Le poison du doute s'infiltre parfois dans les endroits les plus inattendus. Invitée sur BFMTV le 1er septembre, Ségolène Royal a questionné la réalité de plusieurs exactions russes en Ukraine. L'ex-candidate socialiste à la présidence de la République avait notamment interrogé l'ampleur du bombardement de la maternité de Marioupol, évoquant une "propagande par la peur" instillée par le président ukrainien Volodymyr Zelensky. "Vous pensez bien que s'il y avait eu la moindre victime, le moindre bébé avec du sang, à l'heure des téléphones portables, on les aurait vus". Une affirmation qui a aussitôt provoqué un tollé, alors que ce bombardement a bel et bien été documenté par des organes de presse.
Ségolène Royal a néanmoins présenté ensuite ses excuses, reconnaissant avoir fait une "erreur" et assurant que sa parole a été "déformée". Mais cette sortie de l'ancienne ministre illustre bien comment, même six mois après la fin du siège de Marioupol, les récits qui contestent l'implication de Moscou dans le bombardement de la maternité de la ville persistent. La guerre en Ukraine ne se joue pas que sur le terrain. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, la bataille des narratifs fait rage, influençant parfois des personnalités qui n'ont rien à voir avec la russosphère.
Dans le cadre de sanctions économiques de Bruxelles à Moscou, les chaînes RT et l'agence de presse Sputnik, financées par le Kremlin, ont pourtant été suspendues le 2 mars. "Jusqu'à cette date, ces deux organes étaient clairement les deux instruments les plus importants du dispositif d'influence russe en France, note Maxime Audinet, docteur en études slaves de Paris-Nanterre et chercheur à l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire. Avant l'invasion, le site de Sputnik France affichait environ 12 millions de visites mensuelles, dont près de 9 millions dans l'Hexagone. Les contenus de RT France attiraient moins de monde, avec 2 à 3 millions de visites en France, mais généraient plus d'interactions sur les réseaux". Mais cette suspension n'aura pas mis un terme à l'essor des discours associés à la propagande pro-Poutine.
Le réseau RT France/Sputnik
Dans un premier temps, les voix d'ordinaire favorables à Moscou se sont montrées mesurées, comme sonnées par l'invasion russe en Ukraine. Mais ce statu quo n'aura pas duré longtemps. "On a fermé RT et Sputnik beaucoup trop tard pour que cela ait un quelconque effet", estime Marie Peltier, enseignante en histoire et auteure d'Obsession : dans les coulisses du récit complotiste. Pour l'essayiste belge, qui ausculte les effets de la désinformation russe sur les sociétés occidentales depuis le début de la guerre civile en Syrie, le mal était déjà fait. "La bataille des esprits était déjà lancée par les pro-Poutine, dans la mesure où les relais politiques étaient déjà bien implantés".
Avec l'arrivée de l'agence multimédia Sputnik en France en 2014, puis de RT France en 2017, Moscou a su tisser des liens et un réseau d'influence qui, désormais, vit par lui-même. "Le Kremlin n'a plus aujourd'hui besoin de ces organisations. Il a des relais d'opinion très divers, que l'on trouve autant à l'extrême droite qu'à l'extrême gauche", poursuit l'enseignante. Dans cette nébuleuse éparpillée façon puzzle sur différents courants politiques, réseaux sociaux, et plateaux télés, les arguments pro-Moscou font mouche selon la sensibilité de chacun. Tout en recyclant les mêmes recettes : relativiser la responsabilité de Moscou dans le conflit tout en accusant l'Otan, assurer l'inutilité des sanctions économiques prises contre le Kremlin, et dénigrer l'existence d'une contre-offensive ukrainienne.
Dans les promoteurs des narratifs pro-Poutine, on trouve ainsi beaucoup d'anciens du plateau de RT France. Si, pendant ses quelques années d'activités, la chaîne avait toujours pris garde à ne pas coller ouvertement avec le discours du Kremlin, accueillant des invités de tous les horizons, nombre de ses invités et chroniqueurs défendent aujourd'hui des éléments du narratif russe. Parmi eux, l'avocat Pierre Gentillet, membre du bureau de l'association Dialogue franco-russe, président-fondateur du "Cercle Pouchkine" - un think-tank "autour de la thématique du rapprochement franco-russe". Invité régulier de CNews mais aussi de la très droitière Radio Courtoisie, ou encore de la web-télé d'extrême droite TV Libertés, Pierre Gentillet marche sur des oeufs : il ne soutient pas Vladimir Poutine mais appelle néanmoins à la "prudence" contre la "propagande de guerre" qui viendrait de l'Ukraine et de ses alliés.
