La route est encore longue. Malgré les discours volontaristes et les initiatives prises en faveur d'une plus grande mixité sociale au sein des établissements les plus prestigieux de l'enseignement supérieur, la situation n'a guère évolué ces quinze dernières années. C'est ce que démontrent, dans leur rapport "Quelle démocratisation des grandes écoles depuis le milieu des années 2000 ?", des chercheurs de l'Institut des politiques publiques, un laboratoire de l'Ecole d'économie de Paris.
Cette enquête d'envergure pointe, notamment, la surreprésentation des étudiants d'origine francilienne dans ces institutions qui façonnent les futures élites administratives, politiques ou économiques. D'après les statistiques, plus d'un élève sur quatre (30 %) a passé son bac à Paris ou dans une autre académie d'Ile-de-France. Cette concentration territoriale est encore plus prononcée dans les institutions les plus renommées (Polytechnique, HEC, l'ENS Ulm et l'IEP Paris) où l'on retrouve entre 44 % et 57 % de bacheliers franciliens !
Freins matériels et financiers, déficit d'informations, méconnaissance d'un système très opaque, phénomène d'autocensure... Salomé Berlioux*, fondatrice et directrice générale de Chemins d'avenirs, association qui accompagne les jeunes des petites, des moyennes villes, et des zones rurales, revient sur les nombreux obstacles auxquels ces derniers se heurtent.
*Auteure de Les Invisibles de La République (Robert Laffont) et de Nos campagnes suspendues (L'Observatoire)
L'Express : Cette enquête, réalisée par l'Institut des politiques publiques, pointe du doigt le manque de progrès en matière de mixité sociale dans les grandes écoles. Partagez-vous ce constat ?
Salomé Berlioux : Les chiffres de ce rapport sont sans appel. Je partage le constat de ses auteurs : on ne peut se contenter de saupoudrage, il faut aller plus loin, mettre en place des politiques plus volontaristes pour favoriser cette mixité sociale. On ne part toutefois pas de rien, il y a eu une prise de conscience, à partir de la première moitié des années 2000, sur cette question des inégalités dans l'accès aux grandes écoles. Plusieurs établissements, comme l'Essec ou Sciences Po, se sont d'ailleurs largement engagés sur le sujet. La politique d'ouverture mise en place par Sciences Po fait ses preuves, ciblant toutefois surtout les jeunes issus des réseaux d'éducation prioritaire. Certains dispositifs nationaux comme "les cordées de la réussite" donnent aussi des résultats, sans pour autant concerner plus d'une minorité de collégiens et de lycéens. Ce n'est donc pas nouveau : en matière d'égalité des chances, il faut appuyer sur l'accélérateur, et ce à tous les échelons, pour que l'impulsion vienne aussi bien des écoles elles-mêmes que de politiques publiques nationales ambitieuses.
Le rapport juge les initiatives locales trop "parcellaires" et déplore un manque général de coordination. Est-ce le cas ?
Depuis plusieurs années, on voit émerger des structures associatives dans les quartiers sensibles ou, beaucoup plus récemment, dans les territoires éloignés des grandes métropoles, oeuvrant pour que l'accès aux grandes écoles ne soit plus réservé à une minorité privilégiée. Ces actions découlent souvent de la bonne volonté d'un élu, d'un chef d'établissement, d'anciens élèves qui ont réussi à intégrer une grande école et souhaitent apporter leur aide aux plus jeunes. Mais on ne peut pas compter uniquement sur les initiatives individuelles pour surmonter les obstacles qu'affrontent les jeunes issus de foyers modestes ou vivants, par exemple, au coeur d'une zone rurale.
Si on ne prend que les jeunes ruraux : ils représentent 23% des moins de 20 ans, soit plus de 3 millions de jeunes. L'association Chemins d'avenirs, que j'ai fondée il y a bientôt cinq ans, et qui accompagne ces collégiens, lycéens et étudiants dans la construction de leurs parcours, change progressivement d'échelle. En 2016, nous suivions individuellement 100 jeunes, aujourd'hui ils sont au nombre de 1500. D'ici deux ans, nous en aurons épaulé 3300. C'est bien, mais trop peu par rapport à l'enjeu. Le problème n'est pas ces initiatives locales, mais le manque de coordination et d'impulsion nationale.
"Ne pas focaliser le débat sur les seules grandes écoles"
Pourquoi est-il important de tenir enfin compte de l'origine géographique des élèves de ces grandes écoles ?
