La crise énergétique annoncée donnera-t-elle des airs de confinement à l'hiver 2022 ? Alors que le gouvernement ambitionne de réduire de 10% la consommation d'énergie d'ici 2024, le ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Stanislas Guerini, a évoqué fin août la possibilité d'encourager l'administration publique à recourir de façon massive au télétravail. La mesure serait destinée à économiser de l'électricité et du gaz dans un contexte de forte hausse des prix et de menaces de coupures. "Est-ce qu'on peut imaginer que sur une journée donnée, on puisse faire télétravailler des agents pour pouvoir fermer un bâtiment, ne pas le chauffer, l'éclairer ?", s'est-il interrogé lors d'une interview sur Cnews.
Une piste de réflexion que le ministère du Travail envisage également pour les entreprises du secteur privé, selon une information de nos confrères du Parisien. Le télétravail "pourrait être une bonne option selon les circonstances ; si c'est faisable pour elles et adapté à leur activité", explique le ministère.
De très légères économies pour les entreprises
Selon une évaluation de l'Agence de la Transition écologique, cette mesure permettrait une économie d'énergie de 19% pour les entreprises, à condition que tous les employés soient en télétravail le même jour. "Il est peu probable que 100% des salariés travaillent depuis chez eux le même jour", nuance toutefois Myriam Maestroni, présidente de la fondation E5T, un think tank pour l'environnement et la transition énergétique. "D'autant que près de deux tiers des Français ne sont pas éligibles au télétravail", rappelle-t-elle.
Lamis Aljounaidi, économiste des infrastructures et directrice de Paris infrastructure Advisory, pointe par ailleurs le fait que la consommation énergétique des entreprises du tertiaire ne peut être vraiment nulle. "Même s'il n'y a personne, l'air conditionné fonctionne a minima pour préserver la qualité de l'air", explique-t-elle. "Et il suffit qu'un ou deux employés viennent au bureau, pour que le gain d'énergie ne soit plus si évident".
Un constat partagé par le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux. "Je ne crois pas que cette solution permette d'économiser de l'énergie, malgré ce qu'on en dit", a-t-il indiqué sur France 2 mercredi 7 septembre. "Pour que le télétravail soit efficace sur le plan énergétique, les bureaux doivent être complètement fermés. Or, en général, certains salariés télétravaillent tandis que d'autres, non. Il n'y a donc pas d'économies de chauffage dans les bureaux. [...] Les bilans énergétiques complets du télétravail ne sont pas du tout évidents".
Un report de consommation sur les ménages
Et si certaines entreprises pourraient réaliser quelques économies d'énergie en généralisant le télétravail, les ménages concernés verraient, eux, leur consommation augmenter. Car en travaillant depuis chez eux, les salariés utilisent leur ordinateur, chauffent toute la journée en hiver, font à manger à midi... "Cela risque de créer un report de consommation entre les lieux de travail et le logement", analyse l'économiste Myriam Maestroni. "Les statistiques tirées du premier confinement, de mars à mai 2020, sont très parlantes. Toutes les émissions de CO2 ont chuté, dans tous les secteurs confondus, sauf dans le logement, où l'on observe une augmentation de près de 30%".
Selon une étude du comparateur d'offres de contrats d'électricité et de gaz Selectra, publiée en 2021, le surcoût entraîné par un mois de confinement pour le chauffage électrique et le gaz naturel est entre 18 et 97 euros, en fonction de la taille du logement. "Je ne suis donc pas sûre, qu'au coeur de l'hiver le télétravail fabrique de la sobriété", commente Myriam Maestroni. Par ailleurs, "la consommation énergétique résidentielle est généralement plus élevée que celle des entreprises tertiaires, qui sont souvent mieux isolées", signale l'économiste des infrastructures Lamis Aljounaidi. "En France aujourd'hui, près de 15 millions de logements sont en surconsommation, avance Myriam Maestroni. Cela signifie qu'ils consomment six à neuf fois plus qu'un logement ou un local d'entreprise rénové ou neuf".
Pour pallier ces surcoûts pour les employés du public, le gouvernement prévoit de se reposer sur une indemnisation des frais liés au télétravail de 2,50 euros par jour, déjà encadrée par un accord signé en 2021. Certaines entreprises du privé l'expérimentent déjà. Mais des organisations syndicales, dont la CFDT, plaident pour revaloriser cette indemnité en raison de la flambée des prix de l'énergie.
Réduction des émissions de CO2 liés aux transports
S'il n'est pas encore tout à fait prouvé que le télétravail permette d'économiser de l'énergie, il est toutefois certain qu'une incitation des salariés à travailler depuis chez eux permettrait de diminuer les émissions de gaz à effet de serre liés aux mobilités. Selon une étude de l'agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), à propos de l'impact du télétravail sur la réduction des consommations d'énergie et des émissions de gaz à effet de serre, "le télétravail permet, en moyenne, de réduire d'environ 30% les impacts environnementaux associés aux trajets entre le domicile et le lieu de travail".
Pour 3 jours télétravaillés en moyenne par semaine, cela représente une économie potentielle de près de 800 kg de CO2 par individu et par an. "Si le mouvement de télétravail est suffisamment massif pour éviter des circulations de métro, de voitures, de bus... Il peut y avoir un gain net", ajoute la directrice de Paris infrastructure Advisory Lamis Aljounaidi.
Pas si évident donc, d'affirmer que le télétravail peut être un outil majeur permettant d'économiser de l'énergie. Un plan complet de sobriété devrait être présenté à la fin du mois de septembre pour le secteur public, tandis que des groupes de travail ont parallèlement été lancés par le gouvernement avec les représentants des entreprises, des grandes surfaces et des collectivités territoriales, autour du même objectif de sobriété.