"Les dirigeants peuvent mentir pour justifier une guerre. Ils peuvent ! Ça ne veut pas dire que Zelensky ment. Ce n'est pas ce qu'on dit, mais toute l'histoire moderne nous a montré qu'il y a une instrumentalisation, expliquait-il au micro de Radio Courtoisie le 6 septembre, défendant les propos de Ségolène Royal. J'aimerais que toutes les personnes qui ont une véhémence contre la Russie soient les premières à partir sur le front parce qu'elles en seront les premières responsables". Dans ce contexte, tout mouvement de soutien à l'Ukraine est perçu comme une provocation à l'égard de la Russie, qui se traduirait forcément par une escalade entraînant l'ensemble du continent vers la guerre.
La peur de l'Otan
Impossible donc, de voir arriver une contre-offensive ukrainienne. Selon ces cercles, celle qui a lieu en ce moment sur le terrain n'en est pas vraiment une : il s'agit plutôt de celle de l'Otan, et derrière celle des Etats-Unis. "L'impression qui domine est qu'aux yeux des Américains compte moins le fait que les Kiéviens aient pris possession d'un territoire quasiment vidé de soldats russes, que la possibilité grâce à l'espoir, illusoire mais habilement entretenu, d'une victoire ukrainienne dans la guerre, de maintenir les dirigeants européens dans leur attitude hostile à la Russie", assure un article du site Le Courrier des Stratèges, tenu par Eric Verhaeghe, figure des cercles conspirationnistes.
En France, pays attaché à la doctrine gaulliste de non-alignement de l'Hexagone sur les Etats-Unis, les messages affirmant les intentions impérialistes des Etats-Unis derrière leur soutien militaire à l'Ukraine ont trouvé un terrain particulièrement fertile. "Vous pouvez trouver une oreille attentive à ces thèses au sein de la gauche anti-impérialiste, à l'extrême droite, ou chez les souverainistes", énumère Marie Peltier. Ce narratif est notamment poussé par Aymeric Chauprade, ancien député européen (ex-Front national), qui affichait son soutien à la Russie ce 11 septembre : "La Russie a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre, assurait-il dans un tweet. La contre-offensive ukrainienne est celle d'une nouvelle armée façonnée, financée et dirigée par l'Otan. Moscou ne laissera pas l'Otan progresser dans les territoires qu'elle voulait justement protéger de l'Otan".
Deux jours plus tôt, il n'hésitait pas à comparer, toujours sur Twitter, Jens Stoltenberg, secrétaire général de l'organisation, à Adolf Hitler : "Les deux pensent qu'il vaut mieux sacrifier tout un peuple que d'accepter l'évidence de la défaite. Petit soldat de Washington, Stoltenberg veut mener la guerre à la Russie jusqu'au dernier Ukrainien".
Actionner le "logiciel civilisationnel"
Cette rhétorique outrancière est reprise par plusieurs personnalités, comme l'avocat Régis de Castelnau, notamment contributeur à Front Populaire, la revue du philosophe Michel Onfray. Interpellant d'abord Le Figaro le 20 août, assurant qu'il "n'y aura jamais de contre-offensive ukrainienne" ("Ils n'en ont pas les moyens !") tweetait-il, il finit par s'agacer, le 11 septembre, d'une opération menée "par des étrangers dirigés par l'Otan". Epousant les arguments de Moscou, l'avocat désigne régulièrement sur son compte Twitter aux 33 000 abonnés les "nazis ukrainiens". Avancée par Poutine dès le début de l'offensive russe en Ukraine, la "dénazification" du pays par les Russes est toujours citée comme l'une des raisons de l'invasion.
C'est ainsi ce que rappelle Katya Kopylova, présentée comme une "diplomate et juriste russe francophone", dans un entretien réalisé pour la chaîne YouTube Livre Noir (302 000 abonnés), proche d'Eric Zemmour. Au cours de ces deux heures d'interview tournées à Yalta, en Crimée, la jeune femme développe à la lettre le discours du Kremlin : il ne s'agit pas d'une guerre, mais d'une opération spéciale. La Russie y a été poussée à cause du comportement des Occidentaux. Moscou veut "dénazifier" l'Ukraine. Ce condensé de narratif russe a été visionné près de 400 000 fois depuis sa sortie, le 31 août. "En parlant de dénazification, Poutine a invoqué notre logiciel civilisationnel, en se présentant comme celui qui allait combattre les hordes de barbares sanguinaires - ici, les nazis en Ukraine", décrypte Marie Peltier.
