Trois hommes, que les services de renseignements rattachent à la mouvance du survivalisme d'ultra-droite, ont été placés en garde à vue ce jeudi 15 avril. Ils sont soupçonnés d'avoir enlevé la petite Mia Montemaggi, 8 ans, à son domicile dans les Vosges. Relisez notre enquête sur les survivalistes, publiée dans L'Express, le 25 février dernier.
Cheveux rasés, barbe naissante, style direct et parfois cru, l'homme, un ancien militaire, s'exprime face caméra. "Le sujet reste assez tabou en France. La très grande majorité des survivalistes préfèrent se préparer discrètement dans leur coin (...) pour ne pas être mal vus par leur entourage, pour éviter les problèmes judiciaires ou encore éviter qu'on vienne les faire c**** le jour où il y aura un problème." Lui, au contraire, s'expose à visage découvert, quitte à déplaire. Sur sa chaîne YouTube aux 271 000 abonnés et aux près de 30 millions de vues cumulées, Code-Reinho - son pseudo - prodigue en vidéo "son avis sur les armes à se procurer dans cette optique", celle d'un "effondrement", une crise à laquelle il se prépare de manière offensive, avec "beaucoup d'entraînement tactique".
Sa démarche pro-armes assumée sur fond d'anticipation active du pire est plutôt atypique en France. Mais pas illégale. Même si la question de son influence peut se poser. Ses vidéos sont en effet mises en avant parmi d'autres sur le site "Guerre de France", qui n'est autre que la vitrine de l'AFO - pour "Action des forces opérationnelles". Cette cellule d'ultradroite à tendance survivaliste a été démantelée en 2018. Elle avait comme objectif de "lutte(r) contre le péril islamique" et envisageait d'assassiner des "imams radicaux", d'attaquer une mosquée ou encore d'empoisonner des produits halal dans des supermarchés. Un "pétard mouillé", "juste une dizaine de petits vieux qui se préparaient au pire", balaie notre militaire. Seize ont pourtant été mis en examen, notamment pour association de malfaiteurs terroriste.
"Faire sécession"
Les projets d'attentats fomentés par des individus d'ultradroite sont certes plus rares que ceux relevant du terrorisme islamiste, mais ils existent bel et bien. Cinq dossiers de ce type sont instruits par des juges antiterroristes, dont deux particulièrement teintés de survivalisme. Si l'on peut parfaitement être survivaliste sans partager une idéologie identitaire, les adeptes d'extrême droite représentent bien l'une des sous-familles de cette pratique très hétérogène stimulée par la crise sanitaire. Leur particularité ? Quand d'autres imaginent un péril sanitaire, climatique ou économique, eux estiment que le danger vient de l'immigration, avec le spectre d'une guerre civile.
"Certaines catégories d'individus de l'ultradroite issus de mouvances suprémacistes blanches ou néonazies peuvent prôner le survivalisme comme théorie pour faire sécession, pour s'organiser quand arrivera le grand chaos qu'ils prophétisent", analyse Laurent Nuñez, le coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. Les partisans d'AFO s'étaient prévus des zones de repli, avaient constitué des stocks de nourriture, de produits de première nécessité et de médicaments. Surtout, ils comptaient dans leurs rangs des profils d'anciens policiers ou militaires et cherchaient à recruter dans ces cercles. Une singularité qui n'a fait que renforcer les craintes des services spécialisés.
Les Barjols, un autre groupuscule d'extrême droite soupçonné d'avoir projeté une action violente contre le président Macron en 2018, sont décrits eux aussi par les enquêteurs de la DGSI comme adeptes des techniques de survivalisme, tendance paramilitaire. Ces individus en question s'organisent en réseau, de manière clandestine, cherchent à s'armer, souvent légalement - un arsenal a été retrouvé lors des perquisitions dans ces deux affaires. "Quand ils sont angoissés par les vagues migratoires et la théorie du grand remplacement, ces survivalistes vont plutôt avoir tendance à s'armer, même si c'est dans une optique plutôt défensive", note le sociologue Bertrand Vidal, auteur de Survivalisme. Êtes-vous prêts pour la fin du monde ?
