La Fête est finie ? est un essai stimulant, qui saisit parfaitement l'ère paradoxal de notre temps. Son auteur, Jérémie Peltier, directeur des études à la fondation Jean-Jaurès, dissèque le rapport des Français à la fête. Il en déduit que celle-ci est aujourd'hui partout, quitte à se mettre en scène en train de faussement s'amuser, et en même temps nulle part, tant un certain sens de la bringue, ouvert à l'aléatoire et aux rencontres, semble s'être évaporé avec la révolution numérique. A la lumière de l'affaire Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'Education nationale dans la tourmente pour avoir annoncé le protocole sanitaire à l'école depuis Ibiza, sur l'île des Baléares, en Espagne, l'essayiste analyse comment la façon de se détendre de nos gouvernants est devenue insupportable pour une partie des Français. Il développe ce que raconte selon lui cette polémique sur l'évolution de notre rapport au bon temps.
L'Express : Jean-Michel Blanquer à Ibiza alors que le covid sévit à Paris, c'est insupportable pour une partie des Français. Pourquoi, finalement, alors qu'il ne s'agit que d'une destination de congés ?
Jérémie Peltier : Déjà, il y a un élément contextuel. La destination fait polémique parce les Français ont l'impression que ce protocole a été fait à l'arrache. Si tout avait parfaitement marché, si on n'avait pas été en période de covid, peut-être que ce séjour à Ibiza serait passé inaperçu. Il y a peut-être aussi une impression d'hypocrisie : on a pu croire que Jean-Michel Blanquer était dans son ministère, alors qu'il n'y était pas. Ensuite, il y a un élément lié à la frustration. C'est le côté : "vous vous amusez alors que nous on trime". Jean-Michel Blanquer aurait été dans le Cantal, personne n'aurait polémiqué. A l'inverse, Ibiza est une île liée à la fête, au bon temps. Et une partie de l'opinion considère que ce n'est pas là la place d'un ministre. Je rapproche cet épisode de celui de Christophe Castaner qui avait été filmé en boîte de nuit, après une manifestation des gilets jaunes. Clairement, le fait que les gouvernants se fassent plaisir, même sur leurs congés, cela passe mal aujourd'hui dans l'opinion.
Un ministre n'aurait-il plus le droit de faire la fête, même sur son temps libre ?
Disons que dans la tête de beaucoup de Français, il y a un marché implicite. D'un côté, on délègue notre pouvoir à des gouvernants, de l'autre on considère que ces gouvernants n'ont pas le droit de jouir, de s'amuser comme nous. La contrepartie, cela devrait être ce sacrifice. C'est pour ça que ces épisodes passent aussi mal, je pense aussi à la réception organisée à l'Elysée après le match d'Emmanuel Macron avec le Variétés Club de France. La vérité, c'est qu'on a aujourd'hui l'impression que la fête est partout, y compris dans les lieux de la République. Et davantage encore sous ce quinquennat que sous le précédent.
Une fête sous les ors de la République à la manière de celles de Boris Johnson, actuellement en difficulté au Royaume-Uni pour avoir organisé plusieurs soirées en période de restrictions sanitaires, cela passerait forcément mal ?
Le problème de ce type de fêtes, c'est qu'elles donnent l'impression qu'il y a les VIP et les autres, dans des lieux publics pourtant. Cela renvoie à une tendance lourde de la fête, celle de la perte de son côté démocratique. On s'amuse de plus en plus dans un entre-soi, entre happy fews, et on a de moins en moins tendance à rencontrer d'autres gens.
Il n'y a pas si longtemps, des images de Nadine Morano, déchainée sur une piste de danse, lors de journées d'été de l'UMP, la rendaient plutôt sympathique.
Je me souviens très bien de ces images. C'est vrai, mais c'était en 2007. Depuis, il s'est passé beaucoup de choses. On a perdu en légèreté, en joie de vivre. On est devenus plus puritains. Il y a eu les attentats de 2015, un mouvement en faveur de plus de transparence. Le pays est plus nerveux, moins porté sur la drôlerie.
Ce sens de la fête, que vous estimez en voie de disparition, malgré l'omniprésence du mot fête, à quoi correspond-il exactement ? La fête telle qu'on l'a toujours entendu supposait un moment séparé du reste, avec un début, un milieu, une fin. C'était aussi un moment ouvert au hasard, à l'aléatoire, aux rencontres, à la séduction. Aujourd'hui, on fait la fête de moins en moins dans des boîtes de nuit et de plus en plus chez soi, dans des appartements. Dans ce contexte, on maitrise à peu près tout, des invités à la musique, il n'y a pas de surprise. C'est une fête sur mesure.
Que changent ces nouvelles façons de faire la fête ?
On passe en réalité autant de temps à faire la fête qu'à se mettre en scène en train de le faire. D'où le développement des selfies de soirées. Il faut montrer son bonheur. Cet étalage agace particulièrement quand il s'agit de politiques. Cela affaiblit ce qu'est normalement la fête, c'est-à-dire un exutoire, un moment privilégié, où on lâche prise.
Ces évolutions touchent-elles de couches de la population en particulier ?
Tous les territoires et toutes les couches de la population sont concernés. C'est dans les territoires ruraux qu'on compte le plus de fermetures de boîtes de nuit. On fait la fête de plus en plus à la maison. Dans les coins bourgeois, ce qui fonctionne bien, ce sont les rooftops ou les lieux éphémères dans lesquels on se retrouve entre gens de bonne compagnie. Les seuls territoires qui résistent un peu, épisodiquement, sont ceux dans lesquels la fête est liée à un sentiment d'appartenance territorial. C'est le cas au Pays basque avec ces festivités où tout le monde s'habille en rouge et blanc. Il est d'ailleurs dommage que les élus locaux ne se rendent parfois pas compte de l'importance sociale de la fête : c'est aussi à travers de grandes fêtes que notre pays s'est constitué.
Cette tendance existe-t-elle dans tous les pays ?
Tous les pays, toutes les classes sociales sont concernées par l'individualisation, la "narcissisation" de la société. Mais il y a des pays qui luttent plus que d'autres contre la mise en scène de la fête. A Berlin, qui est une capitale européenne de la fête, plusieurs boîtes de nuit interdisent les téléphones portables à l'entrée. Car tout le monde l'a déjà remarqué, un smartphone sorti en soirée, cela annihile les initiatives. On perd la spontanéité qu'on avait une minute avant car personne ne veut se retrouver dans une "story" sur Instagram, qui peut être vue par un employeur. La fête était un défouloir, elle ne l'est plus.
L'esprit de sérieux a-t-il définitivement évincé le sens de la fête ?
L'époque est au sérieux, en tout cas. J'ai été très frappé par la polémique autour des propos d'Emmanuel Macron sur les antivax à "emmerder". Ces mots auraient dû faire sourire, rire tout le monde, à commencer par les concernés. Mais la société est devenue épidermique. Et je suis persuadé que c'est parce qu'on a cassé ces sous-papes de décompression qu'étaient les soirées que la société est de plus en plus frustrée. Suivre les émotions des Français est devenu incontournable pour suivre la vie politique. Aujourd'hui, le sentiment qui prédomine, c'est la fatigue. On est dans une société du sur mesure, de la flemme. A ce titre, le télétravail ne devrait pas arranger les choses.
