"Quand j'étais en prison, le GUD me payait tout", raconte Arthur (le prénom a été modifié). Aujourd'hui âgé d'une trentaine d'années, cet ancien militant du Groupe union défense, syndicat étudiant d'extrême droite, garde un souvenir vif de ses mois passés à la maison d'arrêt. "J'ai eu un énorme soutien des membres du GUD, reprend-il. Ils se sont tous cotisés pour couvrir le coût de ma vie en prison. Tous les mois, j'avais mon mandat de 200 euros."

Créé en 1968 pour s'en prendre à l'influence "gauchiste" à l'université, le GUD n'est pas qu'une bande réunie pour les affrontements face aux antifas. A l'image de ce qu'a constaté Arthur, elle est aussi un réseau, presque une famille, qui prend soin de ses membres longtemps après l'arrêt de leur activité au sein de l'organisation. "Pour Noël, j'ai eu un colis énorme. Je recevais de tout : argent, vêtement, livres... Et beaucoup de lettres de soutien", poursuit-il. A l'heure actuelle, on ne sait pas encore si Loïk Le Priol, 27 ans, et Romain Bouvier, 31 ans, bénéficieront des mêmes largesses lors de leurs éventuelles peines de prison.

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Mis en cause dans l'assassinat par arme à feu du rugbyman Federico Martin Aramburu, le 19 mars à Paris, les deux hommes ont pris la fuite avant d'être interpellés mercredi 23 mars. Le Priol était en Hongrie et en route pour l'Ukraine, Bouvier dans la Sarthe. Le premier, principal suspect dans l'affaire, comme le second, son complice présumé, sont eux aussi des membres du GUD.

Depuis des années, le duo gravitait au sein de ses réseaux, dans lesquels plane l'ombre des "parrains" de la génération précédente du syndicat étudiant : Frédéric Chatillon et Axel Loustau. Ces deux proches de Marine Le Pen sont aujourd'hui écartés des projecteurs après avoir été au coeur des scandales politico-financiers qui ont secoué le Rassemblement national, mais restent influents dans la coulisse. S'entraidant, se déchirant, aussi, parfois, la famille "GUD" survit - même si l'organisation, dissoute, n'est plus ce qu'elle a été.

Un tout petit monde

Romain Bouvier a très tôt eu ses entrées dans ce tout petit monde. Mondain, ce fils d'une avocate parisienne médiatique spécialisée dans les violences conjugales, élevé dans le Ve arrondissement de Paris, fait des soirées avec le gratin de l'extrême droite parisienne. En janvier 2014, on peut le voir blazer rayé, col roulé noir, chaussettes rouges, enfoncé dans un profond canapé d'un appartement de région parisienne. A ses côtés : Paul-Alexandre Martin, numéro 2 du Front national de la jeunesse (FNJ) et candidat FN aux législatives de 2012. Derrière l'objectif, probablement - c'est en tout cas elle qui poste ensuite les clichés sur les réseaux sociaux -, K., l'une des filles de Frédéric Chatillon.

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A l'époque, Bouvier est étudiant à Assas. Il se destine à l'origine à être avocat et participe à plusieurs concours d'éloquence. Décrit comme "brillant", voire d'un intellect "supérieur" par des proches, le jeune homme crée le club Roger Nimier, une réunion littéraire autoproclamée "anarchiste de droite". Surtout, il fréquente, déjà, les réseaux plus radicaux. "Tout ce petit monde s'est connu avec Klein, aux alentours de 2011", affirme Luc (le prénom a été modifié), un ancien proche de Bouvier, qui a longtemps grenouillé dans les milieux de l'extrême droite française.

Dès 2012, on peut effectivement le voir, regard fixé sur l'objectif et index pointé, prendre la pose aux côtés d'Edouard Klein, chef de file du GUD, lors du gala des 40 ans du FN. "Il était compliqué, nous confie un de ses amis à l'université. Il n'affichait pas sa politisation quand il discutait avec nous. C'est comme s'il avait deux facettes."

Côté pile, Bouvier est décrit comme "flamboyant", avec "un côté un peu à la Depardieu". "Au restaurant, il lui arrivait de régler l'addition pour toute la table, quelles que soit les personnes présentes", se rappelle un proche. Côté face, le Bouvier aux fréquentations troubles. "Il était de plus en plus sérieux ces derniers temps, et secret, poursuit cet ami. J'avoue m'être demandé si ces fréquentations-là, le GUD, ce n'était pas un peu des trucs de secte."