Stages d'"aguerrissement" avec tir à balle réelle
Ce sont ces profils en capacité de passer à l'acte qui inquiètent particulièrement les services de renseignement, à l'affût de potentielles dérives individuelles. D'autant que certains s'entraînent activement, dans les campagnes françaises mais aussi à l'étranger. Dans le livre La Poudrière (Grasset), Jean-Michel Decugis, Pauline Guéna et Marc Leplongeon citent l'"Unité 11", un groupe d'anciens militaires qui encadrent des stages d'"aguerrissement" avec tir à balle réelle aussi bien en Ariège qu'en Slovaquie.
Et ce n'est pas le seul exemple. Un Français, installé en Pologne, vend ainsi sur son site des "formations antiterroristes" à Varsovie, des initiations au tir de combat, le temps d'un week-end à 399 euros, même par temps de Covid. Ses posts rédigés sur les réseaux sociaux laissent peu de doutes quant à sa grille idéologique. En janvier, le "hussard" décrivait, "dans un avenir pas si lointain", une République ayant "échoué à contenir l'ensauvagement de la société", où "des groupes armés font respecter leur loi dans les cités qui vivent au rythme de cinq prières". Et d'imaginer, en détail, la progression d'une patrouille organisée en colonnes pour "collecter de l'information dans les territoires perdus de la République".
Sa structure ne se réclame pas du survivalisme, mais elle attire sans conteste des adeptes qui souhaitent se former en condition réelle, quand le tir dynamique est par exemple interdit en France. En 2017, l'homme avait d'ailleurs invité pour une conférence le Suisse Piero San Giorgio, chantre du survivalisme francophone pro-armes et figure de l'extrême droite identitaire. Le même qui a supervisé il y a quelques années les stages de survie promus par le site du sulfureux Alain Soral.
"Complotisme" et "frustrations individuelles"
Cette tendance inquiète le député Aurélien Taché. L'ex-visage de l'aile gauche de la République en Marche a profité de l'examen du projet de loi "visant à conforter les principes républicains" à l'Assemblée nationale pour mettre le sujet sur la table. Via deux amendements, il s'est étonné de l'absence d'encadrement et de contrôle de ces pratiques dans l'arsenal législatif. Si le survivalisme regroupe des profils et des réalités très variés, lui pointe "toute une frange de l'extrême droite qui utilise ce prétexte afin d'organiser de véritables camps d'entraînement paramilitaire et d'embrigadement idéologique". Et réclame dans les six mois la rédaction d'un rapport visant à dresser un état des lieux objectif de la situation. Cet été, dans le Morbihan, un jeune homme de 26 ans participant à un stage de survie organisé par un ancien militaire est décédé après avoir ingéré une plante toxique.
En décembre, un drame s'est produit, hors spectre terroriste. Frédérik Limol a assassiné trois gendarmes dans le Puy-de-Dôme. Survivaliste, pro-armes, paranoïaque violent, il était entraîné et pratiquait le tir en compétition. Décrit par le procureur de la République de Clermont-Ferrand comme un catholique très pratiquant, participant à des stages d'entraînement à la survie, il était "persuadé de la fin du monde prochaine". Le coffre de sa voiture contenait des réserves de boîtes de conserve ou de nourriture lyophilisée pour tenir des mois entiers. Limol n'appartenait a priori à aucun réseau constitué ni à aucune mouvance. Mais il incarne le danger que les services redoutent.
"C'est typiquement ce genre de profil qui nous inquiète le plus, des types préparés, sur fond de complotisme et de frustrations individuelles, en mesure de passer à l'acte individuellement", confie une source sécuritaire. "La plupart du temps, les survivalistes aiment bien les forces de l'ordre, ils sont dans l'ensemble plutôt pro-gendarmes et policiers. Ils ne veulent pas précipiter l'apocalypse, ils l'attendent. C'est une culture de l'anticipation", nuance le sociologue Bertrand Vidal. Avec une vision manichéenne du monde et cette idée profondément ancrée que demain sera forcément pire qu'aujourd'hui.
