N'est pas le général de Gaulle qui veut. La date y était, la force de conviction aussi. Mais, en lançant symboliquement son appel le 18 juin dernier, un collectif de pères de famille en colère n'a pas fait basculer une deuxième fois le pays dans la résistance. Ce jour-là, dans une France écrasée par la canicule, une poignée d'hommes ont pourtant campé, debout, en silence, devant quelques mairies. L'objet de leur inquiétude : la mesure phare du projet de loi de bioéthique ouvrant l'accès de la PMA à toutes les femmes, récemment validée à l'Assemblée, avant son passage début 2020 au Sénat. "Une capitulation de la raison", "un abandon" et surtout "un asservissement de l'homme", écrivent-ils dans un texte dont l'écho n'a pas dépassé le cadre militant. Il n'empêche. Cette frange radicale, présente dans le cortège du 6 octobre pour manifester contre la loi, exprime une tendance observée dans les derniers sondages sur la PMA.
Si les Français sont majoritairement prêts pour l'ouverture de nouveaux droits aux couples d'homosexuelles (65 % se disent pour selon l'Ifop*) et aux femmes seules (68 %), une disparité de genre grandit dans les réponses. Au sujet des célibataires, 78 % des femmes se déclarent favorables, contre 57 % des hommes. Un écart de 21 points qui gêne aux entournures, et certains sociologues contactés par L'Express ont refusé de l'interpréter. Pour d'autres, qu'ils soient universitaires, politiques ou militants associatifs, rien d'étonnant. D'abord, ces messieurs n'étant pas les premiers concernés, ils pourraient être moins sensibles aux enjeux du moment. Vient ensuite l'argument - du moins l'hypothèse - qui fâche. Si un tel fossé s'est creusé, c'est que certains hommes ont peur. Que dit cette nouvelle loi selon eux ? Qu'ils sont exclus du champ de la parentalité. Qu'un père ne sert à rien ou qu'il est, au mieux, facultatif. Que dans l'état civil, sa place n'existe plus... Bref, qu'ils seraient en train de devenir inutiles.

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Obsolètes, les hommes ? Voilà une peur qui ne date pas des débats sur la PMA. Les changements qui travaillent la société depuis le XXe siècle et la libération des femmes produisent des révolutions qui ne vont pas sans craintes et parfois sans fantasmes apocalyptiques. Dans l'éducation, au travail, dans la famille, les positions des hommes et des femmes changent à un rythme effréné quand on considère le statu quo qui avait grosso modo prévalu pendant des siècles. L'Express a tenté de poser à plat les différentes évolutions.
Dès les salles de classe
Le domaine dans lequel la mutation est le plus impressionnante est aussi un domaine d'avenir : l'école. Il est établi depuis une trentaine d'années que les garçons sont à la traîne par rapport aux filles. Au royaume des cancres, 60 % des élèves de 15 ans les moins performants en mathématiques, en compréhension de l'écrit et en sciences sont des garçons, selon une enquête Pisa (2015), sorte de baromètre des savoirs et savoir-faire pour les élèves des pays de l'OCDE. Ainsi, en France, l'écart de performance en compréhension de l'écrit s'est dangereusement creusé entre 2000 et 2012. Par ailleurs, 75 % des filles disent lire par plaisir, contre 50 % des garçons. Et celles-ci consacrent une heure de plus à leurs devoirs, chaque semaine, que leurs camarades masculins (cinq heures trente contre moins de quatre heures trente).

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A l'heure du bac, même rapport de force. En 2017, 84 % des filles d'une classe d'âge étaient bachelières contre 74 % des garçons. Elles sont désormais majoritaires à l'université, où elles représentent 58 % des effectifs. Le taux de "décrocheurs" est également révélateur: parmi les jeunes âgés de 18 à 24 ans non-bacheliers, 7,2 % des filles et 10,5 % des garçons errent en dehors de tout système de formation. En toute logique, les femmes sont plus diplômées à la sortie du système éducatif : 33 % d'entre elles possèdent au moins une licence sur leur CV. Contre 25 % des hommes. N'en jetez plus, le fond de la classe déborde de testostérone, ce qui fait bondir Jean-Louis Auduc, ancien directeur adjoint de l'IUFM de l'académie de Créteil: "Le constat que je faisais il y a dix ans n'a fait que s'aggraver. Aucun traitement n'a été prescrit. En France, on parle d'élève et pas de fille ou de garçon. L'élève n'a pas de sexe", regrette l'auteur du livre Ecole: la fracture sexuée (Fabert, 2016).
