Légèrement usé par le temps, un porte-clé en forme de nounours trône au milieu de la table. Cinq hommes l'observent, perplexes. "Pouvez-vous me dire où se situe cet objet par rapport à vous ?", leur demande simplement Sylvie, psychologue de l'association Espérer 95, en désignant l'ourson du regard. Sans grande conviction, chacun répond. "Devant moi" ; "à gauche" ; "à droite". La médiatrice sourit. "Et maintenant, que se passe-t-il si je vous dis que vous êtes tous des menteurs ?", lâche-t-elle. Silence dans la salle. "Ma réalité à moi, c'est que le porte-clé n'est ni à droite ni à gauche, mais pile en face de mon bureau. Alors, qui a raison ?". Le débat est lancé : certains délibèrent, d'autres comprennent tout de suite la métaphore. En pleine discussion avec l'animatrice, l'un des participants s'impatiente. "C'est bien à vous que je parle, non ?", s'agace-t-il lorsqu'on lui demande de répéter son point de vue. Sylvie ne se formalise pas : l'atelier a provoqué les réactions escomptées chez les cinq auteurs de violences conjugales qu'elle accueille en ce mercredi d'octobre.

Pendant une dizaine de minutes, la psychologue s'appuiera sur l'exemple de la peluche pour décrire les différentes perceptions qui peuvent ressortir d'une même situation, et la dangerosité de vouloir imposer à tout prix son point de vue à l'autre. "C'est comme ça qu'une dispute peut dégénérer. Lorsque l'autre nous fait mal, on va avoir tendance à lui faire encore plus mal la fois d'après, c'est l'escalade. Et lorsqu'il n'y a plus de mots, on passe à l'acte", conclut-elle. Les hommes acquiescent, évoquant, chacun leur tour, les conflits vécus dans leurs relations passées. Tous sont réunis au deuxième étage du pôle socio-judiciaire de l'association, à Pontoise, dans le Val-d'Oise. Tous pour les mêmes types de faits : ils ont été accusés de violence envers leur compagne. Comme alternative aux poursuites, durant leur contrôle judiciaire ou dans le cadre d'un sursis probatoire, la justice a décidé de les orienter vers ce stage de responsabilisation "pour la prévention et la lutte contre les violences au sein du couple et sexistes", auquel ils assistent depuis déjà trois semaines. Le but ? Éviter, à tout prix, d'éventuelles récidives.

"Je lui ai tiré les cheveux"

Leur présence à ces modules n'est pas une coïncidence : le procureur de Pontoise a estimé que ces hommes ne représentaient pas un danger immédiat pour leur victime. "Les auteurs sont orientés vers ces stages lorsque l'on traite de faits de violence totalement isolés, de faible intensité, sans contexte d'emprise, et sans antécédents d'agressions", indique à L'Express Ingrid Görgen, vice-procureure en charge du secrétariat général du parquet de Pontoise. "S'il y a le moindre doute, un autre mode de poursuite sera choisi", précise-t-elle. A la fin du mois de septembre, c'est dans un silence gêné que se sont ainsi rencontrés, pour la première fois, six participants au stage. Après avoir déboursé 120 euros, chacun s'installe tranquillement dans la grande salle charpentée mise à disposition par l'association. Autour d'eux, de nombreuses chaises restent vides - cinq participants ont décidé de ne pas se présenter. Pour ceux-là, ainsi que pour ceux qui ne suivraient pas la totalité des modules, retour à la case départ, devant le procureur.

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Avant de commencer la séance, Marine, leur médiatrice, laisse passer quelques minutes. Personne n'ose vraiment se confronter à son regard, ni à celui des autres stagiaires. "Notre rôle à nous, c'est de planter des petites graines, et d'observer si ça prend ou non. Nous ne sommes pas là pour juger la personne, mais pour juger l'acte", commence l'intervenante sociale, avant d'encourager chacun à exposer les raisons de sa présence. "On en est venus aux mains, malheureusement", commence Louis*, racontant une dispute survenue après sa séparation avec sa conjointe. "Je lui ai tiré les cheveux, je l'ai poussée", témoigne de son côté Mehdi*, à demi-mot. Les histoires se suivent et se ressemblent. Pour une insulte, après une tromperie, une rupture, une soirée trop alcoolisée... Chacun tente de justifier son acte. "J'avais bu ; "j'étais en burn-out" ; "elle m'a provoquée". Parfois, certains banalisent la situation. "Je l'ai juste bousculée" ; "C'était seulement un coup de coude".

Ces mécanismes de défense sont bien connus des psychologues de l'association. "Ils expliquent leur passage à l'acte par le contexte, ou par le comportement de l'autre, alors que ce sont bien eux qui sont maîtres de leurs actes", analyse Aline De Rolao, psychologue clinicienne. "Nous sommes là pour déconstruire cela, et reconstruire ensuite une vision moins subjective des faits". A chaque témoignage, Marine n'hésite pas à rebondir sur les propos de ses interlocuteurs, afin de leur faire changer de perception sur le conflit évoqué. Lorsque Mehdi parle par exemple de "provocation" au sujet d'une dispute, elle intervient. "Si je vous provoque moi, vous allez me pousser ou me tirer les cheveux ?". Réponse floue de l'intéressé : "Non, ce n'est pas pareil... Si j'ai lâché prise, c'est parce que j'étais à la maison". L'éducatrice spécialisée attrape la perche qu'on lui tend. "Nous allons donc travailler sur le concept d'être à la maison comme dans un endroit où l'on peut tout lâcher. Se sentir soi-même, et en sécurité. Pensez-vous que votre femme a ressenti, elle, ce sentiment de sécurité ?". Une discussion débute, la coordinatrice reviendra sur cet exemple à plusieurs reprises durant la séance.

