Si, comme le pense Alain Finkielkraut, le patriarcat est mort, son cadavre, lui, bouge encore. Les progrès spectaculaires réalisés ces dernières décennies en matière d'égalité hommes-femmes sont en effet loin de suffire pour sonner l'heure des funérailles du machisme dans le monde professionnel, comme l'illustre l'économiste Pauline Grosjean dans son essai Patriarcapitalisme (Seuil), moins militant que ne laisse supposer son titre accrocheur.

Un constat résume la situation : en 2017, les femmes françaises étaient davantage surreprésentées en bas de l'échelle des salaires qu'en 1997. Pauline Grosjean, professeure à l'université australienne de Nouvelle-Galles-du-Sud, à Sydney, a épluché une foule d'études statistiques comparatives et historiques, de travaux de terrain et de données officielles pour tenter d'expliquer un phénomène surprenant : depuis le mitan des années 1990, l'égalité hommes-femmes au travail ne progresse plus dans les sociétés occidentales, alors que la décennie antérieure avait été celle des avancées spectaculaires - large accès à l'emploi et à l'éducation.

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Les écarts de salaires restent en l'état - 25% en moyenne si l'on tient compte de l'emploi à temps partiel, majoritairement féminin. Les femmes cadres supérieures sont pourtant plus nombreuses que leurs mères, et maints secteurs se sont féminisés, comme la magistrature ou la médecine. Si les différentiels de rémunération s'expliquaient en partie par le fait que les femmes étaient moins qualifiées et moins expérimentées sur le marché du travail que les hommes, ce n'est plus le cas de nos jours.

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© / Dario Ingiusto / L'Express

Le problème ne vient pas des femmes, mais du monde du travail

Alors, que penser ? La première idée qui vient à l'esprit est celle de la maternité, les femmes laborieuses n'ayant pas cessé pour autant de vouloir faire des bébés. Enfanter constitue un frein objectif dans les carrières et les salaires, ce qui n'a, a priori, rien d'illogique, puisque s'occuper de sa progéniture demande une certaine disponibilité de temps et d'esprit. Mais rien ne dit que la charge ne puisse pas être répartie dans le couple pour que la mère dispose du temps nécessaire à ses ambitions professionnelles. D'ailleurs, si la grossesse vouait "naturellement" les femmes à couver davantage le fruit de leurs entrailles, pourquoi les mères lesbiennes ne connaissent-elles pas les mêmes vexations salariales - elles rattrapent leur retard salarial au bout de cinq ans, alors que les hétérosexuelles le traînent toute leur carrière ?

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Parce que les représentations culturelles ont aussi leur part, et que celle-ci est substantielle, réplique Pauline Grosjean. La chercheuse publie un graphique mettant en rapport la pénalisation des revenus liés à la naissance d'un enfant avec la vision de la maternité dans plusieurs pays occidentaux. Plus le modèle de la mère vestale du foyer est ancré dans la population, plus les revenus des salariées chargées de famille accusent le coup. Certes, les femmes s'orientent plus volontiers vers des études, des métiers et des secteurs ne figurant pas exactement au top des meilleurs plans de carrière : la santé, l'enseignement rapportent moins en termes de rémunération ou de prestige social que la banque, la finance ou la haute administration.

En rester là serait pourtant confondre la cause avec la conséquence. Car ces décisions dépendent, elles aussi, des stéréotypes. L'idée que les filles sont faites pour les lettres et les garçons pour les algorithmes a la vie dure dans les salles de cours et dans la tête des intéressées elles-mêmes. En atteste leur persistante infériorité numérique dans les filières scientifiques et les écoles d'ingénieurs. Il n'y a pourtant aucune fatalité biologique là-dedans : en Suède et en Islande, moins sensibles aux clichés de genre, les performances des filles en mathématiques sont meilleures que celles des garçons. Le problème ne vient donc pas des femmes, estime Pauline Grosjean, mais du monde du travail, qui valorise à l'excès la quête de la productivité et la logique du winner take all, dans laquelle le gagnant rafle la mise sans rien laisser aux autres, comportements plus fréquents chez les salariés masculins. Vue sous l'angle des normes sociales, l'inégalité salariale ouvre un champ de réflexion presque inépuisable...