C'est un essai qui se parcourt comme une grille de bingo. Dès la page 9, Par-delà l'androcène (Seuil) associe "colonialisme", "capitalisme", "patriarcat" et "extractivisme" (comprendre l'exploitation industrielle de la nature). Le lecteur coche quatre cases. Le terme "esclavage" fait lui son apparition page 12. Une case de plus. Page 20, on noircit cinq cases d'un coup : "Pédocriminalité. Féminicide. Racisme. Homophobie. Ecocide". En moins de 60 pages, tous les fléaux dénoncés par la gauche écolo-intersectionnelle sont reliés entre eux à travers un "continuum des violences", sans qu'on comprenne forcément les rapports entre "déforestation" et "MeToo", ou "biodiversité" et "fascisme"...

Présenté par Libération comme un "essai percutant sur la nécessité de changer de système face à l'urgence climatique", Par-delà l'androcène est cosigné par la comédienne Adélaïde Bon et la "perspectiviste" Sandrine Roudaut, qui anime des ateliers d' "utopie d'être". Mais l'attention médiatique s'est concentrée sur la troisième auteure, la députée Sandrine Rousseau, figure de proue en France de l'écoféminisme et inlassable génératrice de polémiques (dernière en date : le barbecue comme "symbole de virilité").

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Le terme "anthropocène" a été popularisé par les écologistes pour désigner une nouvelle ère géologique qui aurait débuté avec la révolution industrielle. Mais selon le trio, ce mot, qui pointe les "humains" dans leur ensemble, s'avère bien trop universaliste, pas assez genré. "Il ne dit rien au fond des rapports sociaux qui l'ont créé", assurent les auteures. Celles-ci plaident donc pour l'usage d' "androcène", tout frais néologisme forgé par les doctorantes et militantes Myriam Bahaffou et Julie Gorecki. La première s'intéresse "aux liens interespèces dans une perspective écoféministe et décoloniale afin d'élaborer une compréhension intersectionnelle des enjeux touchant à la justice climatique". La seconde travaille sur "les liens systémiques entre le capitalisme patriarcal, les femmes, les peuples marginalisés et l'écologie"...

Jonction des luttes

"Androcène" ? Autrement dit "l'ère des hommes", comprendre le sexe masculin. Et plus précisément les mâles occidentaux. "Quand on dit Anthropocène, on désigne l'humanité tout entière comme responsable. Oui d'une certaine manière, toutes et tous, ou presque, nous avons à interroger nos relations aux autres, au vivant. Mais oublier d'interpeller les systèmes de domination sociale, c'est omettre qu'ils sont pour beaucoup à l'origine de l'hécatombe. Que notre recherche effrénée de croissance est avant tout un mode d'organisation sociale qui profite à quelques-uns et assigne tous les autres. Un système qui fragmente l'humanité en hiérarchie de races, de religions, de genres, de sexualité et d'âge, et qui permet l'exploitation et l'assujettissement par quelques-uns de l'ensemble du vivant", écrivent Sandrine Rousseau, Adélaïde Bon et Sandrine Roudaut.

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Selon elles, cette oppression capitalisto-patriarcale a été permise par l'opposition factice entre culture et nature, faite en Europe "depuis des siècles". Quelques hommes au sommet de l'échelle auraient brandi la "civilisation" et la "rationalité" afin de mieux reléguer "les animaux comme les femmes, les autochtones, les esclaves et les enfants, à la nature et à la soumission". Sans surprise, l'essai cite deux exemples prisés par les néoféministes : la chasse aux sorcières durant la "Renaissance en Occident" ("une chasse aux femmes profondément liée à l'émergence d'une vision viriliste et androcentrée du monde, où la nature vivante, sacrée, soignante est devenue revenu, argent, profit") et le complot des grammairiens qui, au XVIIIe siècle, auraient "invisibilisé" les femmes avec la fin de l'accord de proximité.

On comprend donc que le terme "androcène" sert à réaliser une jonction des luttes, associant toutes les "oppressions" : capitalisme, colonialisme, patriarcat et réchauffement climatique. Dans cette vision, l'humanité aurait longuement vécu une ère idyllique, en communion avec la nature et en harmonie entre les sexes, les races et les classes sociales. Jusqu'à la mise en place, par des mâles occidentaux, d'un implacable système de domination, à travers la colonisation, la révolution industrielle et l'essor de l'économie de marché.

Un capitalisme "patriarcal", vraiment ?

