Il pourrait s'agir de l'une des plus grandes affaires de pédophilie en France. Pendant près de 30 ans, Joël Le Scouarnec, chirurgien digestif à la retraite, a consigné dans des carnets des viols, abus et agressions sexuelles qu'il aurait fait subir à des centaines de victimes présumées. Des patients, des nièces, des proches... Selon la justice, il aurait agressé au moins 349 personnes depuis la fin des années 1980. Des petites filles, pour la plupart. Au printemps 2017, le témoignage de l'une d'entre elles a finalement permis son arrestation.
La voisine du chirurgien, âgée de six ans, accuse alors ce dernier d'agression sexuelle - les auditions des gendarmes et l'examen gynécologique concluent qu'elle a été violée. L'enquête permet de faire émerger trois autres cas : une fillette et deux nièces de Joël Le Scouarnec ont également été agressées. C'est pour ces quatre affaires que le retraité, aujourd'hui âgé de 69 ans, est jugé du 13 au 17 mars à Saintes, en Charente-Maritime. Accusé de "viols, agressions sexuelles et exhibition", il nie pour l'instant les faits qui lui sont reprochés.
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Mais ce témoignage a également permis de lever le voile sur une seconde affaire, tentaculaire. Car c'est durant la perquisition de son domicile que les gendarmes sont tombés sur les fameux "carnets" de l'ex-chirurgien, entre autres perruques et objets sexuels cachés sous le parquet de son pavillon. Ces documents ont notamment permis d'identifier le nom d'au moins 200 enfants, accompagnés de détails compromettants. "Depuis, l'affaire a été médiatisée et des dizaines d'autres victimes se sont fait connaître auprès d'enquêteurs ou d'avocats", confie à L'Express Francesca Satta, l'une des avocates des victimes. Après la clôture du premier dossier, la justice a donc décidé d'ouvrir une procédure distincte afin de retrouver et d'entendre d'autres victimes potentielles. Une enquête vertigineuse, durant laquelle d'anciens patients, aujourd'hui adultes, découvrent parfois avoir été victimes de viol.
"Il n'y a pas de profil type, pas de réaction prévisible"
"Tout en fumant ma cigarette du matin, j'ai réfléchi au fait que je suis un grand pervers. Je suis à la fois exhibitionniste, voyeur, sadique, masochiste, scatologique, fétichiste, pédophile. Et j'en suis très heureux". Les écrits de Joël Le Scouarnec parlent d'eux-mêmes. Il y décrit les caresses, les attouchements. Les pénétrations qu'il fait subir à des dizaines d'enfants. Il y note aussi le nom de famille de ses patients, leur date de naissance... et leurs adresses. Grâce à ces informations, précieuses, les gendarmes ont pu entrer en contact avec ces victimes présumées, pour les confronter aux "mémoires" du chirurgien.
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"Il n'y a pas de profil type, pas de réaction prévisible", témoigne auprès de L'Express Olivia Mons, porte-parole de l'association France Victimes, qui a été chargée par la procureure de Lorient Laureline Peyrefitte d'accompagner les victimes. Pour elle, il existe trois grandes catégories de patients. Il y a ceux qui ne se souviennent de rien, et "qui découvrent avec effroi ce qui a bien pu leur arriver", raconte-t-elle. D'autres étaient déjà suivis pour un certain nombre de problématiques, comme des addictions ou des dépressions, et "avaient de vagues souvenirs qui ont pu ré-émerger à ce moment-là. Soudainement, ils ont trouvé une forme d'explication à un certain nombre de choix ou de problématiques de vie". Et enfin, "on a des personnes qui savaient, qui se souvenaient, mais pas de manière précise", explique Olivia Mons. "Certains avaient même déjà déposé plainte, mais ces dernières avaient été classées puisque l'auteur était inconnu ou introuvable".
L'annonce, parfois dévastatrice, est pourtant indispensable. La défense de Joël Le Scouarnec repose en effet sur la véracité supposée des faits racontés dans ses journaux intimes : l'avocat du chirurgien, Me Thibaut Kurzawa, a expliqué aux enquêteurs qu'il s'agirait de simples "fantasmes". Tout l'enjeu du procès sera donc d'établir si les agressions décrites dans les carnets ont bien eu lieu. Pour les victimes présumées, c'est le début d'un travail "douloureux, mais nécessaire", explique à L'Express Muriel Salmona, psychiatre et spécialiste de la mémoire traumatique.
"Les souvenirs sont là, mais on ne les voit plus"
Pour la présidente de l'association Mémoire Traumatique et Victimologie, il n'est pas surprenant que la grande majorité des victimes, très jeunes au moment des faits, ne se souvienne pas de ces agressions. Selon la spécialiste, environ 40% des enfants victimes de telles violences auront des périodes d'amnésie traumatique. Si c'est un viol commis par un membre de la famille ou une figure d'autorité, ce chiffre peut monter à 60%, et inclure une amnésie partielle ou complète."Il y a des trous noirs, des flash-back, des flous. Cette amnésie est tellement fréquente qu'elle fait même partie de la définition du stress post-traumatique", souligne la psychiatre.