Mal travailler pour s'affirmer
En cette rentrée 2019, l'académie de Montpellier a brisé un tabou en publiant des statistiques genrées qui mettent en avant l'échec scolaire des garçons. Ailleurs, le sujet est soigneusement évité. Comme si l'Education nationale, obnubilée par sa volonté de diminuer les inégalités sociales, refusait de reconnaître l'existence du problème. "On omet de dire que ceux qui sont à la traîne, dans les milieux populaires, sont surtout les garçons", regrette le pédopsychiatre Stéphane Clerget, auteur de Nos garçons en danger, (Flammarion, 2015).
Selon lui, le déni va plus loin. D'abord, ces difficultés scolaires sont corrélées à des problèmes de discipline. C'est un fait, les garçons sont plus souvent en retard, moins attentifs et chahutent plus en classe que les filles. Pour l'expliquer, Jean-Louis Auduc explore la piste physiologique: "A la sortie de l'enfance, la fille, une fois réglée, se sent plus facilement femme et peut ainsi davantage se projeter. Le garçon, lui, entre dans une phase d'incertitude à partir de 10 ans environ et jusqu'à ses 14 ans. Pour certains, se faire sanctionner, exclure du collège sert en quelque sorte de rite initiatique. En montrant qu'il ose défier l'autorité, il affirme qu'il est devenu un homme." L'échec scolaire des garçons étant vécu comme un rabaissement, il est aussi probable que certains caricaturent leurs propres comportements, par la force ou le verbe. Dans les milieux populaires, ils feraient parfois exprès de moins bien travailler, afin de ne pas passer pour l'intello, le fayot, ce qui, dans la bouche des agresseurs, revient à les "traiter de filles". Celui qui travaille bien n'est pas un "vrai mec", tout simplement.
Trop de femmes profs?
On refuserait aussi de voir que les troubles ayant un impact sur l'apprentissage (dyslexie, dyspraxie, hyperactivité, etc.) touchent majoritairement les jeunes hommes. "Plus de 80 % de ces enfants-là, qui sont sous traitements médicamenteux, sont des garçons", assure Stéphane Clerget. Pour lui, le phénomène a une incidence qui va bien au-delà du système scolaire : "Personne ne s'inquiète du fait que, en majorité, les morts par suicide à l'adolescence soient des garçons. Personne ne s'alarme du fait que la plupart des mineurs incarcérés soient des garçons. Non, on trouve ça normal!"
Quoi qu'il en soit, on médicalise l'échec scolaire sans remettre en cause les modes d'apprentissage. Ou presque. Quelques pistes sont envisagées, mais sont souvent sujettes à controverse. Revenir sur la mixité ? Impensable, sauf de manière ponctuelle et ciblée. Les études démontrent que les pays qui réussissent le mieux à réduire l'écart entre les filles et des garçons sont ceux qui instaurent quelques heures d'enseignement différencié.
Autre idée avancée, l'instauration de quotas d'hommes dans le corps enseignant. "Les garçons ont aussi besoin de modèles masculins, au même titre que les filles ont besoin de modèles féminins", observe Stéphane Clerget. Or la grande majorité des enseignants se font appeler "madame" (80,3 % de femmes dans le premier degré, 57,2 % dans le secondaire, BTS et classes prépa inclus). Idem concernant les chefs d'établissement, les assistantes sociales, les infirmières. "Les filles ont donc, durant leur cursus scolaire et leur adolescence, présentes devant elles, des femmes référentes auxquelles elles peuvent sans peine s'identifier. Cela explique également qu'elles souhaitent, une fois leurs études réussies, rejoindre ces métiers qu'elles jugent valorisants", analyse Jean-Louis Auduc.