On ne saurait trop recommander aux auteures la lecture du passionnant Voyage de l'humanité de l'économiste israélien Oded Galor (traduit chez Denoël le 14 septembre). Adepte du temps long, ce professeur à l'université Brown montre comment la révolution industrielle a marqué le début d'un spectaculaire accroissement du niveau de vie, qui a bénéficié à la planète entière. Tant décrié par Rousseau, Roudaut et Bon, "l'androcène" n'a pas qu'un bilan négatif : en deux-cents ans, le revenu par tête moyen a été multiplié par quatorze au niveau mondial, alors que l'espérance de vie a plus que doublé. Mais cette période a aussi été marquée par des progrès notables pour les femmes. Dans une société rurale traditionnelle, un enfant représente deux bras supplémentaires servant à travailler dans les champs. En ville, il devient une charge et un investissement. Comme l'explique Oded Galor, alors que les méthodes de contraception ont été présentes tout au long de l'histoire, c'est l'accélération du progrès technique qui a réellement provoqué une réduction du nombre d'enfants, en incitant les parents à davantage investir dans le capital humain. "Dans les industries, le commerce et les services, bon nombre d'activités exigèrent plus souvent de savoir lire, écrire, accomplir des opérations arithmétiques ; les adultes étaient donc incités à investir dans l'éducation de leurs enfants, dans leur acquisition de qualifications spécifiques, et même dans leur santé", écrit l'économiste afin d'éclairer la transition démographique qui a débuté à la fin du XVIIIe siècle en Grande-Bretagne ou en France.

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Ce déclin de la fécondité a été accompagné par un accès bien plus large des femmes à l'éducation. En 1840, le taux d'alphabétisation en Grande-Bretagne (nation pionnière de la révolution industrielle) était de 50% chez les femmes, contre 67% chez les hommes. A la fin du siècle, l'écart avait été grandement réduit, avec plus de 90% des femmes comme des hommes alphabétisés. Autre fait marquant : la réduction des écarts de revenus entre les deux sexes. En 1820, aux Etats-Unis, une femme active ne percevait en moyenne que 30% du traitement d'un homme à poste équivalent. En 1890, on en était à 46%, et pendant la Seconde Guerre mondiale, à 60%. Oded Galor souligne que, parmi les différents facteurs ayant contribué à réduire ces scandaleux écarts de salaires (accès à l'éducation, urbanisation, évolution de la législation...), l'un des moindres n'est pas la mécanisation, qui "diminua l'importance du travail manuel lourd et peu qualifié, traditionnellement considéré comme un "travail d'homme", tout en favorisant celle du "travail à haute intensité intellectuelle" plus favorable aux femmes. Où l'on voit donc que les relations entre "capitalisme" et "patriarcat" s'avèrent nettement plus complexes que ne le présentent Sandrine Rousseau, Adélaïde Bon et Sandrine Roudaut.

Même Darwin...

On savait que l'ex-candidate à la primaire écologiste était en guerre contre la rationalité. L'année dernière, Sandrine Rousseau avait déclaré que "le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par les ingénieurs", disant préférer "des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR". Elle y critiquait déjà René Descartes, philosophe coupable à ses yeux d'avoir invité les hommes à dominer la nature (un contresens, comme nous l'expliquait le philosophe Raphaël Enthoven). Dans ce livre, elle cible également les naturalistes qui ont eu l'outrecuidance de "hiérarchiser" les animaux et les végétaux. Sont épinglés Carl von Linné, le comte de Buffon, Jean-Baptiste de Lamarck et même Charles Darwin! Soit des scientifiques qui "ont théorisé et rangé la nature dans des cases. Ces recherches ont contribué à ne plus la voir comme un tout, cohérent et équilibré, mais comme une somme, un assemblement de parties". Et voilà le génial père de la théorie de l'évolution repeint en vulgaire destructeur de la biodiversité.

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Avec Sandrine Rousseau, tout ce qui touche au monde occidental semble être condamnable. "En Europe, il ne subsiste plus que de minuscules vestiges des gigantesques forêts primaires décrites à l'Antiquité, tout le reste a été modelé et exploité par l'homme", peut-on par exemple lire dans cet essai. Qu'importe que notre continent ait été pionnier en matière de reforestation. Durant "l'androcène", la forêt française a regagné une superficie conséquente, alors que les humains avaient commencé à défricher dès le néolithique. Ne représentant plus qu'entre 8,9 et 9,5 millions d'hectares en 1830, la surface forestière française a atteint 14,1 millions d'hectares en 1985, et 16,9 millions d'hectares en 2018. En Europe, la surface forestière a augmenté de 300 000 kilomètres carrés depuis les années 1950, soit l'équivalent de la superficie de l'Italie.

En revanche, l'essai érige en modèle des sociétés matriarcales, qui auraient ignoré "l'idée de domination comme le régime de propriété privée". Sandrine Rousseau, Adélaïde Bon et Sandrine Roudaut font ainsi des Iroquois d'Amérique du Nord une véritable utopie woke, dans laquelle "chaque village est autosuffisant, autonome et égalitaire", et "où toute décision politique, en particulier concernant les conflits et leur gestion, doit faire l'objet d'un consensus, où nul·le n'a le droit de gouverner par la violence, où chacun·e est respecté·e quel que soit son âge ou son sexe". Rappelons que les Iroquois pratiquèrent le cannibalisme de guerre. Réputés pour être de terribles combattants, ils décimèrent en partie les Hurons et les Algonquins, se livrant à des raids destinés à capturer des prisonniers. Pas tout à fait le modèle de "l'homme déconstruit", non-violent et vegan, cher à Sandrine Rousseau.

"Par-delà l'androcène", par Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau (Seuil, 69 p., 4,50 ¤).