En 2017, aucun d'entre eux n'était vraiment engagé politiquement. Les Français interrogés par L'Express à l'aube du premier tour de l'élection présidentielle ne s'intéressaient pas vraiment, il y a cinq ans, aux programmes des candidats, aux promesses tenues ou non par les différents partis ou aux grands thèmes de campagne. Mais sous le quinquennat d'Emmanuel Macron, leur point de vue a changé. Investis dans l'écologie, le féminisme, le mouvement des gilets jaunes, le "made in France" ou encore les thèses identitaires, tous se sont politisés à leur manière. Parfois eux-mêmes surpris par l'intensité de leurs engagements, ils ont accepté de raconter leur "déclic" politique, et les événements qui les ont parfois menés à changer de mode de vie. Portraits.
Marine, 28 ans
Dans quelques jours, Marine concrétisera un projet sur lequel elle travaille depuis plus d'un an. A Bordeaux, elle ouvrira la boutique Concrete Raw, un commerce éco-responsable qui proposera des vêtements, produits cosmétiques, jeux, livres ou éléments de décoration éthiques et responsables. Le tout autour d'un café et d'événements associatifs, pour sensibiliser la population à la consommation durable. Pourtant, il y a encore quelques mois, la jeune femme de 28 ans vivait à Paris et travaillait en tant qu'acheteuse en objets promotionnels. Ses missions ? Trouver les goodies les moins coûteux pour ses clients et s'approvisionner en porte-clés, casquettes, briquets ou stylos en plastique directement importés de Chine, du Portugal ou de certains pays de l'Est. Un quotidien de plus en plus éloigné de ses convictions écologiques, qui ont fini par la convaincre de changer de vie.
Marine admet pourtant qu'elle s'intéressait "de loin" à ces problématiques il y a cinq ans, indiquant simplement avoir voté Emmanuel Macron en 2017 pour "sortir de l'éternel clivage gauche-droite". Mais durant le quinquennat, certains événements sont venus "frapper" la jeune parisienne. L'Affaire du siècle, d'abord, initiée par quatre associations pour poursuivre l'Etat en justice pour inaction dans la lutte contre le réchauffement climatique. "J'ai signé leurs pétitions, j'ai suivi tout ce qu'ils faisaient... Et je me suis dit que je ne pouvais pas rester les bras croisés", raconte Marine.
Très vite, elle suit sur Instagram plusieurs militants écologistes, élargit son réseau, se renseigne sur les initiatives politiques autour du réchauffement climatique, participe aux manifestations pour le climat. A cette période, un ami proche lui parle également d'alternatives pour réduire sa consommation de viande. C'est le déclic.
"Beaucoup de choses ont changé à partir de là", explique l'entrepreneuse. Marine achète en seconde main, privilégie les produits alimentaires de saison et en vrac, bannit les supermarchés, évite le plastique et les produits à usage unique. Pendant le premier confinement, sa démarche va plus loin : elle se remet en question sur son métier, puis tente de trouver un poste qui correspond à ses convictions. Mais les start-up qui l'intéressent commencent juste à se développer, et n'ont pas le budget pour embaucher. "Alors j'ai créé mon propre projet", explique Marine.
Avec sa soeur, elles décident de quitter leurs villes respectives, qui abritent pourtant leurs amis et leurs conjoints. "C'est un sacrifice et un engagement, c'est sûr. Mais on se dit que c'est un combat plus grand que nous", souligne-t-elle. Dimanche, la cofondatrice de Concrete Raw ne sait pas encore quel bulletin elle placera dans l'urne. "Je ne sais pas qui pourrait faire le moins de casse, si on prend en compte l'écologie et tous les autres sujets", fait-elle valoir, déçue par le manque d'initiatives des candidats pour le climat. Ce sera peut-être Yannick Jadot, peut-être Emmanuel Macron. En attendant, Marine se concentre sur l'ouverture de sa boutique - objet concret de son engagement. "Si on me l'avait dit il y a cinq ans, honnêtement, je n'y aurais pas vraiment cru. Mais j'aurais été fière de moi, en me disant : 'Cool, enfin, j'agis'."
Son vote : Jadot ou Macron.

A 28 ans, Marine ouvrira prochainement à Bordeaux sa boutique Concrete Raw, spécialisée dans les produits éthiques et durables.
