C'était il y a un an. Tandis que la contestation étudiante contre la sélection à l'université se propageait de campus en campus, des images tournées à Montpellier suscitaient l'indignation. On y voyait un commando encagoulé déloger à coups de planches de bois les occupants d'un amphi, au sein de la fac de droit. Dans les heures suivantes, l'indignation montait d'un cran avec la mise en cause du doyen de l'université, Philippe Pétel, et d'un professeur de droit, Jean-Luc Coronel de Boissezon, soupçonnés d'avoir facilité - voire organisé - l'opération.
Après une année d'enquête, dont L'Express a pu consulter le dossier, les policiers sont parvenus à démasquer le commando et retracer cette nuit de violence sur laquelle plane l'ombre de l'ultra droite. Ils ont désamorcé les rumeurs dont le monde étudiant bruissait : non, aucun policier de la Bac (brigade anticriminalité) n'a enfilé de cagoule cette nuit-là. La procédure n'a pas non plus confirmé le nom de plusieurs enseignants mis en cause sur certains sites. Elle a en revanche fait surgir le rôle inattendu d'une femme dans cette expédition punitive : l'amie du professeur de droit. Sept personnes sont mises en examen dans ce dossier sulfureux pour "violences volontaires" ou "complicité d'intrusion".
Bousculade, insultes et coups
L'agression survient dans la nuit du 22 au 23 mars 2018. Quelques heures plus tôt, la FSU (Fédération Syndicale Unitaire) tient une réunion dans l'un des amphis de la fac de droit, qui se transforme en assemblée générale. La foule vote le blocus de l'établissement dans des conditions très discutables : les partisans de la réforme, pourtant majoritaires dans cette institution réputée "à droite", se retrouvent minoritaires à cause de la présence d'étudiants venus de l'extérieur. Certains doctorants sont privés de parole. Dans l'après-midi, la tension monte au point que le président de l'université demande l'intervention des forces de l'ordre. La Préfecture refuse. Un renfort d'agents de sûreté est en revanche déployé. Vers 22 heures, les occupants exigent que les non grévistes quittent l'amphi.
La soirée dégénère : bousculade, insultes, un enseignant est même frappé au visage. Une heure plus tard, pour protester contre la fermeture des toilettes par la direction, des étudiantes brandissent des serviettes hygiéniques apparemment usagées (en fait imbibées de sirop de grenadine ou de sauce tomate) sous le nez du doyen ou lancées à la tête d'un agent de sécurité. La vidéo de ces humiliations est mise en ligne.
Mais peu avant minuit, l'ambiance semble s'être apaisée, des étudiants se sont assoupis dans l'amphi, d'autres veillent devant leur ordinateur. C'est à ce moment que surgit une bande de gros bras, visages masqués, armés de planches de bois et d'un pistolet à impulsions électriques. Les images filmées de leur intrusion ne sont pas de bonne qualité mais elles laissent voir un mouvement de panique - davantage qu'un déchaînement de violence. De fait, les huit étudiants qui porteront plainte n'ont été touchés que légèrement et les ITT prescrites sont toutes inférieures à trois jours.
Immédiatement, des témoins dénoncent une complicité entre ces invités mystères, dont l'intervention est applaudie par les anti-blocus, et d'éminents représentants de l'université : en l'occurrence, le doyen et un prof de droit. Ce dernier est même accusé d'avoir mené le commando, mais à visage découvert. Face aux policiers chargés de l'enquête, leur défense diverge : le premier assure qu'il pensait avoir affaire au GIGN en apercevant ce groupe d'hommes en noir. Le second nie toute responsabilité et indique s'être seulement défendu contre un bloqueur qui l'aurait frappé. Mais les policiers ont découvert qu'il était directement en lien avec celle qui pourrait être le "cerveau" de l'opération : Patricia M., une intime.
