Au téléphone, Mykola, 57 ans, raconte son histoire, allègre, comme s'il éclusait une bière avec un vieil ami. Pourtant, il sort de l'hôpital, et repart vers la ligne de front. Comme de nombreux guides touristiques ukrainiens, la guerre l'a obligé à changer de vie. Accompagnateur, chauffeur, traducteur, il faisait un peu de tout, entre Kiev et Odessa. A l'étranger, aussi, à l'occasion. Amsterdam, Berlin, et puis Paris... qu'il couvre d'éloges : "La France, c'est la liberté. C'est Victor Hugo, que j'adore ! Quand je suis venu, je suis allé au Jardin du Luxembourg pour m'asseoir sur le banc de Jean Valjean". On écarquille devant la précision de la référence.
Il y a treize ans, Mykola avait dû rendre son uniforme de l'armée, où il officiait en tant que lieutenant-colonel. On venait de lui diagnostiquer un cancer du sang. "Une fois rétabli, après ma chimiothérapie, tous mes amis s'attendaient à ce que je devienne garde du corps ou agent de sécurité, mais moi je voulais voir du pays !"
Ce sera guide. En 2019, il s'offre son rêve, un Renault Traffic, et propose des tours d'Ukraine pour des groupes de six à huit personnes. Pas plus. La pandémie retarde ses plans ; la guerre les enterre. Au lendemain de l'invasion, il se porte volontaire. L'armée, soudain moins tatillonne sur son carnet de santé, l'accepte sans sourciller. A lui la formation de jeunes volontaires inexpérimentés, qui affluent par milliers. C'est son quotidien depuis maintenant six mois. Brièvement soigné à côté de Dnipro pour une blessure à la main, il est reparti vers le front est. En espérant reprendre bientôt la route avec "Mathilda", le surnom de sa voiture.
L'histoire de sa consoeur Anna est une "success story" inattendue. A Lviv, où elle résidait depuis trois ans, les fêtes de fin d'année drainaient chaque année des milliers de touristes, venus célébrer tantôt la Saint-Nicolas, tantôt le Noël catholique, le Nouvel An ou encore le Noël orthodoxe du 7 janvier. "Entre guides, on appelle ça le ramadan ukrainien", sourit-elle. Accueillie dès le début de la guerre à Varsovie, chez une amie polonaise, elle entreprend alors de créer des tours d'Ukraine... virtuels. "Une entreprise française m'a appelée et m'a proposé bénévolement son aide. Je ne connaissais rien de tout ça." Puis elle se lance. Assise à son bureau, elle raconte à des internautes, moyennant 11 euros pour une heure, l'histoire et la culture de son pays. Les clients affluent, 130 visites déjà, surtout des entreprises américaines, qui proposent l'activité à leurs salariés.
"Je suis un peu traumatisée"
A Kiev, c'est un quasi-retour à la normale, nous dit Tetiana en visio, à une terrasse de café. Après l'adrénaline des premiers mois, elle souffle un peu, et peine à se remettre de cette guerre, qui lui a pris bien plus que son gagne-pain. Aux premiers coups de canon, cette jeune quadragénaire se mue en "fixer", pour des équipes TV japonaises, puis américaines. Elle trouve des logements, des voitures, des gilets pare-balles, organise des interviews, traduit...
La fin mars est un vertige émotionnel. L'euphorie, d'abord, avec le repli des unités russes des alentours de Kiev. Puis le naufrage. Un coup de fil lui apprend le décès de son petit frère, sur le front est. Hurler sa peine. Attendre le corps. L'enterrer. Faire le deuil. Tout cela demande une énergie qu'elle n'avait jamais pensé devoir un jour puiser. "On ne peut jamais comprendre cette peur, cette douleur, avant de la ressentir".
Au même moment, le monde découvre les atrocités de Boutcha. Un massacre, à quarante minutes en voiture de chez elle. Dans un sanglot, Tetiana avoue : "Je suis un peu traumatisée de cette guerre." Désormais, elle veut surtout s'occuper l'esprit au maximum. Retaper entièrement son appartement, ce genre de choses. Chaque vendredi, elle cuisine avec des amies des barres énergétiques maison, pour les envoyer aux hommes sur le front.
Ils sont plus de 5000 guides à avoir assisté à l'anéantissement de leur activité. Mais à Kiev ou dans l'ouest du pays, on peut encore trouver des accompagnateurs qui proposent un tour de la ville. "La plupart des clients sont en fait des déplacés ukrainiens", nous explique Mariana Oleksiv, à la tête de l'Agence nationale pour le développement du tourisme. La fonctionnaire incite les guides à se rendre dans les coins du pays où il existe encore un peu de tourisme. "Mais une fois la guerre terminée, nous aimerions que les visiteurs reviennent", espère-t-elle.
Peut-on imaginer un tourisme post-conflit, où l'on se rendrait sur les lieux marquants de la guerre ? Possible. Mais trop tôt pour y réfléchir sérieusement. Il faudra aussi rebâtir une stratégie internationale. Avant la guerre, le pays d'où venait le plus grand nombre de touristes était la Russie.
Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosque le 24 août, en partenariat avec BFMTV.
