Sans connaître l'issue du duel entre Yannick Jadot, "le centriste" et Sandrine Rousseau, "la radicale", les deux finalistes de la primaire qui doit désigner le candidat écologiste à l'élection présidentielle, il est possible de tirer un bilan de cette séquence politique et médiatique. Même si la jauge de 106 600 électeurs qui se sont mobilisés au premier tour pour ces primaires ouvertes à tous les sympathisants reste modeste en comparaison de celle des Républicains en 2016 (4,4 millions d'électeurs au second tour) ou du Parti socialiste en 2017 (2 millions au second tour), l'écologie peut prétendre s'être installée, au moins temporairement, au centre du jeu, confirmant ses bons résultats lors des municipales de 2020, et plus généralement sa position enviable de force politique ascendante et en phase avec son époque.
Pour comprendre pourquoi les Verts, jadis considérés comme des babas cool amoureux de la nature, ont acquis une certaine importance dans l'offre politique de 2022, il suffit de se pencher sur les axes thématiques abordés lors des débats organisés par différents médias tout au long de cette campagne : tous sont en prise avec nos modes de vie, et constituent autant de questionnements frontaux adressés à notre civilisation industrielle, technicienne et consumériste, dont les écologistes contestent les fondements mêmes.
Delphine Batho, qui prônait la décroissance de l'économie, a proposé de freiner le déploiement de la 5G et d'instaurer un moratoire sur l'implantation des entrepôts et plateformes logistiques d'Amazon. Yannick Jadot a plaidé pour sa part pour l'arrêt de l'élevage industriel, des pesticides dans l'agriculture et pour bloquer les projets de centres commerciaux de périphérie. Jean-Marc Governatori s'en est pris à la publicité, accusée selon lui de créer "des besoins factices", publicité dont le maire de Grenoble Eric Piolle a limité la place sur les espaces d'affichage dans sa ville. La majorité des candidats écologistes estiment par ailleurs que les déplacements automobiles et aériens, à la racine de notre société individualiste et de loisirs, devront être drastiquement réduits.
"On a l'impression que l'écologie, c'est chiant !"
Alors que les forces sociales-démocrates s'étaient contentées de rééquilibrer le rapport de force entre capital et travail au profit du second, militant pour une augmentation du pouvoir d'achat des consommateurs et l'allongement des périodes de repos et de loisir des salariés, l'écologie politique questionne la légitimité même de ce compromis socio-économique, quitte à passer pour les rabat-joie du monde d'après. Sentant probablement que la qualification lui échappait, et que cette inquiétude vis-à-vis du programme écologiste était partagée par de nombreux Français, le candidat Eric Piolle s'est emporté, lors du troisième et dernier débat du premier tour, organisé par Mediapart : "Depuis le début du débat, on a l'impression que l'écologie, c'est chiant !"
Tout au long des débats, c'est bien entendu Sandrine Rousseau, véritable révélation de la primaire des écologistes, qui a assumé le plus clairement cette ligne "chiante", affirmant avec une indéniable honnêteté politique que la transition écologique s'obtiendrait par la contrainte législative, la création d'un imaginaire alternatif à celui de la société de consommation et qu'elle ferait des perdants du côté des industriels mais également des consommateurs. La candidate a insisté lors du débat d'entre-deux-tours sur l'inutilité des SUV "dans une société de transformation écologique", un marqueur hautement symbolique pour son électorat urbain de travailleurs du savoir, qui conduit peu et bénéficie d'un maillage dense de transports en commun et des flottes de trottinettes ou vélos électriques qui ont essaimé ces dernières années.
Elle a ensuite défendu la démobilité, soit la limitation du nombre de déplacements pour aller faire ses courses en périphérie, amener les enfants à l'école ou aller au travail et a plaidé pour un renforcement du télétravail. Autant de modes de vie déjà adoptés par les citadins des grandes agglomérations, mais qui apparaîtront fort éloignés du quotidien des habitants des territoires de la maison individuelle, des zones commerciales et du tout-voiture.