C'est une des nouvelles encourageantes du rapport : l'ancrage géographique des élèves y est enfin pris en compte, et pas uniquement sous l'angle des quartiers sensibles. On voit bien, dans les chiffres mis en avant, à quel point cet ancrage joue dans le parcours académique d'un jeune. Un élève en région parisienne a trois fois plus de chance qu'un provincial d'intégrer une grande école comme Sciences Po, HEC ou Polytechnique. Cette question mérite d'être enfin prise à bras-le-corps.
En 2016, lorsque j'ai fondé Chemins d'avenirs, j'ai commencé à frapper aux portes des ministères et des grandes entreprises pour interpeller sur l'angle mort que représentaient les 10 millions de jeunes des zones rurales et des petites villes et les défis qu'ils rencontraient : le manque d'information, l'autocensure, l'absence de carnet d'adresses et donc de réseaux, l'isolement géographique qui trop souvent condamne à l'assignation à résidence, la fracture digitale, les fragilités économiques et sociales... A l'époque, je me suis pris pas mal de portes dans la figure. La question de la grande pauvreté dans les métropoles avait tendance à occulter les autres enjeux. Aujourd'hui, les lignes commencent, doucement, à bouger. Ce rapport s'inscrit dans cette dynamique. Mais le débat ne doit pas rester focalisé sur les grandes écoles !
Car d'autres filières moins élitistes restent tout aussi inaccessibles à certains jeunes...
La réflexion sur l'accessibilité aux grandes écoles qui, je l'espère, va être menée à l'échelle nationale, doit servir de moteur et permettre à d'autres sujets d'avancer. Ce sera formidable si, dans les prochaines années, on arrive à faire émerger une élite plus variée, d'origines sociales et géographiques différentes. Mais la question n'est pas que celle de l'élite. Les jeunes ruraux que l'on accompagne chez Chemins d'avenirs n'ont pas tous vocation à intégrer Sciences Po ou un autre établissement prestigieux. Leur préoccupation consiste parfois juste à trouver un moyen de se rendre au lycée général ou technologique qui se trouve à une heure de chez eux, plutôt qu'au lycée agricole situé à dix minutes. La problématique de certains qui, par exemple, rêvent de devenir artisans, est plutôt celle du manque de moyens nécessaires pour suivre une formation dans de bonnes conditions. Enfin, le problème crucial de l'autocensure se retrouve à tous les niveaux. Certains jeunes renonceront à s'inscrire à l'université de Clermont-Ferrand ou de Dijon, au prétexte que ce n'est pas pour eux. Le rôle des grandes écoles, qui représentent une espèce de concentré du gap existant, a tendance à accaparer tous les débats. L'enjeu est beaucoup plus large.
Quelles pistes mettre en place pour améliorer la situation ?
Nous en avions présenté plusieurs dans le cadre du rapport "Orientation et égalité des chances dans la France des zones rurales et des petites villes" que j'ai remis en mars 2020 au ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer. Concernant l'accès aux grandes écoles, on peut jouer sur le format des concours, par exemple en modifiant des épreuves. Je pense notamment à Sciences Po qui a décidé que ses oraux d'admission se dérouleraient désormais par visio, de façon à ce qu'un jeune de la Drôme ou du Nord de la France ne soit plus obligé de venir à Paris pour les passer, ce qui générait souvent un stress et un coût importants. On peut aussi jouer sur la sélection, avec, dans ce cas, une politique de quotas.
Une autre possibilité, à laquelle je crois beaucoup, est de mettre en place des dispositifs en amont du concours. Donner accès aux jeunes d'origines modestes ou éloignés des grandes écoles à toute l'information dont ils ont besoin pour postuler dans de bonnes conditions, les aider à lutter contre leurs croyances limitantes, leur permettre de décrocher un stage qui fera la différence sur leurs CV, leur attribuer un mentor favorisant leur mobilité... Autrement dit, souffler du vent dans leurs voiles. Il existe aujourd'hui un gap entre les jeunes Parisiens, Lyonnais ou Bordelais très intégrés, qui bénéficient d'un fort capital socioculturel, suivent parfois des classes prépas pendant leurs vacances scolaires, effectuent des voyages à l'étranger, décrochent des stages en entreprise, ont des engagements associatifs... et ceux qui, plus défavorisés ou isolés géographiquement, n'ont pas accès à tous ces atouts qui ouvrent ensuite les portes. Seul un travail de longue haleine, mis en place bien avant les épreuves, peut créer une véritable égalité des chances dans l'accès aux grandes écoles.
