"Ça risque d'être un peu mouvementé...", raillait l'une des avocates de parties civiles avant même que l'audience ne débute ce jeudi. Elle ne croyait pas si bien dire. Si la veille, à la même place, Jawad Bendaoud avait juré, vociféré, jusqu'à exploser sous le feu des questions du président de la cour d'appel de Paris, il n'a pas franchement calmé ses ardeurs ce jeudi.
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Au cinquième jour d'audience, le "logeur de Daech", jugé en appel pour "recel de malfaiteur terroriste", devait cette fois répondre aux avocats représentant 780 parties civiles. Avec, au coeur des débats, une interrogation: comment, en dépit des éléments à sa disposition, a-t-il pu ne pas faire le lien entre les individus qu'il a logés, quatre jours après les sanglants attentats du 13 novembre, dans un squat de Saint-Denis et les terroristes en cavale ?
A la barre l'homme de 32 ans, cheveux gominés, lourds bijoux, moulé dans le même jogging noir aux bandes pailletées qu'au premier jour de son procès -tenue qui détonne toujours autant face aux robes austères des avocats et des magistrats- tourne en boucle pour clamer son innocence.
"Vous inventez des choses, vous cherchez quoi ?"
Contrairement à mercredi, pas d'énervement crescendo. Le prévenu, connu pour ses réparties parfois saugrenues et son tempérament volcanique, hurle dès les premières secondes. "Vous inventez des choses, vous cherchez quoi ? Vous pensez qu'aujourd'hui vous allez utiliser les maladresses d'hier pour faire de moi un coupable? ", assène Jawad Bendaoud à une avocate. Il est fatigué, a seulement "mangé deux Kinder maxi en 48h" et très peu dormi, "mais là je vous réponds concentré ", ajoute-t-il.
Me Helena Christidis, la première des sept avocats qui vont se succéder, l'interroge sur son emploi du temps avant le 17 novembre 2015, jour où il installe deux des terroristes Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh dans un appartement dont il s'est arrogé la propriété. Ses hôtes mourront le lendemain, dans un assaut du Raid.
Le trentenaire clame une nouvelle fois qu'après le vendredi 13 il s'est "défoncé", qu'il est resté dans sa "bulle" car assailli par les problèmes : "J'avais pris 35 ou 40 g de coke, j'ai appris que mon fils avait un handicap moteur, l'autre (l'une de ses compagnes) elle était enceinte, et puis fallait que j'assure ma voiture..."
"J'ai toujours été comme ça. Jawad il aime en faire des tonnes"
Tout en gesticulant, tapant parfois sur la barre, il martèle, en boucle, les mêmes assertions. "J'ai pas regardé la TV du vendredi au mercredi". L'homme au lourd casier judiciaire, tente aussi un autre argument. "J'ai fait 14 ans de prison, pendant 14 ans j'ai regardé la TV, pourquoi je vais regarder la TV encore dehors ?"
Jawad Bendaoud est difficile à suivre. Parfois il fait le show, mime les situations, refait les dialogues, mais il faut aussi s'accrocher quand il tente de se défendre. "Alors là, j'essaye de développer en disant que je suis innocent, et en développant, je m'accuse... Mais c'était quoi votre question déjà ?" Il part dans des digressions telles qu'il en oublie souvent les demandes de ses interlocuteurs, au grand dam de la greffière, qui peine à suivre son cheminement intellectuel et à noter ses sorties.
Pour compliquer la tâche de ceux qui l'interrogent, l'homme assure qu'il ne faut pas se fier aux déclarations qu'il a effectuées en garde à vue. "J'étais en état de choc", "80% de ce que je dis dans la garde à vue est vrai, mais y'a 20% où bon..." Il indique aussi que tout ce qu'il dit, encore aujourd'hui, est à prendre avec des pincettes. "J'ai toujours été comme ça. Jawad il aime en faire des tonnes, c'est écrit dans le journal".
Menaces envers les avocats et soupirs du président
Le 17 novembre 2015, il rencontre les deux terroristes qu'il doit héberger, accompagnés d'Hasna Aît Boulahcen, cousine d'Abdelamid Abaaoud, "une maghrébine un peu chaude" et de son ami Mohamed Soumah "un black, son plan cul ", qu'il connaît depuis la prison et qui les a mis en relation. Ce dernier, qui était son co-prévenu en première instance, a écopé de cinq ans de prison. "J'ai vu une nana deux minutes, j'ai vu des mecs 5 minutes... ", s'énerve Jawad Bendaoud face aux demandes de précision sur les profils de ses hôtes. Il est nerveux, ses doigts gigotent. "C'est difficile", souffle le président qui lui intime régulièrement de cesser de couper la parole à ses interlocuteurs.
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"Comment je peux me dire que des mecs qui ont fait des attentats au stade de France, ils vont dormir dans ma rue. Y'a des signes que j'ai mal interprétés", commente aussi ce père de famille, en décrivant Abaaoud et Choukri comme des "jeunes à l'air craintifs ". Certes un peu "louches", mais "louche et terroriste, ça n'a rien à voir". "Moi je me suis associé avec Soumah pour faire du trafic de stup, pour faire de l'argent, pas pour héberger des terroristes", assure-t-il aussi sans détour. Quitte à se victimiser. "Je démarre une activité de location d'appartement, et paf, trois semaines après je me retrouve avec le numéro un francophone de Daech. J'ai pas de chance c'est tout."
A plusieurs reprises, le président et son avocat Me Xavier Nogueras tentent de le calmer quand il hausse le ton. Vaine tentative. Jawad Bendaoud n'est pas franchement disposé à laisser le tribunal mener la danse. Et l'homme qui jure beaucoup, tantôt sur la tête de son "fils", tantôt sur celle de sa "mère", n'hésite pas à menacer les conseils qui l'interrogent. "J'ai des petits dossiers sur les avocats de la partie civile. Me parlez pas. Y'a des gens ici qui sont très très louches".
"T'es dealer, braqueur, tu viens chez moi. T'es un terroriste, tu rentres pas"
Puis, il reprend ses esprits et tente une nouvelle fois de se dédouaner. "Je ne fricote pas avec des terroristes M. le juge". L'ex-marchand de sommeil est catégorique : "T'es dealer, braqueur, tu viens chez moi. Avec 100 kg de coke, y'a pas de problème, mais t'es un terroriste, tu rentres pas". "J'ai hébergé même des gens qui ont cuisiné des kilos de coke, on me paye 500 euros de l'heure", fanfaronne-t-il aussi. "J'ai pas beaucoup de principes mais, j'ai un principe, celui de ne pas héberger des terroristes", dit également celui qui affirme être le "premier ennemi" d'Abaaoud.
Face à lui, les magistrats soupirent, se tiennent le visage. Leur interlocuteur est en boucle, et a une crainte, "passer pour un mongol", alors que son procès est diffusé "en live sur Internet". "Moi je suis un mec normal, je ne suis pas une ordure. Vous êtes en train d'essayer de me faire passer pour une ordure!", déplore le prévenu, qui veut "défendre son honneur ". Et il l'assure gravement: "Elles peuvent faire ce qu'elles veulent vos victimes, moi je vais mourir en paix, j'ai pas de problème de conscience".
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Relaxé en première instance, Jawad Bendaoud ne semble en tout cas pas très inquiet de l'issue de ce second procès. D'ailleurs, il a fait un pari avec un ami récemment : "Le gars m'a dit 'si t'es condamné, je te dois 1500 euros' et moi si je suis relaxé, je lui dois 1500 euros ".