" Nous étions dans le camp des gentils "
A l'automne 2018, après avoir exploité les données téléphoniques des uns et des autres, les enquêteurs procèdent à un coup de filet : cinq hommes âgés de 24 à 60 ans sont soupçonnés d'avoir constitué cette brigade. Quatre seront mis en examen, l'un placé sous le statut intermédiaire de témoin assisté. Parmi eux, on trouve un ancien militaire, plusieurs chômeurs et un membre de La Ligue du Midi, un groupuscule régionaliste d'extrême droite. Il est le seul à compter un casier judiciaire, notamment à la suite d'une rixe avec des skins d'extrême gauche en 2008. Si ses compères présumés n'affichent pas la même appartenance officielle, leur discours laisse deviner une même idéologie. "J'admire le geste, j'espère que vous serez indulgents avec eux", déclare ainsi celui qui n'est que témoin assisté. Un autre, mis en examen : "Les gauchistes voulaient rejouer 68 (...) Nous étions dans le camp des gentils, ça m'a enlevé mes scrupules".
Plusieurs d'entre eux affirment avoir été sollicités par Patricia, ce soir-là, vers 22 heures. Thierry, qui aurait été le porteur du pistolet à impulsions, utilisé plusieurs fois lors de cette expédition, le précise : "Patricia nous a demandé de venir avec elle" À croire son témoignage, des informations approximatives lui ont été transmises ce soir-là : "Le directeur était séquestré, on lui a jeté des Tampax". Parvenue sur place, la petite bande aurait improvisé en s'emparant de palettes sur un chantier voisin en guise d'arme. Puis sur le parking, il y a eu "un grand moment de flottement", poursuit Thierry. "Quelqu'un de la fac" est venu les chercher.
Une ancienne candidate royaliste aux législatives
Âgée de 47 ans, cette fameuse Patricia est proche du professeur de droit depuis six ans. Peu avant l'intrusion, elle échange plusieurs messages avec lui et se dit "inquiète" à son sujet. Elle sait qu'il se trouve à la fac aux prises avec des étudiants bloqueurs dont il réprouve les idées comme la méthode. Elle décide de quitter une conférence à laquelle elle participait pour se rendre sur le parking de l'UFR. Qui a réellement pris l'initiative de la descente : elle ? Lui ? Les deux ensemble ? L'enquête ne l'a pas encore déterminé. Ancienne candidate sur une liste royaliste aux législatives à Lyon en 2012, chargée de communication de profession, Patricia évolue elle aussi dans la mouvance d'une droite traditionaliste. On retrouve son nom dans des pétitions ou des conférences avec La ligue du Midi ou le site d'extrême droite Riposte Laïque.
Si la juge d'instruction n'a toujours pas entendu les huit plaignants, l'administration, elle, a déjà prononcé sa sentence : en février, elle a interdit au doyen de la fac d'exercer pendant cinq ans et a carrément radié le professeur de droit. Dans son rapport, elle accuse ce dernier d'avoir "outrepassé son rôle de professeur des universités" en prenant "des initiatives en matière de gestion de l'établissement".
"Mise à mort professionnelle"
"Mon client est ulcéré par les conditions du traitement de son dossier par La Sorbonne, explique son avocat Frédéric Verine. La sanction est disproportionnée. D'un côté de la balance, les cours ont pu se tenir, les examens ont eu lieu et on a évité des dégâts très coûteux puisque des slogans appelaient à "redécorer" la fac. De l'autre côté, il n'y a eu que quelques coups de pied aux fesses." Un texte de soutien aux deux hommes sanctionnés circule dans le milieu universitaire pour déplorer une "mise à mort professionnelle" et une "instruction bâclée" basée sur des témoignages "anonymes".
A l'opposé, Jean-Louis Demersseman, le conseil des étudiants plaignants, s'étonne du manque de témoignages apportés à l'enquête : "Il n'y avait pas que huit personnes dans cet amphi. Il y avait des témoins visuels, d'autres victimes ne se sont peut-être pas manifestées. Les langues ne se délient pas facilement". L'enquête pourrait durer jusqu'à l'année prochaine.