Les garçons moins bien notés ?
Enfin, certains sociologues, à l'image de Pierre Merle, évoquent la nécessité de revoir le système de notation. Des études, les enseignants français auraient clairement tendance à favoriser les filles et à remplir de rouge les copies des garçons, à compétences égales. "Or le fait d'avoir des notes plus faibles a tendance à décourager les élèves, à diminuer leur confiance en eux. Ils entrent alors dans un cercle vicieux", souligne Pierre Merle. Difficile d'expliquer le phénomène. Le chercheur n'avance que des hypothèses: "La piste la plus souvent étudiée est que les filles sont plus studieuses, à l'écoute, moins dissipées et cherchent à se faire bien voir de l'enseignant." Ces différences de comportement en classe auraient un effet sur la perception que les enseignants ont de leurs élèves. Quand ils corrigent, ils peuvent biaiser leurs évaluations, généralement de manière inconsciente, en surnotant les filles ou sous-notant les garçons.

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La solution ? "Il existe des expériences de classes sans notes qui ont fait leurs preuves", poursuit le sociologue. Les élèves, au lieu d'être notés, sont évalués par compétences. "On va leur dire de revoir un point précis, en géométrie par exemple, dans l'unique but de s'améliorer. Ce qui diminue le stress, la peur de se faire réprimander par ses parents, le risque de découragement." Au diable, donc, le zéro direct, plus contre-productif qu'autre chose. Pour rectifier le biais d'évaluation, l'anonymat des copies est aussi évoqué. Mais il est compliqué à mettre en oeuvre au quotidien.
Le marché de l'emploi en pleine mutation
Ces signaux faibles qui attestent une érosion du pouvoir masculin se répliquent, à certains égards, dans le monde du travail. C'est ce qu'avait démontré la journaliste américaine Hanna Rosin, il y a six ans, dans son enquête The end of men. Voici venu le temps des femmes. Sa thèse: les femmes sont enfin prêtes à prendre d'assaut le sommet de la hiérarchie dans l'entreprise. Voici venue la fin du male breadwinner model (le modèle de l'homme "soutien de famille"). Ce ne sont plus seulement eux qui font bouillir la marmite.
Bien entendu, les promotions des femmes sont encore limitées, les plafonds de verre trop nombreux pour qu'elles accèdent aux postes les plus prestigieux et les écarts de salaires trop importants. Mais les choses évoluent, quitte à bousculer une gent masculine cramponnée à des acquis immémoriaux. Côté rémunération, tout d'abord, les différences se réduisent progressivement. En 2017, les femmes gagnaient 15,4 % de moins que les hommes dans les pays développés. Contre 17,3% en 2007. A CV et compétences égales, l'écart de salaire n'atteindrait plus que 8 % d'après l'Insee. Sur le marché de l'emploi, la grande bascule a eu lieu, en France, en 2012, année où, pour la première fois, le taux de chômage des femmes est devenu inférieur à celui des hommes (9,4 % contre 9,5 %). La raison est simple: les hommes, qui occupent le plus de postes dans l'industrie, ont beaucoup plus subi la crise de 2008. L'expansion du commerce international, le progrès technologique, la sous-traitance à l'étranger ou le travail temporaire auraient aussi joué en leur défaveur.
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Par ailleurs, le monde du travail tertiarisé qui est le nôtre est en quête de profils flexibles, habiles, créatifs, collectifs, capables de mettre en oeuvre une forme d'intelligence sociale. Des surhommes ? Non, des femmes, développe Hanna Rosin, qui prête plus à la gent féminine ce type de qualités. Ainsi, la proportion d'actives a considérablement progressé, passant de 57,2 % en 1990 à 67,9 % en 2017, alors que le taux d'activité masculin a stagné autour de 75 % sur la même période. Les femmes cadres sont aussi de plus en plus nombreuses. Elles représentent aujourd'hui 42 % des managers, contre 35 % en 1995. Une étude de France stratégie estime qu'en 2022 elles pourraient rafler la moitié des postes de cadres. Symbole de cette montée en puissance, la parité est quasi atteinte dans les conseils d'administration des grandes entreprises cotées.