"Des trucs de secte"

Bouvier, en habitué du Quartier latin, fréquente assidûment les bars de la rue des Canettes. C'est à 300 mètres de là que, des années plus tard, Federico Aramburu sera assassiné. "Quand j'ai vu que la scène s'était passée au Mabillon, je n'ai pas été surpris. Je me suis dit : 'Ah, malgré toutes ces années, ils n'ont pas bougé', reprend Luc. A l'époque, toute la droite et l'extrême droite se retrouvait dans ces boîtes." Mais Bouvier n'est pas intéressé que par la fête : les armes et le militaire piquent aussi son intérêt. Au point qu'il envisagera, au moins un temps, de s'engager. Il fera même un stage de trois semaines, dit de "préparation militaire", en immersion, destiné à faire "découvrir l'armée".

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Un point commun avec son ami Le Priol, dont il se rapproche de plus en plus. Ancien membre des commandos marines, entré à l'Ecole des Mousses à Brest à 16 ans, le jeune homme fait partie des gudards "nouvelle génération", entré dans le syndicat d'extrême droite par un autre entregent que celui des bancs de la fac.

Son père, Denis Le Priol, a fondé une société, Jeep Village, qui a le quasi-monopole dans la rénovation de vieilles Jeep américaines. Il a été l'objet de plusieurs reportages, notamment sur M6 et sur RMC. Mais le fils a avant tout suivi les traces de son père dans la carrière militaire. Avant sa reconversion dans l'automobile, Denis Le Priol a appartenu au 17e régiment du génie parachutiste de Montauban. Selon Mediapart, il a aussi été un responsable de l'Union nationale des parachutistes, dont le trésorier était le père d'Axel Loustau, conseiller régional du Front national, puis du Rassemblement national, entre 2015 et 2021.

Voyages à l'étranger

Après sa formation à Brest, Le Priol fils se tient éloigné de l'extrême droite parisienne - carrière oblige. Pendant que Romain Bouvier, Paul-Alexandre Martin et Julien Rochedy, numéro 1 des FNJ de l'époque, multiplient les voyages - notamment en Serbie -, il passe cinq ans dans l'armée, au cours desquels il participe à plusieurs opérations extérieures au Mali et à Djibouti entre 2013 et 2015. Décrit comme téméraire, avec un goût prononcé pour la violence - il a été condamné deux fois par la justice pour violences avant ses 24 ans, d'après Marianne -, Le Priol est rapatrié en France à l'été 2015 après un choc traumatique.

Les soirées en ville entre gudards commencent, et, avec elles, leur cortège de violences. Début février 2015, Le Priol et Bouvier, éméchés à la sortie d'une boîte de nuit, se battent avec deux autres hommes, qui portent plainte, explique Streetpress. Le Priol est condamné pour "violence en réunion" et conduite en état d'ébriété à quatre mois de prison avec sursis. Bouvier, dont c'est la première condamnation, écope de deux mois avec sursis.

La violence du groupe

Quelques mois plus tard, Le Priol est à nouveau impliqué dans une affaire de violences. En octobre de la même année, il s'introduit de nuit dans l'appartement d'Edouard Klein, avec quatre complices, dont Logan Djian, le nouveau chef de file du GUD. Klein est roué de coups, insulté, doit danser la Macarena nu et en sang. La vidéo de la scène, révélée quelques mois plus tard par Mediapart, est filmée par Le Priol, qui menace la victime avec un couteau. Ce dernier est par la suite placé sous contrôle judiciaire, dans l'attente du procès de l'affaire, qui doit avoir lieu le 1er juin 2022 au tribunal correctionnel de Paris.

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"Cela témoigne de la violence du groupe, autant tournée vers l'extérieur qu'à l'intérieur, vers ses membres mêmes", commente Jean-Yves Camus, politiste spécialiste de l'extrême droite. "C'est un petit milieu, où les uns et les autres passent leur temps à se parler et à se taper, explique Luc. L'extrême droite parisienne de cette époque, c'était des embrouilles, de la violence, et encore des embrouilles. Le Priol et Bouvier en sont le produit."

