Lors de la dernière cérémonie des Césars, après avoir assisté, médusée, dubitative, et finalement accablée, à ce geste si régressif, à cet instant si gênant, consistant à compter les Noirs dans une salle de spectacle, je me suis "amusée" - tout est relatif - à compter les métèques lors des précédentes cérémonies des Césars. Pire, je me suis mise à compter les métèques gagnants.
Depuis 1982 et la création du césar de la meilleure première oeuvre, au moins 13 films récompensés dans cette catégorie sont issus de la diversité. Dès 1984, Euzhan Palcy remporte le trophée avec Rue Cases-Nègres, avant de s'envoler pour Hollywood et de réaliser Une saison blanche et sèche, avec Marlon Brando - excusez du peu. Deux ans plus tard, Mehdi Charef est couronné pour le superbe Thé au harem d'Archimède. Les cinéastes issus d'ailleurs enchaînent les victoires : Tran Anh Hung (L'Odeur de la papaye verte, 1994), Marjane Satrapi (Persepolis, avec Vincent Paronnaud, 2008), Deniz Gamze Ergüven (Mustang, 2016), Houda Benyamina (Divines, 2017), Mounia Meddour (Papicha, 2020)...
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On notera la présence notable de réalisatrices, on s'attardera sur les thèmes des films récompensés, en prise directe avec le réel de la vraie vie, on retiendra aussi qu'aucun film de qualité issu des minorités visibles invisibilisées n'a été minoré, oublié ou ridiculisé. On se souviendra aussi que les visages de Rachida Brakni, Zita Hanrot, Hafsia Herzi, Roschdy Zem, Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena, Tahar Rahim, ou encore Leïla Bekhti, tous récompensés par un césar, brillent au firmament du 7e art français.
La saloperie est universelle
Et comme il serait dommage de s'arrêter en si bon chemin, j'ai quand même jeté un oeil aux césars du meilleur film, et j'ai compté encore : L'Esquive (Abdellatif Kechiche, 2005), La Graine et le Mulet (Abdellatif Kechiche toujours, 2008), Timbuktu (Abderrahmane Sissako, 2015), Fatima (Philippe Faucon, 2016, avec, en prime, le label diversité & tolérance : une comédienne voilée sur l'affiche), enfin Les Misérables (Ladj Ly, 2020). Sans qu'aucune protestation ou polémique n'ait ralenti la carrière commerciale de ces films qui jalonnent l'histoire du cinéma français.
Maintenant que j'ai compté, j'ai la nausée. D'une part, parce que, élevée par des parents nés après la Seconde Guerre mondiale, j'ai grandi avec l'idée que la couleur, l'ethnie, la religion, le sexe ou l'origine sociale ne devaient jamais entrer en compte dans l'appréciation d'un être humain, d'un film, d'un livre ou de quoi que ce soit. La saloperie est universelle - pardonnez mon langage, mais c'est la jurisprudence Despentes.
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D'autre part, je vais vous faire un aveu : je n'aime pas particulièrement le cinéma iranien sans cesse couronné dans les festivals européens. Il existe des films iraniens qui sont des chefs-d'oeuvre, d'autres qui sont tout à fait médiocres, mais assez exotiques pour flatter l'ouverture d'esprit des Occidentaux en crise aiguë de culpabilité postcoloniale. Est-ce que, sous prétexte d'une origine partagée, je me reconnais et me projette dans tous les personnages iraniens ? Certainement pas !
L'infinie variation des passions humaines
Par contre, je me souviens avoir été Marin Marais, ambitieux cynique, mais aussi Madeleine, amoureuse absolue, jusqu'au suicide, quand "tous les matins du monde sont sans retour" ; je me souviens avoir été de toutes les adolescences, ces "roseaux sauvages" perdus dans le labyrinthe de la chair sur fond de guerre d'Algérie ; comme j'ai aimé jusqu'à la folie Rodin sous les traits d'une Camille Claudel éclairée à la flamme d'une bougie. J'ai été tout ça parce qu'un bon film est capable de me faire passer d'un homme à une femme, d'un salaud à une sainte, d'un désir à un autre, pour me faire entrevoir l'infinie variation des passions humaines et me faire découvrir qu'il existe derrière toute histoire un bout de moi qui se promène.
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J'ai tant compté que j'en ai oublié de me rappeler la qualité artistique et esthétique des films en débusquant les noms à consonances étrangères, les yeux noirs, les peaux brunes. Et j'ai eu honte d'avoir listé, catégorisé, séparé. Je vais arrêter de compter. Et je vais lancer un film en n'espérant rien d'autre qu'un bon film. Sans compter les couleurs, l'ethnie du réalisateur, la religion des comédiens, l'origine sociale de la belle-soeur du cadreur, la parité derrière et devant la caméra... Bref, je vais juste regarder un film - en me rappelant de ne plus jamais m'infliger une cérémonie des Césars.