Le spectre d'une justice genrée
En toute logique, la féminisation de certains secteurs comme l'éducation, la santé, les médias et surtout la justice s'effectue à grands pas. A l'Ecole nationale de la magistrature, "les femmes ont représenté 74,4 % des admis lors du dernier concours d'entrée", souligne Emmanuelle Perreux, directrice adjointe de l'institution. Une étude d'avril 2018, réalisée par le ministère de la Justice, révèle aussi que 66 % des magistrats sont des magistrates. Reste qu'une forme de "sexualisation" des fonctions persiste. "Les postes de chef de juridiction montrent une masculinisation tout à fait atypique eu égard à la féminisation de la profession", s'inquiètent les auteurs de l'étude. Et, quand une femme atteint les sommets, les sarcasmes pleuvent. Procureure au TGI de Châlons-en-Champagne et présidente de l'association Femmes de justice, qui milite pour la parité, la mixité et l'égalité, Ombeline Mahuzier en est le témoin. A son installation le 16 septembre, l'un des magistrats présents lui lance : "Ne vous inquiétez pas, on va vous laisser la place, on va s'en aller. - Il n'y a encore que 28 % de femmes procureures, répond-elle. - Dans cinq ans, vous serez 35 % !" Pas faux.
Même tendance chez les avocats, où le taux de féminisation atteint 56 %, soit six points de plus qu'au début de la décennie. Elles sont aujourd'hui deux fois plus nombreuses à entrer dans la profession que les hommes. Or, en moyenne, "les avocats perçoivent un salaire deux fois supérieur à celui de leurs homologues féminins", explique Christiane Féral-Schuhl, la présidente du Conseil national des barreaux. Pour certains, le spectre d'une justice genrée plane désormais. En clair, cette féminisation aurait une incidence sur les jugements et décisions, plus sévères à l'encontre des justiciables masculins. Pur fantasme, répond une étude de 2013 publiée dans la revue Sociologie du travail. Après avoir passé au crible les décisions prises par les juges aux affaires familiales de quatre tribunaux de grande instance de 2008 à 2010, elle montre qu'il règne une grande homogénéité des décisions. Quels que soient le sexe et le parcours du juge...

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Les dents grincent finalement partout où les hommes laissent leur place. Dans la finance, par exemple, la DRH d'une grande banque française décrit un climat particulièrement malsain: "Pour avoir participé à bon nombre de comités sur les promotions en interne, je peux vous dire que certains vivent très mal les contraintes d'égalité hommes-femmes. Il y a toujours quelqu'un pour vous dire que l'autre candidat masculin avait plus de compétences, plus d'ancienneté, avait réalisé ses objectifs plus rapidement." Ambiance.
Dans la santé, "une vague féminine va déferler sur tous les pans de la médecine", prévient Patrick Bouet, président du Conseil national de l'ordre des médecins. Même le bastion de la chirurgie est attaqué. Les hommes n'occupent plus que les deux tiers des postes contre les trois quarts il y a dix ans. En langage médical, on appelle ça une hémorragie. Et les conséquences peuvent être problématiques. Selon plusieurs experts, cette nouvelle répartition des rôles expliquerait en partie l'accentuation des déserts médicaux. Les femmes médecins, de plus en plus nombreuses, souhaiteraient moins exercer à la campagne que les hommes.
