"Ce qui ne tue pas rend plus fort !" À en croire son compte Facebook, la blessure de Jérôme Rodrigues n'a pas entamé sa détermination. Samedi, cette figure des gilets jaunes a pourtant quitté la place de la Bastille aidée par les pompiers. Quelques instants plus tôt, alors qu'il filmait en direct sur Facebook l'acte 11 de la mobilisation, il s'est effondré après avoir reçu un projectile dans l'oeil. Lui accuse le LBD, le lanceur de balles de défense - ce que réfute le ministère de l'Intérieur - mais aussi une grenade de désencerclement. Avant de chuter, il a capturé dans son Facebook Live le jet en sa direction d'un projectile semblant émaner d'un groupe de CRS.
Blessé, mais pas coulé, Jérôme Rodrigues, 39 ans, gilet jaune proche du leader Éric Drouet, pense déjà au week-end qui vient. "LA FAMILLE, on a du boulot !!", a-t-il écrit tôt ce lundi matin sur son compte Facebook. "On lâche rien, j'espère être là auprès de vous alors vous me mettez le paquet sur l'acte 12." S'il n'en est pas samedi, ils pourraient être nombreux à venir pour lui, tant l'incident survenu place de la Bastille a provoqué l'émotion. Plus de deux millions de vues sur le direct en question, des milliers de commentaires sur ses photos l'oeil bandé... Et un communiqué de La France en colère !!!, le groupe Facebook d'Éric Drouet, appelant à "un soulèvement sans précédent par tous les moyens utiles et nécessaires pour que plus personne ne soit victime de ces blessures de guerre".
Sentant la pression monter, la préfecture de police a annoncé avec une rapidité inédite samedi la saisie de l'IGPN, la police des polices, en accord avec le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner. Car si celui-ci a récemment déclaré n'avoir "jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant", l'homme blessé cette fois-ci est "connu par tous pour prôner le pacifisme", selon le communiqué d'Éric Drouet.
Un Franco-Portugais dévoué à sa "famille"
Sur son compte Facebook, Jérôme Rodrigues ne se laisse en effet pas emporter par la colère. "J'ai qu'une envie, c'est de m'énerver, et j'ai pas envie de m'énerver", disait-il dans un court direct le 29 décembre au soir. Il préfère ponctuer ses publications d'un émoji barbu à son image et de son expression phare, "la famille", soit la famille des gilets jaunes, celle qu'il remercie du soutien qu'elle lui témoigne depuis deux jours. Mercredi, il était à l'assemblée générale des gilets jaunes du Val-d'Oise, à laquelle assistait Éric Drouet, pour y défendre la "nuit jaune", qui a tourné court place de la République samedi à Paris. "L'idée de la nocturne, dans un premier temps, c'était de faire flipper le gouvernement", avait-il assuré au micro. Il fait partie, décrit L'Obs, des "livers" influents dont s'est entouré Éric Drouet, avec Ramous ou encore Mike Rambo.
Quand il ne porte pas le gilet jaune, Jérôme Rodrigues, père d'une fille de 13 ans, est en reconversion professionnelle pour devenir plombier, a-t-il expliqué à l'hebdomadaire franco-portugais Luso journal. Fils d'un père portugais et d'une mère française, il "s'est déjà posé la question" de quitter la France pour s'installer dans le pays du sud de l'Europe, où ses parents sont retournés en 2016. Avant sa reconversion, a-t-il expliqué au journal, il a été "dans le commerce pendant 20 ans", avant qu'un "accident de la vie" le fasse raccrocher. Selon L'Obs, il a tenu un magasin de jouets à Paris.
Encore cinq jours à l'hôpital
Pour l'heure, Jérôme Rodrigues se repose. Dimanche, il a été opéré de l'oeil droit à l'hôpital Cochin, rapporte Franceinfo, et devra rester hospitalisé encore cinq jours pour éviter une infection de l'oeil. "Il faut attendre que l'hématome se résorbe pour déterminer si ma vision est toujours opérationnelle ou pas", a-t-il indiqué. Autrement dit, pour savoir s'il a oui ou non perdu son oeil. Il a déclaré avoir porté plainte contre X, contre Christophe Castaner, le ministre de l'Intérieur, et contre le chef de l'État Emmanuel Macron. Son avocat Philippe de Veulle a confirmé à Franceinfo une plainte contre X pour "coups et blessures volontaires", déposée par la soeur du gilet jaune.
Dimanche, celui-ci a été entendu par l'IGPN, qui lui aurait confirmé que les vidéos de la scène permettent d'entendre à la fois le "boom" de l'explosion d'une grenade et le "poc" d'un tir de LBD. "Je tiens à préciser qu'une grenade, ça déchiquette. Je n'ai pas l'oeil en lambeaux, j'ai un impact de balle sur l'oeil", a-t-il ajouté en réponse au secrétaire d'État à l'Intérieur Laurent Nuñez, selon qui "aucun élément" n'atteste l'usage du LBD, mais qui confirme cependant l'utilisation d'une grenade. "Les 32 tirs [de la journée à Paris] ont été filmés, y compris les 18 [...] place de la Bastille", a confirmé le secrétaire d'État, évoquant les caméras-piétons censées éclaircir les conditions de l'usage du lanceur par les forces de l'ordre. Des vidéos des tirs que la "famille" de Jérôme Rodrigues aimerait sans aucun doute voir sur sa page Facebook.