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Mais comment peut-on oublier un événement qui semble à première vue aussi marquant ? "Parce que le trauma est si fort qu'il crée un stress immense. Le cerveau, en particulier d'un enfant, ne peut pas comprendre", répond Muriel Salmona. Étonnamment, le traumatisme peut aussi avoir lieu alors que le patient est endormi, ou sous anesthésie - un cas qui concerne plusieurs victimes potentielles de Joël Le Scouarnec. Le cerveau enregistre alors de manière kinesthésique l'empreinte traumatique : s'il n'y a pas forcément d'informations visuelles, le corps se souvient des mouvements, des sensations, des odeurs, du goût. "Cette mémoire est forte, et tout aussi vive qu'un souvenir visuel", explique Muriel Salmona.
Ces événements engendrent des atteintes neurologiques, notamment dans la région de l'hippocampe, qui joue un rôle central dans la mémoire et le repérage temporo-spatial. Lors d'une agression, c'est donc le circuit de la mémoire qui est impacté : le stress fait en quelque sorte "disjoncter le circuit émotionnel". "C'est quelque chose que les victimes réussissent facilement à décrire, plus tard", témoigne la psychiatre. "Ils racontent avoir senti une bascule, avoir d'un coup été déconnecté de l'événement. Ils sont dans l'horreur, mais c'est comme s'ils n'étaient plus concernés. Comme s'ils étaient spectateurs de la situation. C'est ce qu'on appelle la dissociation traumatique".
Ce système de protection que met en place le cerveau humain "permet de survivre", indique-t-elle. Mais il engendre également des problèmes majeurs. "Cette dissociation place les victimes dans une sorte de brouillard par rapport aux événements qui se sont produits. Les souvenirs sont là, mais on ne les voit plus", explique-t-elle. Cette dissociation peut durer des années, tant que l'enfant, même devenu adulte, se sent en danger. "Dans le cas de Joël Le Scouarnec, les victimes savaient qu'il était encore libre. Qu'elles pouvaient être amenées à le recroiser, ou pire, être opérées à nouveau. L'agresseur reste un facteur de stress, donc le cerveau continue à disjoncter, en permanence", souligne Muriel Salmona.
"Le soin est absolument indispensable"
Mais dès lors que la victime n'est plus "dissociée", la mémoire peut revenir. "Il faut alors guérir une fracture sur laquelle le patient a trop longtemps marché, et qui peut être très douloureuse", image Muriel Salmona, elle-même au chevet de l'une des victimes potentielles de Le Scouarnec. Pour la psychiatre, la première chose à faire est de sécuriser le patient. "Lorsqu'il comprend qu'il est en sécurité, que rien ne peut lui arriver, la dissociation peut s'arrêter. Certains éléments reviennent, avec des liens : une odeur, une sensation, une ressemblance, un contact physique", explique-t-elle.
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La réaction du patient peut alors être très violente. "Paradoxalement, ils peuvent sembler aller moins bien, alors qu'ils sont précisément en train de guérir", prévient Muriel Salmona. "Le patient peut revoir son agresseur, son visage, son regard, la terreur qu'il a suscité, sa violence. Son excitation perverse. Cela peut lui faire peur, épouvantablement. Si on ne lui donne pas les outils pour comprendre tout cela, la victime peut se retrouver à nouveau dans un mécanisme de différenciation".
Pour se souvenir de ces événements, certains patients ont même fait appel à des hypnothérapeutes. Une pratique "contestable" pour la psychotraumatologue. Face à la mémoire traumatique, les victimes mettent en place des stratégies d'évitement et de contrôle, pour ne pas aller rechercher les souvenirs trop douloureux. "Sans préparation, l'hypnose peut les faire aller dans des endroits qu'ils n'étaient pas du tout prêts à rejoindre", estime-t-elle, conseillant une analyse plus "douce". "Il ne faut pas vouloir trouver des souvenirs à tout prix. La justice ne justifie à aucun moment de mettre en danger les victimes", conclut la psychiatre.
"Il ne s'agissait pas de simples fantasmes"
D'un point de vue juridique, ces témoignages restent néanmoins précieux. "Il est important d'entendre le souvenir de ces victimes. Cela confirme les propos rapportés dans les carnets de Le Scouarnec, et d'avoir plus de précisions sur les faits qui seront ensuite jugés", souligne Francesca Satta, qui estime que les plus de 349 victimes de Le Scouarnec ont le droit d'obtenir réparation. "Il est grand temps", ajoute l'avocate.
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Au-delà de ce point de vue juridique, confier à la justice de telles agressions peut représenter "un pas important pour les victimes", souligne de son côté Olivia Mons. "Individuellement, c'est une partie de sa vie qu'on souhaite affronter, pour apprendre à vivre avec", explique-t-elle. "Et à titre collectif, un certain nombre de personnes souhaitent participer à une dénonciation massive, pour que le mis en cause ne puisse pas passer à travers les mailles du filet". Francesca Satta confirme : parmi sa clientèle, certaines victimes seront concernées par la prescription des faits. Peu importe. Selon l'avocate, elles sont prêtes à faire ce cheminement de témoignage à la barre. "Elles sont là pour montrer que ces faits ont eu lieu. Qu'il ne s'agissait pas de simples fantasmes".
Alors que le premier volet du procès de Joël Le Scouarnec débute ce vendredi, les autres victimes du chirurgien se préparent déjà. "Pour l'instant, nous en sommes encore au stade de l'enquête. Mais elles attendent que cet homme avoue, qu'il arrête de jouer la carte du chirurgien bien sous tout rapport. Cela n'a jamais été le cas", lâche Francesca Satta.