Dans la famille, une place à redéfinir
La sphère familiale, enfin, est celle où la crainte semble le plus marquée. Pour le comprendre, il faut pousser la porte des foyers, s'immiscer dans les familles dont la structure traditionnelle - un couple marié avec enfant(s) - vole en éclats depuis un quart de siècle. Au détriment de la figure du paterfamilias tout-puissant. Pour preuve : en France, 1 enfant sur 5 vit aujourd'hui dans une famille monoparentale (23 %). La grande majorité de ces familles sont composées d'une mère avec enfant(s). En accédant à une indépendance matérielle - grâce à l'obtention de nouveaux droits -, les femmes ont ainsi acquis la possibilité d'élever seules des enfants, sans figure paternelle à la maison, sans ce référent chromosomique XY indispensable pour offrir à l'enfant la fameuse "altérité sexuelle" défendue par la majorité des pédopsychiatres.
Face à la critique de l'absence de père, les défenseurs de la PMA répliquent que les enfants trouvent forcément des modèles masculins ailleurs ; chez un grand-père, un oncle ou un ami de la famille, par exemple. "Sauf que la question du masculin n'est pas du tout la même que celle de la paternité, répond le psychanalyste Jean-Pierre Winter. Le père, c'est celui qui est désigné par la mère, celui avec qui la mère a imaginé qu'elle allait faire un enfant. Ce n'est pas seulement un modèle. N'importe qui ne peut pas prendre cette place-là." En l'occurrence celle du tiers séparateur entre la mère et l'enfant. Un processus censé permettre à chacun de réaliser son oedipe. Freud n'a-t-il pas fait de la perte du père la plus importante qu'un individu puisse subir au cours de son existence ?
La crainte d'un grand soir matriarcal
Pour la sociologue Martine Gross, spécialiste de l'homoparentalité, il faut néanmoins rappeler une réalité. Ces enfants élevés sans embrasser une joue qui pique au quotidien existent déjà depuis au moins trois décennies. Les études réalisées - anglo-saxonnes pour la plupart - ne concluent pas à une différence avec leurs camarades issus d'un schéma de famille traditionnel. "On manque de recul dans le temps. Et ces études sont biaisées!" [ce n'est pas totalement faux, comme dans toutes les études menées en sciences humaines, mais cela ne remet pas en cause leur légitimité.] répondent les tenants les plus farouches de la cause paternelle. Chez les masculinistes, on évoque même le fantasme médico-technologique d'un grand soir matriarcal où les femmes procréeront sans gamètes mâles, avec des embryons conçus à partir de cellules souches d'une même personne. Bienvenue à Gattaca, nouvel opus.
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En attendant, l'effacement paternel observé par les chercheurs concerne plutôt celui des pères démissionnaires. Ceux qui, pour des raisons diverses, n'assurent pas le rôle qui est le leur en matière d'éducation. Or qu'est-ce qu'être père aujourd'hui ? C'est être attentif, passer du temps avec son enfant, même si cette idée cache des disparités sociales importantes [cela ne se vérifie que lorsque le statut socio-économique du père est élevé.] C'est jouer, l'aider à faire ses devoirs, se lever la nuit pour replacer une tétine et changer des couches. Les fameux "papas Pampers". Ce n'est plus seulement une figure autoritaire, l'incarnation de l'ordre à la maison. A cet égard, une partie du "déclin" du père viendrait des lois qui ont interdit le droit de correction paternelle. Le sociologue François de Singly l'analyse ainsi: "Avec la nouvelle éducation, l'accent n'est jamais mis sur l'autorité, sur le pouvoir vertical. Or, quand on fait attention à l'enfant, on se met à sa hauteur pour voir ce dont il a besoin. C'est plus horizontal. Évidemment, ça a fait pleurer dans les chaumières zemmouriennes." Et certains n'ont jamais réussi à endosser leurs nouveaux habits de pères dits modernes.