Dans cet univers où s'agglutinent diverses sensibilités, un sentiment domine : celui de la "résistance" à ce qui serait des manipulations de médias mainstream et du pouvoir. La condamnation unanime de l'agression russe a immédiatement été perçue comme suspecte par des sphères qui revendiquent leur côté anti-système. Les dirigeants de RT France ne s'y sont d'ailleurs pas trompés : si la chaîne a bien cessé de diffuser en Europe, elle n'en continue pas moins de produire du contenu. Celui-ci est accessible par l'intermédiaire d'un VPN - un logiciel qui permet de dissimuler dans quelle zone se trouve l'ordinateur de la personne qui consulte Internet - ou via des plateformes sulfureuses comme Odysee.
Créée en 2020 par un libertarien américain, Jeremy Kauffman, le site est devenu au fil des mois le refuge de nombre de vidéos trop sulfureuses pour YouTube. Très prisée par les complotistes français, elle sert désormais de refuge à ce qui reste de RT France. Exit les présentateurs vedettes comme Frédéric Taddeï ou Stéphanie de Muru, partis au moment de l'invasion. La chaîne a fait sa mue, et se radicalise. "On pouvait auparavant croiser des figures pro-Kremlin sur RT France, mais les profils dominants à l'antenne s'inscrivaient surtout dans une tradition souverainiste et anti-libérale, étaient proches des gilets jaunes ou partisans des médias "alternatifs". Beaucoup ont quitté le navire depuis l'invasion de l'Ukraine, et l'on voit apparaître parmi les présentateurs des relais historiques de l'influence russe en France, souvent proches de l'extrême droite et installés à Moscou", remarque Maxime Audinet.
L'oreille des complotistes
On y retrouve néanmoins encore de vieux amis de la chaîne, comme Olivier Delamarche, éditorialiste économique, ou encore Alexis Poulin, ancien du Média, désormais intervenant régulier chez Sud Radio. L'éditorialiste continue sa "revue de presse" sur RT France, y fustigeant régulièrement "l'alliance otanesque" et "l'alignement" de l'Europe sur les Etats-Unis. Des passages qu'il partage régulièrement sur sa boucle Telegram. Car sur la messagerie cryptée, pas de risque d'être "censuré" par les grandes plateformes. La boucle Telegram Russosphère - 31 000 abonnés - offre à cet égard un condensé de cette opposition entre d'un côté "Natoland" - dérivé de l'acronyme anglo-saxon de l'Otan - et la Russie.
Au programme : images avec des commentaires amourachés sur des images de "Vladimir Poutine jeune", condamnation de "l'Occident" et moqueries des sanctions économiques qui bénéficieraient finalement à une Russie proche de la Chine. Sur sa boucle, l'entrepreneur Silvano Trotta, figure du complotisme antivax français, abreuve ses 161 000 abonnés d'une majorité de messages sur le Covid-19, panachée de messages s'agaçant du traitement médiatique de la guerre en Ukraine. Pas d'image de la contre-offensive ukrainienne : Trotta partage plutôt des images de la ville séparatiste de Donetsk, déplore "que les Ukrainiens continuent de bombarder les civils".
Il s'alarme aussi des conséquences des sanctions économiques sur le portefeuille des Français, conteste les avancées ukrainiennes, ou sous-entend une implication physique des militaires américains dans le conflit. Ce 15 septembre, il a par exemple partagé d'un "court extrait vidéo" qui "fait le tour du Web" : on y voit des hommes vêtus de tenues militaires, supposément en Ukraine, qui parlent Anglais. A chaque fois, le ressort narratif est similaire : l'agression russe est en réalité un conflit opposant Moscou et Washington. Paris, et les Européens en général, seraient entraînés dans cette guerre qui ne dit pas son nom à cause de leur alignement sur les Etats-Unis. A la fois victimes économiques et vassaux politiques d'une situation qu'ils ne maîtrisent pas. "L'imaginaire anti-système s'arrime à l'imaginaire anti-impérialiste. Il y a un vrai continuum sémantique entre les deux, parce que, dans l'esprit anti-impérialiste, on pense que les démocraties sont un leurre, un prétexte servant à asseoir la domination occidentale", explique Marie Peltier.
Anti-impérialistes, anti-systèmes et complotistes... Autant de messages pour autant de sensibilités différentes, qui, souvent, s'entrecroisent. "L'une des grandes stratégies de la Russie est de répandre beaucoup de messages différents et de faire des tentatives pour voir ceux qui prennent ou non, analyse Roman Adamczyk, analyste co-auteur d'un rapport sur l'impact de la guerre en Ukraine sur les communautés radicales sur Internet pour l'Institut for Strategic Dialogue. Généralement, les messages qui fonctionnent le mieux sont ceux qui entrent en résonance avec des préoccupations qui existent déjà". Comme on jette une allumette sur un baril de poudre.