© / Marine Thyrault
Marylie, 23 ans
Lors de la dernière élection présidentielle, Marylie a voté blanc. Agée de 18 ans, elle ne se reconnaît dans aucun candidat et ne s'intéresse pas à la politique. Déjà sensibilisée aux thèmes des violences faites aux femmes ou de la lutte pour l'égalité, elle avoue avoir suivi la campagne de "très loin", sans vraiment savoir "qui prenait les décisions, pourquoi et comment". Mais dans les mois qui suivent l'élection, la vague #MeToo va tout changer. Marylie décrit cette succession de témoignages comme une "explosion", et une prise de conscience brutale de "ce qui se passait réellement en termes de violences dans le pays".
A partir de cet instant, l'Avignonnaise s'intéresse aux actions mises en place par le gouvernement pour accompagner les femmes victimes et réagir à ce mouvement. C'est la douche froide. "Je pensais naïvement qu'il y avait des dispositifs automatiques, une aide juridique, financière, psychologique qui se mettait en place directement. En fait, ce n'était absolument pas le cas, se souvient Marylie. J'ai eu l'impression d'être face à un vide immense. Et je me suis dit qu'il y avait un très, très gros problème." Etudiante en prépa lettres pour devenir professeure d'anglais, la jeune femme bifurque et commence des études de sciences politiques. En parallèle, elle emménage à Paris et s'engage en tant que membre de la coordination au sein du collectif féministe #NousToutes. "Avant ça, je n'avais jamais milité, jamais manifesté, à peine fait quelques maraudes."
Chaque jour, Marylie décortique les actions concrètes mises en place par le gouvernement pour la "grande cause du quinquennat". "Ça a été une grosse déception : il y avait beaucoup de stratégie de communication, mais pas vraiment de moyens financiers, humains ou matériels", lâche-t-elle, dépitée. Semaine après semaine, Marylie parle même de "désillusion". "Le #MeToo politique, l'affaire Nicolas Hulot, la nomination de Gérald Darmanin au ministère de l'Intérieur alors même qu'il était visé par une plainte pour viol, ou encore l'affaire Adèle Haenel ont été autant de déclics. Ces affaires m'ont choquée, j'ai eu la sensation qu'on nous riait au nez."
L'étudiante estime que le gouvernement n'a pas été à la hauteur des enjeux. Elle ne sait pas encore pour qui elle votera dimanche. Cinq ans après #MeToo, la jeune femme ne se reconnaît toujours pas dans les candidats, même si elle estime que le programme le plus abouti en termes de lutte contre les violences faites aux femmes est celui de Jean-Luc Mélenchon - qui contient "tout de même beaucoup de failles". De plus en plus, Marylie "se pose la question du vote utile", afin de faire barrage à la droite à l'extrême droite.
Son vote : incertain.

À son arrivée à Paris, Marylie s'est rapidement engagée dans le collectif féministe #NousToutes
© / Marylie Breuil
Gaylord, 39 ans
Pour Gaylord, tout a basculé un jour de novembre 2018. Sur les réseaux sociaux, depuis lesquels il gère la page de son club de football associatif, ce Compiégnois découvre les messages de certains internautes, révoltés par la hausse du prix du carburant. Les posts sont nombreux, appelant tous à se rassembler sur les ronds-points pour montrer le mécontentement des automobilistes. Gaylord, alors en arrêt maladie, a une révélation. Le trentenaire, qui n'a manifesté qu'une fois dans sa vie - "lors de la présidentielle 2002, pour ne pas laisser passer Le Pen" - se sent plus que concerné. "Je ne gagnais à l'époque que 450 euros par mois. Un plein d'essence devenait un luxe", se rappelle-t-il.
Intrigué, il rejoint le rendez-vous sur le rond-point d'un Leclerc de sa région. Habillé d'un gilet jaune, il distribue quelques tracts, discute avec une poignée de connaissances, puis accepte de revenir le lendemain. Puis le jour d'après. Au fil des semaines, il rencontre d'autres gilets jaunes, débat, apprend, s'éveille politiquement. "Au début, je ne voyais que la hausse du carburant. Puis on m'a parlé de la CSG [la contribution sociale généralisée], des injustices sociales et économiques, du CICE [le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi]... Tout s'est éclairci."