En prenant appui sur des exemples concrets, des chiffres, des mises en situation, un certain déclic semble s'opérer. Entre les stagiaires, certains liens se tissent. "On se comprend, frérot !", lance l'un des participants à son voisin lors d'une discussion sur la procédure pénale, pour laquelle ils employaient tous les deux le mauvais terme. Mais Marine n'a jamais peur de recadrer la séance. Alors qu'elle liste les différents types de violences, elle décrit fermement les peines encourues en cas de circonstances aggravantes, de viol conjugal ou de violences sur mineurs. L'ambiance joviale disparaît soudainement : la session se terminera sur ce rappel. Chacun repart dans un silence légèrement pesant. A la séance suivante, l'un des stagiaires ne reviendra pas.

Violences "dévastatrices"

"On a eu un groupe plutôt cool", estime Marine en rassemblant ses affaires. Comprenez : personne ne l'a mise en difficulté, en décidant par exemple de perturber la séance ou en l'attaquant verbalement. "Parfois, il y a un ou plusieurs leaders qui tentent de nous déstabiliser et d'entraîner les autres participants", raconte-t-elle. "Dans ce cas, on garde notre stature, et parfois, il faut les laisser vider leurs sacs. Puis on reprend". Une impression partagée par Marie*, psychologue dans une association francilienne d'aide aux victimes, intervenue lors de la deuxième séance du stage. "Certains comprennent tout de suite, on peut construire quelque chose avec eux. Parfois, c'est bien plus compliqué, parce qu'ils sont dans le rejet du cadre".

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Pendant deux heures, cette psychologue a tenté de marquer l'esprit de ses stagiaires, en leur décrivant les conséquences durables de leurs actes sur les victimes, en rappelant le cycle de la violence, ou en listant les différents types d'agressions. Insultes, violences psychologiques, économiques, matérielles, viol conjugal... "Toutes ces violences sont dévastatrices. Et toutes peuvent amener au meurtre conjugal : par accident, par impulsion, par une dispute qui dégénère", lâche-t-elle. "Là, c'est quand même un autre stade... On n'est pas là pour ça, nous !", tente de nuancer l'un des participants. "Ça peut arriver plus vite que vous ne le pensez. Certains auteurs n'ont pas l'intention de tuer qui que ce soit en se réveillant le matin, mais leur victime finit par se prendre le coin de la table, et elle meurt sur le coup", insiste Marie, provoquant chez ses interlocuteurs un moment de flottement. La majorité du groupe semble avoir compris le message.

"Ça m'a ouvert les yeux"

"Le stage m'a ouvert les yeux sur pas mal de choses : ça m'a rappelé que n'importe quel type de violence, même verbale, est inadmissible", confirme ainsi Bastien*, ancien militaire admis en stage après une violente altercation avec sa compagne. L'homme de 48 ans est désormais convaincu qu'il ne dépassera plus jamais "la ligne rouge", et se dit prêt à partager son expérience autour de lui. Il admet même que les séances lui ont permis de tisser des amitiés naissantes : il lui est arrivé de revoir, à l'extérieur du stage, l'un des membres du groupe. "On discute, on s'envoie des textos. Ça fait du bien de parler de notre situation, on se comprend mutuellement".

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Une victoire pour Sylvie et ses collègues : "On leur donne des outils pour éviter le passage à l'acte, ou pour déceler les signes précurseurs. Beaucoup se les approprient, très peu les trouvent inutiles", conclut la psychologue. Mais elle prévient : parfois, le stage ne suffit pas. "Il arrive que certains ne soient pas réceptifs, même si c'est extrêmement rare". Si l'organisme ne dispose actuellement d'aucun outil lui permettant de suivre à long terme le parcours des auteurs accueillis entre ses murs, un signe ne trompe pas. "En sept ans, je n'ai revu que trois ou quatre personnes réorientées auprès de notre service par la justice pour les mêmes types de faits", souligne Marine. "Ça montre bien que le stage les a aidés à prendre conscience des choses".

De 2017 à 2020, le ministère de la Justice rappelle que 11 377 stages de ce type ont été prononcés dans le cadre d'une alternative aux poursuites ou d'une condamnation pour violences conjugales - un chiffre en très nette augmentation depuis 2019 et le Grenelle des violences conjugales. En 2020, 179 auteurs de violence ont ainsi été orientés vers les stages d'Espérer 95, co-porteur avec l'association Arile et treize autres organismes du projet de Centre de suivi et de prise en charge des auteurs (CPCA) pour l'Ile-de-France. Parmi eux, 96% étaient des hommes.

*Certains prénoms ont été modifiés afin de respecter l'anonymat des personnes interrogées.

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© / Dario Ingiusto / L'Express

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