9000 morts par an, 200000 tentatives annuelles, et le sentiment d'une sorte de fatalisme. Dans notre pays, les suicides causent trois fois plus de décès que les accidents de la route, et pourtant, la question restait jusqu'ici largement taboue. "On se tue plus en France que chez la plupart de nos voisins. Le grand public pense qu'il n'y a rien à faire, car si quelqu'un veut se suicider, il y arrivera toujours. Mais en réalité, on peut faire quelque chose. Les études scientifiques montrent que si l'on tend la main vers ceux qui sont en difficulté, si on les accompagne, ils ne se suicident pas", constate le Pr Philippe Courtet, chef de service de psychiatrie au centre hospitalo-universitaire de Montpellier.
Un numéro accessible 24 heures sur 24
Et justement, les pouvoirs publics semblent enfin avoir décidé de tendre la main aux personnes en grande souffrance, et à leurs proches. La semaine prochaine, à l'occasion des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie, un numéro unique et gratuit dédié au suicide devrait être lancé officiellement. Il ouvrira en fin de semaine, et sera relié à des plateformes d'écoute - une par région. Au bout du fil : des équipes de 12 personnes, infirmières et psychologues spécialement formés, qui se relaieront à raison de 4 à 6 professionnels disponibles sur chaque plateforme à tout moment de la journée. La nuit, la France sera coupée en trois : les plateformes de Lille, Brest et Montpellier prendront les appels pour l'ensemble du territoire.
Ces plateformes seront placées auprès de services de SAMU. L'idée : pouvoir réagir rapidement, au cas où certaines personnes appelleraient alors qu'elles se trouvent sur le point de se donner la mort. Mais la cible de ce nouveau service sera bien plus large : "Ce numéro de prévention du suicide sera ouvert à toute la population : des individus en situation d'urgence, d'autres en difficulté et cherchant des soins, mais aussi des proches s'interrogeant sur le comportement d'un enfant ou d'un conjoint, ou même des médecins généralistes ayant besoin de conseils pour l'un de leurs patients", résume Philippe Courtet.
Ce service sanitaire spécialisé, organisé sous l'égide des pouvoirs publics, sera une première en France. Les effectifs, qui peuvent paraître nombreux, ont été configurés sur la base des appels déjà reçus aujourd'hui par les SAMU, mais aussi en tenant compte des expériences des pays voisins. "Aux Etats-Unis, il existe déjà des numéros de ce type. Des grands panneaux sont placés près des endroits propices aux suicides, sur les ponts, par exemple", explique le Pr Pierre-Michel Llorca, chef de service de psychiatrie du CHU de Clermont-Ferrand. Selon cet expert, des études ont montré que ce type de mesure permettait de réduire le nombre de suicides.
Pas de fatalité
La France semble donc enfin décidée à agir en matière de prévention du suicide. D'autres dispositifs sont en effet en train de se déployer, à commencer Vigilans, un programme qui vise à recontacter après la sortie de l'hôpital les personnes passées par les urgences hospitalières après avoir tenté de se tuer. Il s'agit pour les professionnels de santé de maintenir un lien, sur une période de six mois, par téléphone ou par courrier. Les patients, de leur côté, ont accès à un numéro d'appel. Ces dernières années, les récidives ont baissé dans les départements où cette initiative était expérimentée. Le ministère de la santé avait annoncé sa généralisation à l'échelle nationale : il existe déjà une antenne dans chaque région, et l'objectif est à présent d'en ouvrir une par département.
"L'Angleterre avait des taux de suicide bien plus importants que les nôtres, mais à force de multiplier les programmes de prévention, elle a réussi à se rapprocher des pays du sud de l'Europe, comme l'Italie et l'Espagne, où ces taux sont bien plus faibles", rappelle le Pr Courtet. Il n'y a donc pas de fatalité, et les Français vont peut-être finir par se rendre compte qu'en matière de suicide aussi, il est possible d'agir.
