Le 10 février dernier, dès l'annonce de son arrivée à la tête du Conseil supérieur des programmes (CSP), les accusations fleurissent sur les réseaux sociaux. Pour certains syndicats et professionnels du monde éducatif, la nomination de Mark Sherrigham - qui remplace Souad Ayada partie présider le nouvel Institut français d'islamologie - est vécue comme une provocation. Dans un communiqué, le SE-Unsa le qualifie de "personnalité très conservatrice proche des milieux catholiques traditionnalistes et qui a montré, par le passé, une certaine aversion pour le dialogue social". La FSU exprime sa "vive inquiétude fondée sur des propos des plus ambigus que Mark Sherringham n'a cessé de tenir". Le 14 février, Yannick Jadot, candidat écologiste à la présidentielle, s'émeut à son tour de la nomination d'un "partisan de l'intégration explicite du christianisme dans les questions d'éducation". Jean-Michel Blanquer "démontre à nouveau qu'il conçoit cette autorité avant tout comme la courroie de transmission de ses marottes idéologiques", avance-t-il.
Rien d'étonnant à ce que cette nouvelle suscite autant de remous, le poste en question ayant une dimension hautement politique et stratégique. Certes, le CSP, créé en 2013 par la loi Peillon, se présente comme une instance "indépendante" qui a pour ambition d'introduire plus de pluralisme dans les programmes éducatifs. Pour autant, chaque ministre de l'Education nationale nomme à la présidence une personnalité qui partage sa vision de l'école. Dès son arrivée en 2017, Souad Ayada, classée par certains dans le camp des "conservateurs", comme Jean-Michel Blanquer, avait dû ferrailler avec le clan des "pédagogistes". Comme elle, Mark Sherringham doit s'attendre à des attaques en règle de ses détracteurs. A peine a-t-il pris place dans son nouveau fauteuil que la bataille a commencé.
Mark Sherringham, présenté comme un "homme de l'ombre" par son entourage, est rompu aux rouages du système éducatif. Normalien, titulaire d'un doctorat de philosophie, il enseigne à l'Institut universitaire de formation des maîtres d'Alsace entre 1993 et 2004. L'année suivante, il rejoint les rangs de l'inspection générale de l'Education nationale. Il gravite également dans la sphère politique puisqu'en 1980, il devient conseiller au cabinet du premier ministre Raymond Barre. Dans les années 2000, le haut fonctionnaire officie ensuite sous les ordres des ministres de l'éducation François Fillon et Xavier Darcos. Dans ses écrits et au cours de certaines de ses interventions, celui qui a présidé le Conseil de la faculté de théologie réformée d'Aix-en-Provence (de 1989 à 1998) a plusieurs fois disserté sur la place du christianisme dans le champ éducatif.
Certains de ses propos ressurgissent aujourd'hui. En 2009, dans l'hebdomadaire Famille chrétienne, il définissait l'école publique comme "l'héritière de l'école chrétienne". Et s'interrogeait : "Le moment n'est-il pas venu de réintroduire explicitement le christianisme dans le champ des questions éducatives les plus actuelles ?". Quelques années auparavant, en 2004, il participait à une table ronde organisée par le Centre international d'études pédagogiques. "La laïcité ne sera capable d'une refondation et d'un renouvellement que si elle accepte (...) de considérer que la religion n'est pas seulement un problème culturel mais bien une voie d'accès à la question des finalités ultimes de l'humanité" avançait-il.
Certains syndicats "inquiets"
Ce qui suscite l'inquiétude de certains syndicats d'enseignants. "Même si l'on ne conteste aucunement le droit de M. Sherrigham d'affirmer sa foi, notamment dans de nombreuses revues catholiques, la question de l'impartialité du nouveau président du CSP est posée", avance Rémy-Charles Sirvent, secrétaire national du SE-Unsa, et secrétaire général du Comité national d'action laïque. Paul Devin, président de l'Institut de recherche de la FSU prévient également qu' "il faudra rester vigilant" et "veiller à ce que les convictions personnelles de Mark Sherringham n'influent pas sur l'exercice de ses fonctions". Contacté par L'Express, l'intéressé précise : "Tous les propos qui me sont "reprochés" par certains aujourd'hui ont été prononcés entre 2001 et 2004 dans le cadre de colloques universitaires, autour de la publication du rapport de Régis Debray sur "l'enseignement du fait religieux à l'école de la République". L'interview de 2009 ne fait que reprendre certains de ces propos". A l'époque, il était maître de conférences de philosophie. "Mes interventions relevaient donc de la liberté universitaire. Je précise qu'aucune de ces interventions n'a eu lieu pendant mes cours", ajoute Mark Sherringham.
Le 13 février dernier, Jean-Michel Blanquer, interrogé au sujet de cette nomination, s'est également efforcé de balayer cette polémique. "Nous ne sommes pas l'Union soviétique, nous sommes la France. Ça veut dire la laïcité, liberté religieuse complète, neutralité complète de l'Etat par rapport aux religions. Mais aucunement le combat contre le besoin métaphysique de l'homme ni contre les religions", avait-il expliqué. Au sein de l'instance, qui réunit six parlementaires, deux représentants du Conseil économique, social et environnemental et "dix personnalités qualifiées" (universitaires ou inspecteurs généraux), on préfère pour l'instant garder le silence. A l'exception de Max Brisson, sénateur LR, qui n'hésite pas à monter au créneau. "Sur le papier, Mark Sherringham me semble avoir toutes les qualités professionnelles requises pour exercer cette fonction", assure celui qui connaît bien le monde éducatif pour avoir été lui-même inspecteur général. "Ces procès en sorcellerie menés par les partis et syndicats de gauche dès qu'on n'entre pas dans le cadre de ce qui est considéré comme la doxa dominante sont tout simplement insupportables !", s'agace-t-il.
