Hervé Vigier est grand officier national de la Grande Loge nationale française (GLNF) et lieutenant commandeur du grand chapitre français. Gérant d'une société immobilière, né le 11 octobre 1948, il a publié six ouvrages sur la franc-maçonnerie. Le dernier, Le Procès des francs-maçons (135 pages, 15 ?), est paru en avril aux éditions Télètes.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, quel est le visage de la franc-maçonnerie à Narbonne?

La situation est paradoxale. D'un côté, les francs-maçons bénéficient d'une certaine aura, grâce à leur engagement dans la Résistance. Mais la maçonnerie est également très affaiblie: plusieurs frères sont morts, les loges ne se réunissent plus? A la Libération, beaucoup préfèrent s'engager dans les partis politiques ou les syndicats. L'urgence, à l'époque, c'est la reconstruction du pays. Le temps de la réflexion, propre à la maçonnerie, ne viendra que plus tard.

C'est-à-dire?

Les loges reprennent leurs activités en 1948. Mais il faut attendre encore quelques années pour que le mouvement retrouve son niveau d'avant-guerre.

Combien de francs-maçons compte Narbonne aujourd'hui?

La ville et son agglomération comptent environ 620 frères et s?urs, répartis en 17 loges différentes. C'est un chiffre important. Cela signifie qu'environ 1 Narbonnais sur 100 est maçon: 5 fois plus que la moyenne nationale. D'année en année, en outre, le nombre de frères et s?urs augmente.

Comment s'explique cet engouement?

Narbonne est un carrefour, et la franc-maçonnerie, un lieu de brassage. Beaucoup de gens viennent s'installer dans la région, notamment des retraités. Pour eux, les loges représentent un bon moyen de s'impliquer dans la vie locale et de participer à la réflexion collective. Elles constituent un vecteur d'intégration accéléré.

Vous parlez de «brassage». La franc-maçonnerie est pourtant réputée élitiste?

Elle ne l'est pas. Certes, les médecins, les avocats ou les commerçants sont plus nombreux que les ouvriers agricoles, ne serait-ce que pour des raisons financières: une cotisation annuelle dans une loge coûte entre 250 et 300 euros, sans compter le prix des repas quand nous nous réunissons. Il faut pouvoir se le permettre. Mais, globalement, la franc-maçonnerie a suivi l'évolution de la société. Le département de l'Aude, en la matière, est un très bon exemple: toutes les couches sociales y sont représentées.

La parité hommes-femmes n'y est pas vraiment respectée...

Les hommes sont majoritaires, en effet. Mais la maçonnerie féminine est très dynamique. Sa part augmente d'année en année.

Les trois principales obédiences - Grand Orient, GLF et GLNF - sont exclusivement masculines. N'est-ce pas paradoxal, pour des mouvements qui prétendent suivre l'évolution de la société?

La maçonnerie n'est pas fermée aux femmes. Elles ont la possibilité de s'initier dans des loges féminines ou bien mixtes. A la GLNF, c'est vrai, nous ne possédons toujours pas de loge féminine. Mais je pense qu'un jour une sorte de GLNF féminine verra le jour. Personnellement, j'y suis tout à fait favorable. Sur la question de la mixité, en revanche, je suis plus réservé. Le rite d'initiation, au fondement de la maçonnerie, est un processus complexe. Comme toute chimie et alchimie, il exige des conditions de température et de pression fixe, et le respect d'un certain nombre de règles traditionnelles. Or la mixité bouleverse ces règles. Elle provoque des frictions et des conflits supplémentaires, et complique les choses. Et puis, il faut l'avouer, nos épouses sont rassurées de savoir que nous restons entre hommes lors de nos réunions.

La «famille maçonnique» est plurielle. Il existe une multiplicité d'obédiences et de sensibilités. Les rapports entre les loges sont-ils bons?

Au niveau des hommes, l'esprit reste confraternel. Au niveau des loges et des obédiences, c'est parfois moins vrai. On rencontre indiscutablement des différences de sensibilité et de positionnement d'une obédience à l'autre, et chacun a tendance à prêcher pour sa paroisse. Il existe des thèmes qui rassemblent, comme la notion de tolérance et de fraternité humaniste. Mais aussi des notions qui éloignent.

Le rapport à Dieu et à la religion, par exemple?

