Côté pile, il y a l'actrice oscarisée, star internationale ayant tourné avec les plus grands du cinéma d'auteur. Côté face, il y a une prolixe signataire de pétitions, une protectrice acharnée de l'environnement, pas à l'abri d'un dérapage sur les réseaux sociaux. Certains n'ont retenu que ça, son commentaire sur Instagram aux accents complotistes - "L'idée ? Mettre une puce sous-cutanée pour tous. C'est NON. Non aux opérations de Bill Gates. Non à la 5G"-, sa vidéo parodique pour regretter de ne pas être nominée aux César ce 12 mars pour son rôle dans La Bonne épouse ou ses appels à changer de mode de consommation après la pandémie.
A L'Express, on a cherché à la joindre pour comprendre. Une première tentative via ses agents n'a rien donné. On a rencontré un de ses amis, un défenseur des arbres, elle l'a soutenu, ils ont sympathisé. On lui a demandé de transmettre un mail avec quelques questions à Juliette Binoche. Il a gentiment accepté, l'actrice nous a écrit qu'elle allait essayer de nous répondre. On l'avoue, on n'y croyait pas trop. Puis un samedi soir, un premier mail est arrivé, des réponses détaillées, longues, sans filtre, signées Juliette Binoche. On a complété nos demandes, en ayant l'impression d'exagérer un peu. Une nouvelle réponse, plus longue encore. Le lendemain, on a eu l'occasion de croiser la comédienne à une manifestation en format réduit pour la défense des arbres à côté de l'Assemblée nationale. Assumant tout de ses prises de position. Pas fâchée de pouvoir les défendre en détail dans L'Express et impatiente de voir d'autres artistes la rejoindre dans ses combats.
L'Express : Comment choisissez-vous vos engagements ?
Juliette Binoche : Comme je peux ! Mais mon enthousiasme brûlant et mes sentiments réels sont les moteurs de mes choix. Ils sont pris souvent dans l'urgence, car je travaille beaucoup et d'ailleurs, souvent, les demandes sont urgentes. Mes engagements sont depuis le départ dans mes choix de vie et de films, comme dans mes prises de position, dans mes participations à des tribunes ou à des associations. Mes engagements sont aussi quotidiens, en aidant concrètement ceux que je croise, des personnes qui malheureusement vivent dans la rue. Avant-hier par exemple, un Malien m'a demandé si je n'avais pas une couverture à lui donner, car ses couvertures lui avaient été enlevées.
En fonction de quels critères vous décidez-vous ?
De l'urgence, face au réchauffement climatique. De la souffrance, face aux immigrants qui crèvent de froid, dorment près des autoroutes, risquent leur vie en traversant la mer. Du dégoût, face à l'impunité des plus riches qui écrasent les plus démunis. De la tristesse, face aux forêts amputées et aux animaux maltraités. De la colère, face à la mollesse des politiques qui mettent en danger les générations futures et notre santé.
Parmi ces combats, quels sont ceux qui vous apportent le plus de satisfaction ?
Je suis heureuse quand des vies sont sauvées par SOS Méditerranée, je suis heureuse quand l'Affaire du Siècle a saisi le Conseil d'État pour inaction climatique du gouvernement pour remettre la France sur la voie de l'Accord de Paris, je suis heureuse quand je vois que l'association de Thomas Brail, le GNSA (NDLR : Groupe de national de surveillance des arbres), avance à grands pas sur la préservation des arbres à l'Assemblée Nationale. Les arbres nous protègent et nous devons protéger les arbres !
Il vous est récemment arrivé d'être critiquée pour certaines prises de position, notamment un message sur votre compte Instagram. Que répondez-vous à vos détracteurs ?
Merci pour cette question, car une fois la rumeur lancée, il est rarement possible de s'expliquer sur le fond... Si je reconstitue et "décortique" ma prétendue identité "complotiste", c'est intéressant de voir qu'elle m'a été collée le lendemain du 6 mai 2020, jour où paraissait dans le journal Le Monde la tribune que nous avions signée avec Aurélien Barrau et 200 artistes internationaux, titrée "Non à un retour à la normale". Nous y avions écrit : "La transformation radicale qui s'impose - à tous les niveaux - exige audace et courage". Le même jour, j'ai posté sur Instagram la vidéo d'un médecin révolté à l'idée de violer le secret médical en devant donner les noms des malades de la Covid-19. Ce jour-là, j'avais parlé à deux amis médecins qui eux-mêmes étaient très dérangés déontologiquement par cette demande gouvernementale. J'ai donc décidé de poster cette vidéo en voulant soutenir le serment d'Hippocrate.
Mais c'est surtout votre réponse sur Bill Gates et la 5G qui vous a valu des réactions...