Dans leur livre, "L'école hors de la République. Enquête au coeur des réseaux de l'enseignement parallèle" (Robert Laffont, 2021), les journalistes Anna Erelle et Jacques Duplessy, évoquent les rôles troubles qu'aurait récemment joué Mark Sherringham. L'homme est notamment soupçonné d'avoir exercé des pressions sur le recteur de Rennes, en juillet 2020, pour que des élèves de trois lycées hors contrat de confession catholique obtiennent leur bac malgré un "dossier de contrôle continu incomplet". Les candidats malheureux auraient finalement décroché leur diplôme grâce à son intervention. "Ces affirmations sont fausses, assure Mark Sherringham. J'espère que leurs auteurs auront l'honnêteté de vérifier leurs sources et de présenter un démenti." "Je tombe des nues quand je lis ce qui est écrit sur lui", confie également Caroline Pascal, cheffe de l'inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche. "Mark Sherringham, qui exerce la fonction d'inspecteur général depuis 17 ans, est un professionnel reconnu qui a une palette d'expertises très large", témoigne-t-elle. Avant d'ajouter : "Extrêmement rigoureux jusqu'à être parfois un peu rugueux dans le travail, je ne lui ai jamais connu la moindre entorse au principe de déontologie".
Un défenseur des écoles hors-contrat ?
Il se dit également que Mark Sherringham serait proche de personnalités défendant les écoles hors contrat, comme Anne Coffinier, fondatrice de la Fondation Kairos, abritée par l'Institut de France. Lequel est présidé par Xavier Darcos. "J'ai été amenée à croiser Mark Sherringham lors de ses passages dans différents cabinets", reconnaît la jeune femme. "En 2020, avec l'association Créer son école que je préside, nous avons organisé une formation pour les responsables d'établissements hors contrat, au cours de laquelle il est intervenu pour préciser le contour des missions d'inspection organisées par l'Etat", poursuit-elle. Paul Devin dénonce une "confusion des genres". "Comment peut-on imaginer présider le CSP tout en rendant, par ailleurs, des services de ce style à des écoles qui enseignent hors des programmes nationaux ?", interroge ce membre de la FSU. "Un faux procès" pour Caroline Pascal qui précise que l'intervention de Mark Sherringham a été effectuée dans le cadre de ses fonctions. En 2018, ce dernier avait été chargé de co-piloter une mission d'inspection générale sur le suivi de la mise en oeuvre de la loi Gatel liée au contrôle des établissements privés hors-contrat. "C'est à la suite de cette mission que j'ai accepté d'intervenir devant des responsables d'écoles hors contrat pour leur présenter les exigences de l'Education nationale en matière de contrôle et de suivi de leurs établissements", explique-t-il.
Par le passé, Mark Sherringham fut le maître d'oeuvre de la réforme des Instituts universitaires de formation des maîtres. C'était en 2008, quand Xavier Darcos était ministre. Un épisode qui lui a valu quelques inimitiés au sein du monde syndical. Christian Chevalier, à l'époque en charge du dossier pour le compte du SE-Unsa, évoque un homme "discret" et "très fuyant". "On avait du mal à établir un dialogue avec lui, regrette l'ex-responsable syndical. C'est quelqu'un qui préférait éviter les conflits. Il vous faisait croire qu'il tiendrait compte de vos demandes et remarques mais, par la suite, il n'en faisait qu'à sa tête." Les deux hommes ont également eu de vives divergences de fond. "Mark Sherringham a mis en place une formation des enseignants extrêmement conservatrice, axée sur la maîtrise de la discipline, bien plus que sur le geste professionnel ou la pédagogie", avance Christian Chevalier. Une nouvelle ligne de fracture entre les "conservateurs" et les "pédagogistes". Cette même année, les programmes scolaires de l'enseignement du primaire seront également refondés. A la manoeuvre... un certain Mark Sherringham. "A l'époque, on commençait à débattre de sujets comme celui de la méthode globale. Les programmes ont été réécrits dans un sens plus traditionnaliste", se souvient Alain Boissinot, ancien recteur de l'académie de Versailles et ex-directeur de cabinet de Luc Ferry. "On était déjà dans ce courant de pensée qui a ensuite été repris et amplifié par Jean-Michel Blanquer", poursuit celui qui fut à la tête du Conseil supérieur des programmes d'octobre 2013 à juin 2014.
La méfiance qui s'exprime aujourd'hui vis-à-vis de la nomination du nouveau président du CSP illustre bien les vives querelles idéologiques entre les deux camps. "C'est comme si Jean-Michel Blanquer avait voulu faire perdurer son mandat au-delà de l'élection présidentielle", estime un de ses opposants. Pour sa part, Alain Boissinot regrette que ces débats prennent le pas sur les questions de fonctionnement. "Le CSP se heurte aujourd'hui à de vrais écueils comme le rythme effréné auquel il doit se soustraire. La fréquence et la vitesse auxquelles sont modifiés les programmes donnent le tournis aux enseignants sur le terrain. Ce système mériterait d'être totalement revu", estime le haut fonctionnaire. Une telle réforme n'est pas d'actualité. Les sujets à l'ordre du jour du CSP ? Le numérique dans l'enseignement, et la formation initiale et continue des professeurs. "D'autres chantiers seront évidemment lancés dans les mois à venir, en particulier après les prochaines échéances électorales", explique Mark Sherringham. C'est bien à partir de là que tout se jouera.