Effectivement. A la Grande Loge nationale française, nous exigeons la croyance en un Dieu et en une révélation. Dans les autres loges, ce n'est pas le cas. Le rapport à la politique change également. Le Grand Orient affiche une volonté de rénover la société par la politique. Cette obédience, pour son positionnement social, est marquée à gauche, même si des gens de droite y trouvent leur place. A la GLNF, nous refusons de faire de la politique. Nous suivons les règles de la maçonnerie du XVIIIe siècle: les discussions politiques et religieuses sont interdites. Je ne sais donc pas pour qui votent mes frères. Une chose est sûre, ils ne votent pas pour les extrêmes. Les idées du Front national sont incompatibles avec la démarche maçonnique, fondée sur la tolérance et l'ouverture à l'autre.

Quelle est, aujourd'hui, l'influence de la franc-maçonnerie sur la vie politique et économique narbonnaise?

Dans les médias, on donne souvent l'image d'une maçonnerie toute-puissante, manipulatrice. Ce n'est pas le cas. Certains maçons, bien entendu, sont fortement investis dans la vie de la cité. C'est un phénomène normal: l'une des vertus de la franc-maçonnerie est de rendre l'être humain plus sensible à ce qui se passe autour de lui. Mais, contrairement à ce que l'on croit, le fait d'être franc-maçon ne confère pas de pouvoir particulier.

Cela permet toutefois de se constituer un carnet d'adresses?

Oui et non. Si un frère est dentiste et que j'ai mal aux dents, bien entendu, j'irai le voir, parce que c'est un ami. Et, généralement, il ne me fera rien payer. Mais les accointances s'arrêtent là. Ceux qui viennent en pensant faire des affaires se trompent.

Ces dernières années, plusieurs cas d'affairisme ont pourtant été révélés?

Certains, en effet, sont venus à la franc-maçonnerie avec des arrière-pensées et ont utilisé les loges à mauvais escient. Mais ces dérives concernent une très faible minorité de personnes. A ma connaissance, à Narbonne, il n'y a eu qu'un cas de figure depuis ces vingt dernières années. Un frère dont l'honorabilité a été mise en cause par un jugement du tribunal civil, pour escroquerie.

Comment les loges ont-elles réagi?

Principalement en renforçant les enquêtes préalables, pour mieux connaître les initiés potentiels. Mais il faut être franc: si le candidat est un peu retors, il va pouvoir donner le change. Par ailleurs, il arrive qu'un membre honnête pète les plombs. Que faire, alors? Dans un premier temps, on va chercher à discuter. La maçonnerie, il ne faut pas l'oublier, a pour vocation d'aider l'individu à s'améliorer. Néanmoins, si la personne persiste, alors on peut procéder à une exclusion par des moyens disciplinaires. Et inscrire son nom sur les listes noires qui circulent entre les obédiences.

Qui sont, aujourd'hui, les principaux notables francs-maçons de Narbonne?

Je ne donnerai pas de nom, par principe. Les maçons doivent avoir la liberté d'afficher ou non leur appartenance.

Les loges n'éviteraient-elles pas les soupçons en étant plus transparentes? Pourquoi ne pas rendre publiques les listes des membres?

Pour les condamner à l'étiquetage? Je ne le pense pas. L'étiquette est contraire à l'éthique franc-maçonne. Elle fait du mal à notre société. En outre, cela peut être gênant professionnellement, car la franc-maçonnerie véhicule un certain nombre de fantasmes, relayés par les médias...

Mais ces fantasmes tiennent en grande partie au culte du secret dont font preuve les maçons. C'est le serpent qui se mord la queue!

Le secret, il est vrai, ne peut qu'alimenter les fantasmes. C'est pourquoi nous nous efforçons de mieux communiquer. Dans l'Aude, depuis quelques années, nous organisons des conférences pour expliquer ce qu'est la maçonnerie au grand public. Pourtant, d'un autre côté, il faut bien comprendre que le secret est nécessaire à la maçonnerie. Ce qui est caché n'est pas forcément pervers. Quand un couple fait l'amour, il ne le fait pas sur la place de la Concorde! L'initiation maçonnique exige l'intimité. Dès lors qu'il y a des spectateurs, on fait du spectacle. Et ce n'est plus sincère.

Comment voyez-vous l'avenir de la franc-maçonnerie à Narbonne?

Nous vivons dans une société de plus en plus communautarisée, sur les plans culturel et religieux. Une société où tout va de plus en plus vite. Les loges maçonniques offrent la possibilité d'échanger, de dialoguer. De prendre du recul. A mon avis, plus que jamais, elles ont un rôle à jouer.