A l'époque, Djian et Le Priol donnent une explication similaire pour expliquer leur geste. Klein aurait "frappé des amies [...], ses ex-petites copines", se justifie Djian. Des témoignages que l'intéressé conteste, mais qui traduisent bien le cercle très réduit de l'extrême droite parisienne. Surtout que les jeunes filles en question ne sont pas n'importe qui : d'après Marianne, la première est la nièce de Pierre Sidos, figure de l'extrême droite pétainiste. La seconde, l'une des filles de Frédéric Chatillon, alors proche conseiller de Marine Le Pen, ex-patron du GUD dans les années 1990.

Soirées au Crabe tambour

Djian n'était en tout cas pas resté longtemps en détention, des proches versant sa caution de 25 000 euros. Une enquête préliminaire a par la suite été ouverte pour "abus de biens sociaux", "blanchiment de capitaux" et "travail dissimulé", afin de comprendre la provenance de ces fonds, a révélé Mediapart. Deux sociétés du "GUD business" se trouvaient alors dans le viseur de la justice : la Financière Agos, fondée par Axel Loustau, et Olympe communication, détenue par la compagne de Djian et créée... par Loustau et sa femme. Avant de prendre la tête du GUD, Djian a ainsi travaillé pour Loustau et son ami Châtillon dans leurs sociétés respectives, Riwal et Vendôme sécurité, à l'époque prestataires du Front national.

Un coup de main en faveur d'un homme respecté dans le milieu gudard. "Djian a vraiment permis de redynamiser le GUD à Paris qui était presque morte, nous explique un militant. C'était important pour nous, en province, parce que c'était quand même la section historique !" Organisation de voyages à l'étranger, de "congrès européens" avec les organisations d'extrême droite grecque et italienne Aube Doré ou CasaPound... Pendant quelques années, les militants du GUD tentent de sortir le mouvement de son atonie.

Ils ont même leur lieu de rendez-vous, le Crabe tambour, un bar du XVe arrondissement parisien, géré par Djian lui-même à partir de 2013, où se tiennent des conférences avec Bruno Gollnisch, ancien député européen du Front national, ou encore sur Dominique Venner, surnommé le "père de l'extrême droite moderne". "Mais il faut être honnête : ce qui les intéressait, c'était plus de se créer un personnage que d'émettre des idées, avance un ancien connaisseur du milieu. Dans cette bande, on préférait la posture à la politique."

L'extrême droite en streetwear

Le Priol se coule bien dans l'état d'esprit général. Après l'affaire Klein, il continue d'évoluer dans ce cercle. En janvier 2016, il lance sa ligne de vêtements, "Babtou solide certifié" - en référence à une expression prisée par les jeunes, "babtou fragile", où le mot babtou, utilisé en Afrique de l'Ouest, désigne une personne à la peau blanche.

Pour promouvoir sa marque, il fait poser toute la fine fleur de la scène nationaliste parisienne. Le général Piquemal, ancien commandant de la Légion étrangère et radié des cadres de l'armée après sa participation à une manifestation non autorisée contre la politique migratoire, s'exhibe en tee-shirt Babtou solide. L'ancien président du FNJ, Julien Rochedy, ou le culturiste Baptiste Marchais, aussi. De même pour K. Chatillon, qui prend la pose aux côtés du suspect numéro 1 de l'assassinat de Federico Aramburu.

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A l'époque, la bande multiplie les sorties nocturnes. Romain Bouvier, Paul-Alexandre Martin, Julien Rochedy et Loïk Le Priol prennent la pose tout sourire dans la jeep de ce dernier, dans une boîte de nuit, dans la rue, à un mariage, cigare à la main ou devant un verre. Tout ce petit groupe s'emploie et s'entraide. Se croise à Rome, aussi, où Rochedy, Le Priol, Martin et des enfants Chatillon se sont rendus après l'affaire Klein, comme le démontrent plusieurs clichés de leurs réseaux sociaux respectifs. Certaines de ces photos sont parfois mêmes prises à une adresse qui se trouve être le quartier où se trouve le domicile de Frédéric Chatillon, désormais expatrié dans la capitale italienne.

La proximité du GUD avec des proches du Rassemblement national n'a pas cessé avec la mise en retrait de Frédéric Chatillon et d'Axel Loustau. Au coeur de la campagne de Marine Le Pen se trouve E-Politic, une start-up de communication numérique dirigée par Paul-Alexandre Martin. Une agence d'ailleurs détenue à hauteur de 45% par... Frédéric Chatillon et Axel Loustau eux-mêmes. Les parrains ne sont jamais loin.