Petit à petit, il se met à gérer le groupe des gilets jaunes de l'Oise, puis à assister à des réunions à Paris, Lens, Montpellier. Lors de "l'acte III" du mouvement, il se rend dans la capitale pour manifester. "Je me suis demandé où on était : quand j'ai dû fuir les forces de l'ordre, j'étais dans l'incompréhension totale", indique Gaylord, dont le frère est policier. Le gilet jaune assure qu'il ne croyait pas jusqu'alors aux "bavures policières". "Je pensais qu'il y avait toujours un fautif, une explication. Quand on s'est fait gazer et matraquer alors qu'on chantait La Marseillaise sur les Champs-Elysées, j'ai compris que c'était possible." Cet événement le marque profondément. D'autant que face à son engagement, Gaylord ne trouve pas de réponse suffisante.
Pour lui, les promesses et les discours d'Emmanuel Macron "n'ont pas été à la hauteur". Le gilet jaune ne prononce d'ailleurs jamais le nom du Président. "Il ne m'a jamais convaincu. Je n'ai vu en haut du gouvernement qu'une personne qui nous méprisait profondément", lâche-t-il. Pendant longtemps, Gaylord a cru qu'il ne voterait pas lors de la prochaine élection présidentielle, mais la naissance de son fils, il y a dix-huit mois, a changé la donne. "Pour lui, je vais donc faire comme la plupart des gens : voter pour le moins pire."
En comparant les revendications des gilets jaunes et les programmes des candidats, Gaylord assure se sentir plus proche de La France insoumise (LFI) et confie qu'il glissera certainement un bulletin "Mélenchon" dans l'urne dimanche. "Mais attention, il n'a pas intérêt à se louper. Il y a des promesses qui ne sont pas tombées dans l'oreille d'un sourd", prévient le militant, attentif aux propositions du leader de LFI d'amnistier les gilets jaunes condamnés et de dédommager les manifestants mutilés.
Son vote : Mélenchon.

Pendant des mois, Gaylord s'est engagé dans le mouvement des gilets jaunes, investi sur les ronds-points ou lors des différentes manifestations nationales.
© / Gaylord Leduc
Camille, 26 ans
Ce lundi matin, Camille n'a que quelques minutes pour raconter son parcours : la jeune femme vient juste d'ouvrir une boutique éphémère dans la galerie marchande d'un Carrefour de Francheville, près de Lyon. Elle y propose toutes sortes de produits, allant des soins d'hygiène et de beauté aux croquettes pour animaux, en passant par la décoration. Tous ont un point commun : ils sont 100% fabriqués en France. La boutique, qui restera ouverte durant trois semaines, n'est que la concrétisation physique du concept que Camille a créé en mai dernier, en lançant son site Web, Simplement Français. La plateforme regroupe des centaines de produits "made in France", provenant de différentes marques - et connaît déjà un franc succès, avec environ 15 000 visiteurs par mois.
Pourtant, Camille l'assure : il y a encore quelques années, elle n'aurait jamais cru créer sa propre entreprise ni même se lancer dans le concept du "100% made in France". "Quand Arnaud Montebourg faisait la promotion des produits français, j'étais encore au lycée, et je ne m'y intéressais pas du tout !", confie-t-elle en souriant. La jeune femme s'ouvre à ces sujets en touchant ses premiers salaires. "Quand j'ai commencé à avoir du pouvoir d'achat, j'ai voulu consommer français : j'ai compris que ça n'avait aucun sens d'avoir un liquide vaisselle qui venait de l'autre bout du monde", raconte-t-elle.
Mais en recherchant toutes sortes de produits plus locaux, la Lyonnaise se retrouve face à un mur. "Je me suis rendu compte que rien n'existait pour rassembler toutes les initiatives existantes, alors qu'il existait de nombreuses marques françaises et responsables." Chez elle, le linge de maison made in Asia est d'ailleurs vite remplacé par des draps français, tout comme le lave-vaisselle, les produits alimentaires ou les produits d'hygiène. "Sans que ce soit forcément plus cher", souligne Camille, irritée par "l'idée reçue selon laquelle les produits français sont hors de prix".
Finalement, elle quitte son CDI dans une start-up spécialisée dans le médical et lance son projet en juillet 2019. Quelques mois plus tard, la pandémie de Covid-19 viendra la conforter dans son initiative. "Tout le monde a soudainement voulu consommer local et français, relocaliser nos entreprises, ne plus dépendre de la production d'autres pays. Il y a clairement eu un avant et un après Covid : désormais, le 'made in France' est un vrai sujet", explique-t-elle, encore marquée par le manque soudain de masques ou de matériel médical durant la pandémie.
