Ce sont des propos qui ont fait l'effet d'une petite bombe. Auditionnée le 10 juin à l'Assemblée nationale par la commission d'enquête sur les obstacles à l'indépendance judiciaire, l'ex-procureure du parquet national financier (PNF), Eliane Houlette, s'est montrée très concrète sur le sujet. Evoquant l'affaire Fillon, poursuivi puis jugé en mars pour les emplois fictifs supposés de son épouse, la magistrate a dénoncé les "pressions" qu'elle aurait subies de la part du parquet général, notamment en termes de demandes de remontées d'informations, et ce, à un rythme soutenu.

Ses déclarations sur les coulisses de ce dossier sensible étaient passées inaperçues jusqu'à un article du Point une semaine plus tard. Depuis, le contenu de son audition fait bondir une partie de la classe politique, d'Eric Ciotti à Marine Le Pen en passant par Jean-Luc Mélenchon. L'affaire est d'autant plus d'actualité que le tribunal correctionnel de Paris doit rendre son jugement d'ici quelques jours - le 29 juin- dans le procès Fillon. Et trois ans après les faits, une partie de l'électorat de droite continue de penser que l'élection présidentielle de 2017 leur a été volée par la mise en examen puis le renvoi devant le tribunal de l'ex-Premier ministre. En 1h30 de discours, Eliane Houlette relance ainsi l'idée d'une justice instrumentalisée à des fins politique. Mais qu'en est-il vraiment?

"Degré de précision ahurissante"

Ce qui frappe dans ses propos, c'est tout d'abord son étonnante liberté de ton. Certes, la magistrate n'est plus en poste depuis juin 2019. Aujourd'hui à la retraite, sa parole est logiquement plus libre. Mais une charge publique aussi virulente est, dans la magistrature, un fait bien rare. Celle qui est dans le viseur de l'ex-procureure nationale financier n'est autre que sa supérieure hiérarchique de l'époque, Catherine Champrenault, procureure générale près la cour d'appel de Paris.

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Au coeur de sa critique en règle: le "contrôle très étroit" et la "pression très lourde" qu'aurait exercé le parquet général, son autorité de tutelle directe, dans la conduite des investigations. Devant les parlementaires, cette ancienne magistrate de premier plan a notamment évoqué "des demandes de transmission rapide" sur les actes d'enquête ou les auditions, des requêtes "d'un degré de précision ahurissante." Elle a également révélé avoir été convoquée par le parquet général qui plaidait pour l'ouverture d'une information judiciaire, c'est à dire que l'enquête soit confiée alors à un juge d'instruction. Choix que la principale intéressée a fini par faire, mais à son propre tempo. On est alors, rappelons-le, en pleine campagne présidentielle.

Précision importante néanmoins: la dénonciation d'Eliane Houlette ne porte pas sur le fond de l'enquête. Il n'est pas question de pression pour orienter les investigations mais de pression pour faire remonter rapidement l'information sur les actes de l'enquête réalisés ( "demandes de précisions, de chronologie générale - tout ça à deux ou trois jours d'intervalle -, les demandes d'éléments sur les auditions, les demandes de notes des conseils des mis en cause"). Ce qui rentre, en réalité, dans un cadre légal: selon les règles en vigueur, le parquet général peut demander des remontées d'information aux parquets et les transmettre à la direction des affaires criminelles et des grâces (DACG). Cette dernière peut ensuite les faire suivre au cabinet du garde des Sceaux. Le tout, théoriquement, dans le but de mener au mieux sa politique pénale.

Enquête "biaisée dès l'origine"

C'est ce qu'a rappelé Catherine Champrenault dans un message transmis à l'AFP, affirmant "regretter que ce qui est le fonctionnement régulier du ministère public soit assimilé à des pressions". En revanche, la loi Taubira de 2013 interdit au ministre de la Justice de donner des instructions dans les dossiers individuels. Pratique dont se défend d'ailleurs Eliane Houlette. De son côté, cette dernière a "regretté" que ses propos aient été "déformés" ou "mal compris".

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Ces déclarations fracassantes ne fait que renforcer la ligne de défense de François Fillon. Son avocat, Antonin Lévy, avait dénoncé pendant les trois semaines de procès une enquête "folle, "partie dans tous les sens". Avec une enquête préliminaire ouverte le jour-même de la parution de l'article du Canard enchaîné révélant les faits, le 25 janvier 2017, puis une information judiciaire un mois plus tard. Un calendrier rapide que le conseil a maintes fois dénoncé.

Ce matin sur Europe 1, il a à nouveau fustigé une enquête "biaisée dès l'origine", "à charge", "à la limite de la malhonnêteté intellectuelle", faite pour "abattre François Fillon". Surtout, s'appuyant sur les propos d'Eliane Houlette, il a taclé le pouvoir socialiste de l'époque - sans le nommer: "Il fallait bien que ces fuites (dans la presse, Ndlr) aient une origine". Car au delà du fond du dossier et des faits qui lui sont reprochés, c'est là tout le débat pour l'homme politique déchu, comme pour sa famille politique mais aussi ses électeurs.

Le 11 mars dernier, face aux juges, Antonin Lévy avait conclu ainsi sa plaidoirie: "On a dit que vous ne pourriez que condamner, sinon, cela voudrait dire que l'élection présidentielle a été confisquée au peuple français. Il n'y a aucune raison de dire cela. Vous jugerez en droit, vous relaxerez François Fillon". Réponse le 29 juin.