Dans le Nord, un gendarme est suspecté d'avoir tué sa compagne de 45 ans avec une arme à feu, jeudi dans la caserne de gendarmerie de Bailleul, avant de retourner l'arme contre lui, se blessant grièvement. Le même jour, à Ifs, près de Caen, un pompier de 46 ans a été placé en garde à vue, soupçonné d'avoir tué sa compagne de 38 ans. Il l'aurait étranglée avant d'appeler les secours. Le couple, qui avait deux enfants, était en instance de séparation.

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En admettant que l'enquête confirme qu'ils sont bien tous deux les auteurs de ces meurtres, ces affaires porteraient à au moins 39 le nombre de femmes tuées par leur conjoint ou ex depuis le début de l'année, selon un décompte de l'AFP. L'agence se base sur le recensement mené par le collectif Féminicides par compagnon ou ex, lui-même supérieur (53 victimes, en comptant les cas dans le Nord et le Calvados), qui prend en compte une dizaine de cas de féminicides présumés aux circonstances restant à préciser.

L'an passé, entre janvier et juillet, avec la méthode de décompte de l'AFP, 70 décès avaient été recensés. Si le nombre de féminicides semble donc en baisse depuis début 2020 en France, les associations y voient surtout une conséquence du confinement, ces deux nouveaux meurtres au cours de la semaine montrant selon elles que beaucoup reste à faire près d'un an après le Grenelle contre les violences.

Pour Floriane Volt, directrice des affaires publiques de la Fondation des femmes, si "la tendance semble à la baisse, on peut y voir un effet du Grenelle mais surtout quelque chose de conjoncturel, lié au confinement". "Beaucoup de féminicides se produisent lorsque les femmes veulent partir, or beaucoup n'ont pas pu partir pendant cette période", analyse-t-elle, estimant que pour faire "réellement baisser les chiffres il faudrait davantage de solutions d'hébergement dans des lieux spécialisés avec un accompagnement adapté".

"Quand Madame dit 'Je m'en vais'"

Période particulièrement à risque en matière de violences intrafamiliales, le confinement a engendré une hausse de 36% des interventions des forces de l'ordre pour ce motif. Fin mai, Marlène Schiappa, alors secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité femme-homme, avait expliqué que la plateforme dédiée aux violences conjugales avait reçu cinq fois plus de signalements qu'en temps normal. "Mais il y aurait eu, je mets beaucoup de guillemets et beaucoup de prudence, moins de féminicides que d'habitude", avait-elle poursuivi, évoquant un féminicide "tous les 4,2 ou 4,4 jours" au lieu d'un tous les trois jours ou deux jours et demi.

"Pendant le confinement, les femmes étaient coincées. C'est quand Madame dit 'je m'en vais' qu'il la tue", affirme aussi Sandrine Bouchait, présidente de l'Union nationale des familles de féminicide (UNFF), craignant un "retour de bâton". "Tout est encore trop lent. Et pendant ce temps-là, des femmes meurent toujours", souffle-t-elle. Céline Piques, porte-parole d'Osez le Féminisme, confirme que "les féminicides interviennent surtout lors de la séparation, car le sentiment de possession est très important chez les conjoints violents. Or les séparations impliquent tous un tas de démarches et dans l'écrasante majorité des cas, les femmes vont chez des proches, de la famille. Mais la période du confinement ne s'y prêtait pas. Les violences conjugales ont augmenté, tandis qu'un certain nombre de femmes ont été empêchés de fuir".

"Est-ce que les violences contre les femmes reculent ? Je ne pense pas, abonde-t-elle. Ne nous réjouissons pas trop vite, on sera plus précisément fixés quand on effacera les variabilités conjoncturelles liées au confinement. En fin d'année on verra quelle est la part de réelles avancées dans cette baisse."

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Dans la foulée du Grenelle, qui s'est conclu au mois de novembre, deux projets de loi ont émergé. La loi Pradié (du nom du député LR du Lot, qui a jugé vendredi le nouveau garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti "terriblement silencieux sur la question des violences conjugales"), adoptée fin 2019, qui porte notamment sur la généralisation du bracelet anti-rapprochement pour les conjoints ou les ex-conjoints violents ; et une proposition de loi LREM, en passe d'être adoptée, qui introduit notamment une exception au secret médical en cas de "danger immédiat" et ouvre la possibilité de suspendre l'autorité parentale dans le cadre du contrôle judiciaire d'un parent violent.

"Les mesures prises sont insuffisantes mais elles existent", selon Céline Piques, qui déplore néanmoins qu'elles ne soient pas encore appliquées, "en particulier sur l'autorité parentale et le renforcement des ordonnance de protection". "On est encore au niveau législatif, alors qu'il faudrait passer aux dispositifs", déplore pourtant Floriane Volt, qui demande la mise en place 24h/24 du numéro d'aide aux victimes 3919 et la commande "rapide" de bracelets anti-rapprochement.

Sur l'ensemble de l'année 2019, l'AFP a recensé au moins 126 cas de femmes tuées par leur compagnon ou ex, soit une femme tous les trois jours en moyenne. Ces meurtres sont le stade ultime des violences conjugales, dont sont chaque année victimes plus de 210 000 femmes majeures en France, soit 1% des 18-75 ans.