Après un mois de bras de fer avec le gouvernement autour du budget 2023 de la Sécurité sociale, les syndicats de biologistes franchissent une nouvelle étape et appellent à une "grève illimitée" des laboratoires d'analyses médicales à partir de ce lundi 14 novembre. Le mouvement, qui devrait perdurer au moins jusqu'à jeudi, est largement suivi avec près de "95%" de sites en grève selon les syndicats. Il n'est donc pas possible de se faire tester pour le Covid ou d'aller faire une prise de sang sauf en cas d'urgence. Ces dernières sont prises en charge par les hôpitaux et les infirmiers qui transmettent directement les analyses au laboratoire.
Les blouses blanches protestent contre l'article 27 du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) 2023 qui prévoit 250 millions d'euros d'économies à réaliser de gré ou de force dans leur secteur, alors qu'un vote solennel sur l'ensemble du PLFSS - frappé d'un 49.3 à l'Assemblée nationale - sera organisé mardi.
"Les tests [réalisés pendant la crise sanitaire] ont permis aux laboratoires pharmaceutiques de réaliser un chiffre d'affaires de 7 milliards d'euros. Ces tests, je le rappelle, sont payés par la sécurité sociale, c'est-à-dire par tous les Français, a martelé Gabriel Attal, ministre chargé des Comptes publics, au micro de LCI ce lundi matin. C'est un secteur dont la rentabilité est élevée, elle est passée, je crois, de 18% à 30%. Beaucoup de secteurs économiques aimeraient avoir une telle rentabilité."
"Folie austéritaire"
Faute d'accord trouvé avec la Caisse nationale d'assurance maladie (CNAM) et le gouvernement, les laboratoires ont arrêté de transmettre les résultats de ces dépistages au fichier national SI-DEP pendant une semaine, perturbant le suivi de l'épidémie. Un boycott jugé "inconséquent" et "inadmissible" par le ministre de la Santé, François Braun, qui les a même accusés de "prendre en otage l'ensemble de la population". Ce coup de semonce n'a pas fait bouger les lignes : reçus le 7 novembre à l'Assurance maladie, les biologistes sont sortis du rendez-vous en dénonçant une "folie austéritaire" et en appelant à la "grève reconductible".
Face à la réaction vent debout des professionnels du secteur, les sénateurs ont voté le 11 novembre un amendement au PLFSS pour 2023 transformant cette "baisse pérenne en contribution exceptionnelle de 250 millions d'euros en 2023". Une solution saluée par les syndicats. "On est d'accord pour participer à cet effort collectif suite à la crise Covid, notamment via une taxe exceptionnelle. En revanche nous ne sommes pas d'accord pour que ces économies soient faîtes sur les analyses de routine et d'urgence de manière pérenne comme ce qui est proposé par le gouvernement, explique à L'Express Lionel Barrand, président du syndicat national des biologistes médicaux, qui précise que les bénéfices des laboratoires réalisés pendant la crise sanitaire se situent plutôt autour de "600 millions d'euros, tout confondu".
"C'est écoeurant de se faire pointer du doigt comme des profiteurs de guerre, après tout ce qu'on a vécu pendant deux ans (les agressions physiques, les horaires à rallonge, les burn-out, etc.). On était en première ligne.", s'insurge-t-il. "250 millions d'euros sur des baisses de tarif pérenne cela signifie plus de 1,2 milliard d'euros entre 2023 et 2026. On ne peut pas survivre à ça, abonde Alain Le Meur, porte-parole de l'Alliance de la biologie médicale (ABM) qui représente les laboratoires (Biogroup, Cerba, Eurofins, Inovie, Synlab). Cela va engendrer des fermetures de laboratoires dans les zones les plus tendues, une diminution des investissements pour l'innovation et la prévention. Pour nous, c'est vraiment une catastrophe."
La CPAM ouverte à la négociation
Selon Lionel Barrand, Olivier Véran, alors ministre de la Santé, avait assuré aux syndicats que l'argent dépensé durant la crise sanitaire pour investir dans des machines et du personnel à la demande du gouvernement ne serait ensuite pas repris "sur l'enveloppe de la biologie de routine". "Or, c'est exactement ce qu'ils veulent faire moins d'un an après, peste le syndicaliste. Le gouvernement a menti. Comment peut-on avoir confiance à nos autorités, quand, à ce niveau de l'Etat, on est capable de ne pas respecter sa parole ?" Et d'ajouter : "Ce n'est pas nous qui avons décidé des tarifs et de la politique de l'open bar, c'est le gouvernement. Pourtant, à l'époque on les avait prévenus qu'on pouvait dépister mieux et moins. Ils ne nous ont pas écouté et ont poursuivi avec leur discours consumériste et démagogique qui consistait à faire tester tout le monde sans raison médicale. Et maintenant, ils nous attaquent pour avoir fait le travail qu'ils nous ont eux-mêmes demandé. Ce n'est pas décent".
Pour le directeur général de la CPAM, Thomas Fatôme, les laboratoires ont les moyens de payer ce que le gouvernement leur demande. "Pour un secteur déjà très rentable avant le Covid (à peu près 1 milliard d'euros de bénéfice annuel en 2019), qui a fait des bénéfices extraordinaires liés au Covid, avoir une simple contribution exceptionnelle, ponctuelle sur 2023, ne nous semble pas adapté à la situation", explique-t-il au micro de franceinfo ce lundi, ne fermant toutefois pas la porte aux négociations.
