C'est l'épilogue d'une longue bataille judiciaire pour l'enseignant Matthieu Faucher. Le 17 décembre dernier, la cour administrative d'appel de Bordeaux a ordonné la levée des sanctions prises à son encontre et demandé sa réaffectation à l'école élémentaire de Malicornay, qu'il avait dû quitter brutalement il y a quatre ans. L'affaire avait fait grand bruit à l'époque, dépassant les frontières de ce petit village de l'Indre. Ce professeur des écoles avait été suspendu par sa hiérarchie, puis muté, après avoir fait travailler ses élèves sur des textes de la Bible. Sa hiérarchie lui reprochait alors d'avoir "enfreint son devoir de neutralité et de laïcité". Depuis, le jeune homme n'avait cessé de clamer son innocence. "Même si, à force, on s'endurcit, je suis passé par des moments très difficiles", confie-t-il aujourd'hui, heureux et soulagé d'être enfin lavé de tout soupçon.

En effet, le verdict de la cour d'appel est clair : "M. Faucher n'a à aucun moment manifesté une quelconque croyance religieuse dans l'exercice de ses fonctions d'enseignant." Le jugement stipule bien que "les textes ainsi que les extraits de film et de dessin animé présentés par M. Faucher à ses élèves dans le cadre d'un enseignement de français ont fait l'objet d'une mise en perspective géographique et historique ainsi que d'une mise en relation avec d'autres textes (...) et ont servi d'ouverture pour aborder des thèmes en rapport avec le programme d'éducation morale et civique." Bref, l'enseignant n'a pas commis de faute professionnelle. Un désaveu pour le rectorat de l'académie d'Orléans-Tours qui l'avait sanctionné. Mais aussi pour le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui avait mis en cause les méthodes pédagogiques de l'enseignant, évoquant une "attitude empreinte de prosélytisme".

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Comment Matthieu Faucher, âgé de de 37 ans à l'époque des faits, s'est-il retrouvé au centre de cette polémique ? Le début de l'"affaire de Malicornay" remonte au 31 janvier 2017. Ce jour-là, l'enseignant, seul maître à bord de cette petite école qui ne compte qu'une unique classe de CM1-CM2, reçoit la visite surprise d'un inspecteur de l'Éducation nationale. La veille, l'administration avait réceptionné un courrier anonyme d'un mystérieux collectif de "parents et de grands parents d'élèves", intitulée "Cas de prosélithysme (sic) religieux à l'école de Malicornay". Un document à charge de trois pages qui dénonçait le "grand égarement de ce professeur vis-à-vis de l'école laïque et républicaine". L'inspecteur envoyé sur place fouille la classe, interroge les élèves en aparté, et se plonge dans l'objet du "délit" incriminé par le mystérieux corbeau : un document d'une vingtaine de pages photocopiées regroupant des passages de l'Exode et des Evangiles. Le document de présentation, qui s'intitule "Le christianisme par les textes - étude littéraire d'extraits bibliques", précise que les élèves, en complément, ont été amenés à visionner des extraits de L'Evangile selon saint Matthieu de Pasolini et du dessin animé Le Prince d'Egypte.

Une question de "culture générale" pour l'enseignant

Interrogé à l'époque par L'Express, l'enseignant, diplômé de lettres classiques et passionné de culture antique, stipule bien que ce travail s'inscrit dans le cadre d'un projet sur les "mythes et légendes" recommandé dans les programmes. "La qualité d'écriture, mais aussi les récits incroyables que l'on trouve dans la Bible en font un formidable objet d'étude", explique-t-il alors, mettant en avant un souci de "culture générale". "Dans notre campagne berrichonne, les symboles chrétiens sont omniprésents, mais pas toujours compris des élèves", poursuit-il. Qui est ce barbu sur une croix à côté de la salle des fêtes ? Pourquoi mon père dit qu'il ne faut pas être treize à table ? Pourquoi on ne travaille pas à Pâques ? Voilà les questions auxquelles il se dit confronté régulièrement.

Les explications et les détails de la démarche de Matthieu Faucher ne convainquent pas le rectorat de l'académie d'Orléans-Tours qui lui inflige la sanction disciplinaire du déplacement d'office. Motif ? L'exploitation "de sources religieuses inadaptées à l'âge de ses élèves". La "fréquence" et la "densité" de la présentation de ces textes compromettent, selon elle, "la neutralité à laquelle il est astreint". "À l'annonce de la sanction, j'étais tétanisé ! Comme si un rouleau compresseur venait de me passer dessus", se souvient Matthieu Faucher. Dès le départ, l'enseignant peut toutefois compter sur le soutien de nombreux parents d'élèves qui louent son "investissement" et son "professionnalisme", mais aussi sur l'appui de plusieurs élus locaux, dont le maire du village de Malicornay. "Sans eux, j'aurais eu du mal à relever la tête", soupire le désormais quadragénaire. Au fil de ces années, il a également reçu l'aval de plusieurs intellectuels, philosophes, universitaires ou historiens. À commencer par celui de Régis Debray, auteur d'un rapport de référence sur l'enseignement du fait religieux en 2002. René Nouailhat, fondateur de l'Institut de formation pour l'étude et l'enseignement des religions a, quant à lui, consacré un livre à cette affaire (La leçon de Malicornay. Le fait religieux pris en otage, éd. L'Harmattan). "Tous m'ont confirmé que mon travail, lié à l'enseignement du fait religieux, était bien conforme aux programmes du primaire", insiste Matthieu Faucher.

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Le 12 juillet 2019, le tribunal administratif de Limoges, qui avait été saisi par Matthieu Fauchet, ordonne l'annulation des sanctions prises à son encontre et demande au rectorat de l'académie d'Orléans-Tours de lui faire réintégrer son poste initial à Malicornay (décision qui ne sera pas appliquée). Pour l'enseignant, le soulagement est de courte durée ... Le mois suivant, Jean-Michel Blanquer dépose une requête contre lui. Le ministre de l'Éducation nationale demande l'annulation du jugement du tribunal administratif de Limoges, soutenant que les faits évoqués dans l'affaire de Malicornay "révèlent une attitude empreinte de prosélytisme". Un nouveau coup de massue pour l'enseignant qui se dit "stupéfait". "Certes, ma hiérarchie m'avait reproché d'avoir présenté des textes à caractère religieux trop longs, inadaptés à l'âge de mes élèves, éloignés des programmes... Mais la piste du prosélytisme avait été très vite écartée ! Pourquoi ressurgit-elle à ce moment là ?", s'interroge-t-il. Enfin, le 17 décembre dernier, ultime coup de théâtre : la cour administrative d'appel de Bordeaux met fin à cette longue bataille judiciaire en dédouanant totalement Matthieu Faucher.

Ce dernier réintégrera-t-il la petite école de Malicornay après les vacances de Noël ? "En théorie, j'ai la possibilité de reprendre mon poste dans un délai d'un mois à compter du jugement", répond Matthieu Faucher qui, depuis 2017, assure des remplacements ponctuels dans le département de l'Indre. "Mais, en pratique, c'est plus compliqué. Je ne voudrais pas perturber la sérénité qui a mis beaucoup de temps à revenir à Malicornay", poursuit-il. L'enseignant prendra sa décision en concertation avec les différents acteurs concernés. Quoiqu'il en soit, le professeur réhabilité entend bien continuer à "lutter contre d'autres injustices", notamment à travers ses fonctions syndicales. "J'éprouve le besoin d'aider, à mon tour, les collègues en difficulté ou suspendus abusivement, explique-t-il. Et, croyez-moi, il y a du travail..."