Mais malgré cette prise de conscience générale, Camille regrette qu'aucun candidat ne réponde vraiment à ses attentes sur le sujet. "Tout le monde essaie de se réapproprier le 'made in France' et la relocalisation, notamment l'extrême droite... Il y a beaucoup d'opportunisme", juge-t-elle. Alors qu'elle avait voté blanc au second tour de la présidentielle en 2017, la jeune femme a déjà choisi le nom du candidat qu'elle glissera dans l'urne dimanche. "Celui qui a le plus soutenu les entreprises durant le covid et qui a permis de faire tenir nos sociétés sur le long terme", précise-t-elle.
Son vote : elle ne souhaite pas le dire publiquement mais évoque le candidat "qui a le plus soutenu les entreprises durant le Covid".

En mai dernier, Camille a lancé son site Internet, proposant uniquement des produits "made in France".
© / Camille Girard
Raphaël, 19 ans
A 19 ans, Raphaël parle volontiers de "rupture" dans son parcours politique. Elevé dans une famille communiste à Aix-en-Provence, le jeune homme raconte avoir grandi dans un milieu très militant, et même s'être "pris d'affection" pour Jean-Luc Mélenchon en 2017, séduit par les hologrammes du leader de LFI. Pendant le mouvement des gilets jaunes, il apprécie l'effervescence politique qu'il perçoit "au pas de sa porte", sur les ronds-points de son village et dans les manifestations du week-end.
Au lycée, il se politise avec eux sur les questions sociales, comme le pouvoir d'achat, et tracte même de temps à autre pour le Parti communiste. Puis un événement, "presque traumatique", vient le percuter de plein fouet : le 16 octobre 2020, Samuel Patty est décapité par un terroriste d'origine tchétchène, après avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet issues du journal satirique Charlie Hebdo.
"A partir de cet instant, j'ai été attiré dans le chemin droitier qu'ont pris beaucoup de jeunes de ma génération", raconte Raphaël, qui se sensibilise alors à "la question migratoire". "J'ai d'abord vu l'immigration comme un problème économique et religieux. Je voyais notamment en elle une pression potentiellement exercée sur la laïcité", se souvient-il. Après l'assassinat du professeur d'histoire-géo, Raphaël se rapproche de certains groupes identitaires, pour "discuter des questions" qui le taraudent. Il tombe sur l'association Tenesoun, qui se définit elle-même sur les réseaux sociaux comme une "organisation politique nationaliste, identitaire et alternative en Provence". Dans leur local, Raphaël trouve un "lieu de vie alternatif", se connecte avec "une sphère sociale ayant les mêmes inquiétudes", et renforce ses idées identitaires.
Certains événements, comme l'affaire Mila en janvier 2020 ou les affrontements à Dijon en juin de la même année, viennent renforcer sa "prise de conscience". "J'ai commencé à assumer mon tournant identitaire, et à militer avec Tenesoun", raconte Raphaël. "On se rend compte que des communautés se substituent au pouvoir de l'Etat dans certains territoires, ou qu'une chasse à l'homme est possible dans ce pays au point de faire changer une adolescente trois fois de lycée", fait-il valoir, sensible à la théorie du "grand remplacement" qu'il indique "faire primer sur toutes les autres".
Ces dernières années, Raphaël assure avoir oublié l'image "du vieux réac autoritaire" qui caractérisait jusqu'alors l'extrême droite. "J'ai maintenant l'impression de faire partie d'une vague générationnelle", indique-t-il, assurant néanmoins qu'il ne sait pas encore pour qui voter ce dimanche. Si les partis d'Eric Zemmour et Marine Le Pen "font tout" pour faire avancer "la majorité de ses idées", il n'en reste pas moins prudent. "Je suis critique du providentialisme électoral", tient-il à préciser, préférant se concentrer sur les actions concrètes de son collectif, comme la distribution de tracts et de journaux ou l'organisation de conférences.
Son vote : incertain.

Elevé dans une famille communiste, Raphaël s'intéresse désormais aux théories identitaires, et est devenu le porte-parole du collectif nationaliste Tenesoun.
© / Raphaël