Déclin marital
Ainsi, les études prouvent que la mère reste très largement la première confidente des enfants - qu'il s'agisse de filles ou de garçons - à la maison. "Elle est la psychologue de la famille", résume Singly. En cas de séparation ou de divorce, ce sont encore les mères qui obtiennent le plus souvent la garde, confirmant la figure du "papa week-end", à savoir celui qui voit ses enfants tous les quinze jours. Selon l'Insee, 76 % des enfants résident uniquement chez leur mère après un divorce, 9 % chez le père. Et 15 % en résidence alternée (contre 8,8 % en 2003). Par ailleurs, 17,7 % des filles et 17,9 % des garçons ne verraient jamais leur père. Alors, pour corriger cette tendance, ou dénoncer leur statut d'oubliés, certains papas sont montés sur des grues ces dernières années. En 2017, ils défendaient le projet de loi du député Philippe Latombe (MoDem), qui posait la garde alternée comme première option à étudier en cas de divorce. "L'homme est un peu vu comme celui qui doit assurer matériellement la survie du couple. Pour avoir une résidence alternée, il faut batailler, renverser la charge de la preuve systématiquement, clame-t-il en connaissance de cause. Beaucoup se fatiguent dans ce combat-là, c'est épuisant. Par tous les moyens, l'homme doit justifier qu'il peut avoir son mercredi auprès de son employeur. Alors qu'on devrait partir du principe qu'il y a une égalité."

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Dans Les hommes sont-ils obsolètes ? (Fayard, 2018), l'essayiste Laetitia Strauch-Bonart démontre aussi que cette indépendance féminine est à corréler avec un déclin marital. C'est un fait, les mariages sont deux fois moins rompus que les unions libres et durent plus longtemps. Ils restent également plus difficiles à défaire que les Pacs. Or, si on s'aime en France - 2 adultes sur 3 sont en couple -, le taux de mariages périclite. Leur nombre a presque chuté de moitié en un demi-siècle, passant de 7 pour 1 000 personnes en 1960 à 3,7 pour 1 000 en 2012. Le célibat et l'union libre, eux, gagnent du terrain. Les femmes n'ont plus besoin de trouver nécessairement le "mari protecteur". Résultat, les naissances hors mariage explosent. Elles représentaient 6,1 % des naissances dans les années 1960. Elles frôlent aujourd'hui les 60 %, selon les chiffres de l'Insee, ce qui place la France en tête du peloton européen, juste derrière la Bulgarie.
De nouvelles masculinités
Alors, que faire ? Peut-on donc se soucier du sort des hommes, sans négliger celui des femmes ? Sûrement. Mais, à l'évidence, évoquer le "nouveau sexe faible", une "fin des hommes" provoquée par l'émancipation féminine, comme le prophétise Eric Zemmour, semble hors de propos. Pour que les conquêtes féminines ne soient plus perçues comme des défaites masculines, il est nécessaire d'en finir avec une logique de vases communicants. Chaque fois que les femmes gagnent quelque chose, les hommes n'ont pas de raison de se sentir dépossédés. Ils ont même tout intérêt à vivre dans une société rééquilibrée, sans l'injonction opprimante d'être un vrai mâle, argue la philosophe Olivia Gazalé (Le Mythe de la virilité, Robert Laffont, 2017).
Si l'on assiste à un effondrement progressif aujourd'hui, c'est celui d'une certaine idée de la virilité, modèle auquel tout homme est sommé de se conformer sous peine de ne pas être reconnu comme tel. En clair, une virilité qui proclame la supériorité de l'homme sur la femme et ne veut lui céder aucune part. Cette déconstruction du mythe viriliste ne constitue pas un "déclin", mais une chance pour tout le monde, hommes, femmes, enfants : celle d'annoncer l'enthousiasmante naissance de nouvelles masculinités, entendues ici comme les façons d'habiter le sexe masculin. Sans injonctions à la domination, à la puissance, à la violence, à la prise de risques. Sans accomplissement à travers l'argent et le pouvoir. Sans obligation de masquer toutes ses émotions. L'enjeu est désormais de faire en sorte que l'homme atteigne un idéal qui n'était, jusque-là, pas associé à son genre. Finalement, la célèbre injonction de Kipling reste plus que jamais d'actualité : "Tu seras un homme, mon fils". Reste à savoir lequel.
* Selon un sondage pour CNews et Sud Radio réalisé en ligne du 11 au 12 septembre 2019. Enquête menée auprès d'un échantillon de 1017 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas.