À la suite d'une question d'un de mes followers, j'ai écrit un commentaire, peut-être un peu maladroitement, mais je pense que mes doutes et mes questions étaient légitimes. Des groupes financiers internationaux sont derrière les vaccins, c'est un fait, et les enjeux économiques sont très importants. Le 19 décembre 2019, le journal Le Monde avait présenté un projet soutenu par le MIT (Massachusetts Institute of Technology) : des nanocristaux de cuivre (dits "boîtes quantiques") pouvant être injectés sous la peau pour stocker des données médicales. Cette technologie devait servir de carnet de vaccination dans des pays comme le Kenya et le Malawi où des tests étaient prévus. La Fondation Bill et Melinda Gates a bien investi des fonds dans cette recherche. Assez souvent, Bill Gates est présenté comme le sauveur philanthropique de la terre, ce qu'il n'est pas : il suffit de voir ses investissements dans le pétrole, Monsanto etc. Quant au vaccin, des questions sont légitimes et même nécessaires, car quel recul avons-nous ? Il faut en général 10 à 12 ans pour mettre un vaccin sur le marché. Même chose pour la 5G : des associations ont déposé un recours devant le Conseil d'État, estimant que son déploiement n'avait pas fait l'objet d'une évaluation environnementale sérieuse.
Comment expliquez-vous cet emballement ?
C'est juste après la tribune dans Le Monde et mon post sur Instagram, le 7 mai à 8h48, que Valeurs Actuelles sur son site m'affuble du titre de "complotiste" en associant mon post sur Instagram à la pétition appelant à un changement radical. Le soir même du 7 mai à 17h37, le site de France Inter reprenait exactement la même accusation qui relève de la chasse aux sorcières, puis LCI, etc. Je pense que nous vivons dans un monde de la pensée unique. Tous ceux et celles qui osent poser des questions sont rangés dans la case "complot", ce qui est une manière de les faire taire. La science et la technique sont des aides formidables pour notre compréhension du monde extérieur, mais dans une démocratie les citoyen.ne.s doivent avoir le droit d'en interroger les usages.
Vous signez beaucoup de textes. Vous dites-vous parfois que vous en faites trop ?
Ce qui "est trop", c'est que nos prises de conscience sont trop lentes. J'aimerais me faire plus rare, j'aimerais ne pas avoir à sortir de mes gonds, mais c'est l'urgence de notre situation et le manque d'actions des politiques qui me font agir ! Les citoyens font plus que les politiques, c'est le monde à l'envers ! Je vous assure que je préférerais peindre, lire, écrire, jouer plutôt que d'aller manifester ou de signer des pétitions ou faire des vidéos ! Mais nous sommes à un pivot crucial entre les crises sociales (pauvreté, racisme, discrimination), écologiques, politiques et spirituelles, nous arrivons à une étape d'une vigilance nouvelle sur le plan humain, car nous devons être prêts pour un retournement de solidarité en corrélation avec la transition écologique. Au moment où les prouesses technologiques font sensation, notre monde s'écroule, alors nous ne savons plus où diriger notre regard !
Que voulez-vous dire ?
Dans notre société, nous sommes souvent invités à diriger notre regard vers l'extérieur, au lieu de le diriger vers l'intérieur. Il faut un véritable effort pour s'extirper de la spirale du sensationnel, pour retrouver un sens de nous-même, celui d'une valeur intérieure rattachée à la qualité du vivant. Il est très important aujourd'hui d'écouter des scientifiques comme Serge Morand par exemple, qui prévient depuis des années du risque "d'épidémie de pandémies", dû entre autres à l'accumulation de la fragmentation des forêts et à la déforestation grandissante. Cela signifie que nous devrions tous - politiques comme citoyens- être dans l'urgence de protéger nos forêts et de vouloir défendre nos trésors les plus précieux, comme la terre, l'eau et l'air en arrêtant de polluer comme nous faisons. Il s'agit de l'avenir des générations futures mais aussi il s'agit de notre santé : car notre santé ne peut pas être séparée de la qualité environnementale.
Cette prise de conscience est-elle partagée ?
Qui veut entendre réellement cette évidence au sein des dirigeants politiques au pouvoir et agir en conséquence ? Les actions sont encore calquées sur d'anciens paradigmes, sur de vieilles valeurs de progrès, d'évolutions techniques, mais qui nous font perdre un temps fou. Heureusement aux dernières élections municipales, beaucoup de maires écolos ont été élus dans les grandes villes, en l'occurrence un bon nombre de femmes, ces résultats donnent espoir, et peu à peu les citoyens prennent confiance dans leur changement. En attendant de consolider cette nouvelle étape, je signe tout ce que je peux, parfois dans l'urgence, parfois maladroitement, mais je fais tout ce que je peux. Au fond, j'aimerais vraiment que nous soyons plus dans le monde des arts à nous manifester et faire corps, pour soutenir ce qui est en train d'advenir, une mutation intérieure a besoin du soutien d'artistes qui perçoivent un nouveau possible.
