait directement de l'organisation des universités américaines qui, "en définissant de plus en plus souvent les départements par leur objet concret (Black studies, African-American studies, gender studies, Jewish studies...) et non par leur point de vue intellectuel (histoire, anthropologie, sociologie, philosophie), renforce la spécialisation, en créant des 'marchés académiques' particuliers". Et la philosophe de poursuivre : "Chaque spécialiste d'une population ou d'une culture, souvent issu d'un milieu étudié, est de plus renvoyé à son propre ghetto intellectuel et académique." Un ghetto dans lequel on se formerait, et où l'on se recruterait ensuite entre soi.
"Là où le bât blesse c'est lorsque le paramètre racial est en jeu"
Retour dans l'amphithéâtre du Cnam, ce fameux 3 décembre. Quand vient l'heure des questions dans la salle, une jeune femme prend le micro et évoque le fameux livre Sexualités, identités & corps colonisés (CNRS éditions), dont le colloque s'inspire : "J'ai l'impression que cet ouvrage a été principalement écrit par des hommes blancs, des personnes dominantes, et c'est en ça que des personnes racisées vont critiquer l'ouvrage. Je comprends leur point de vue", assène-t-elle. Gêne palpable du côté des experts présents qui commencent par se défendre en mettant en avant que "plus de la moitié des contributeurs sont des femmes", et que "bon nombre d'entre eux sont d'origine africaine". "Si les hommes blancs n'ont plus le droit de parler sur l'Afrique, si les hommes n'ont plus le droit de s'exprimer sur l'histoire des femmes, si les bourgeois n'ont plus le droit de travailler sur l'histoire ouvrière, je pense qu'on court à la catastrophe", enchaîne Nicolas Bancel, du groupe Achac.
Une illustration très concrète de ce que ces fameuses postcolonial studies peuvent susciter comme inquiétude et comme débat. "Là où le bât blesse, surtout, c'est lorsque le paramètre racial est en jeu", insiste l'anthropologue Jean-Luc Bonniol. "Le souci de se débarrasser de la race, seul chemin conçu comme menant vers une égalité réelle, a inspiré en France des associations comme SOS racisme, le Mrap, la Licra. Cette évacuation de la race à laquelle il est souvent fait mention au titre des 'valeurs républicaines' est congruente avec l'évolution du droit français depuis la Révolution", poursuit ce chercheur du CNRS. Or aujourd'hui, certains citoyens, qui se présentent comme les descendants des victimes d'un système d'oppression "blanc", arborent la couleur de leurs ancêtres opprimés comme instrument de revendication et arme politique. "Sous couvert de dénoncer le racisme, ils font du racisme. C'est quand même d'une grande perversité !" s'exclame Nathalie Heinich. Cette directrice de recherche au CNRS dénonce un "discours démagogique, simpliste et binaire, s'acharnant à classer les individus et à les enfermer dans des rôles de dominant-dominé, de bourreau-victime, selon leur statut de 'Blanc' ou de 'racisé'".
Des éléments rhétoriques discutables repris par le président du CNRS
Un lexique dont semble s'être inspiré le président du CNRS, Antoine Petit, dans sa préface de l'ouvrage Sexualités, identités & corps colonisés. "Ce livre interpelle sur les multiples héritages contemporains de cette histoire qui conditionnent encore largement les relations entre anciens colonisateurs-trices et ex-colonisé-e-s.", écrit Antoine Petit. Lequel n'hésite donc pas à manier la très délicate notion de "race" qui, au moment de l'époque coloniale, serait devenue "la nouvelle grille de lecture du monde sur laquelle s'intègre la grille de genre". "Ce mathématicien de formation donne l'impression de suivre la tendance du moment, en reprenant à son compte les éléments rhétoriques d'un pseudo-champ de recherche aux contours très flous, et surtout infiltré par des activistes politiques d'extrême gauche", accuse Pierre-André Taguieff.
Le politologue dénonce notamment "une porosité avérée entre les défenseurs des postcolonial studies et un parti comme les Indigènes de la République, dont la doctrine repose sur cet axiome : 'La France a été un Etat colonial... La France reste un Etat colonial'." Il s'interroge également sur la présence d'Olivier Le Cour Grandmaison au colloque abrité par le Cnam, sous prétexte que ce maître de conférences en science politique à l'université Paris-Saclay-Evry-Val d'Essonne véhiculerait des idées proches de celles du parti des Indigènes de la République - sur son blog hébergé par le site Mediapart, Olivier Le Cour Grandmaison valide l'idée d'un "racisme d'Etat" en France. "Que des dirigeants de grandes institutions publiques cautionnent la présence de tels profils, c'est quand même un peu fort", murmure un membre du CNRS. Une accusation totalement infondée pour Olivier Faron. "Cet intervenant était là en tant qu'universitaire reconnu pour ses écrits et ses travaux. Ses convictions personnelles ne regardent que lui", s'insurge l'administrateur du Cnam.
De la nécessité d'établir un bilan critique de ces études postcoloniales
Quant à sa volonté de voir émerger en France une chaire de postcolonial studies, l'historien persiste et signe : "Nous n'avons pas à nous interdire d'aborder des sujets qui impactent notre société aujourd'hui. Mettre la poussière sous le tapis n'est pas la solution", explique Olivier Faron. "Avant de se lancer dans un tel projet, il me paraît indispensable de s'entourer de toutes les garanties de scientificité et, dans ce but, il faudrait disposer de la cartographie d'un domaine aussi vaste qu'hétérogène, insiste Isabelle de Mecquenem, professeur de philosophie à l'université de Reims-Champagne-Ardenne et référent racisme et antisémitisme. Un bilan critique ce ces études doit pouvoir être établi selon les règles de l'art universitaire. Si des questions se posent, il faut pouvoir y répondre de façon objective." Ironie du calendrier : une semaine après le fameux colloque du Cnam, Olivier Faron inaugurait un cycle de conférences intitulé "République, école, laïcité" aux côtés de Dominique Schnapper, présidente du conseil des sages. L'histoire ne dit pas s'ils ont pris le temps d'échanger sur leurs visions, radicalement opposées, des postcolonial studies...
