Emmanuel Macron aura-t-il son Henry Kissinger ? Durant la campagne présidentielle, le groupe de travail chargé de son programme en matière de défense a planché sur une réforme des affaires stratégiques à l'Elysée. Comme l'a révélé le média spécialisé Intelligence Online, cette cellule, qui comprenait les députés Jean-Michel Jacques et Laetitia Saint-Paul - référente du volet militaire du programme -, mais aussi l'amiral Bernard Rogel, chef d'état-major particulier du président de la République entre 2016 et 2020, a proposé la création d'un National Security Council (NSC) à la française. Aux Etats-Unis, cette instance placée auprès du président, qui fut dirigée par Kissinger ou Condoleeza Rice avant leur passage au gouvernement, coordonne la politique nationale en matière de diplomatie et de défense. Le chef de l'Etat réfléchit à transposer l'idée, moyennant quelques aménagements. La réforme chamboulerait le fonctionnement actuel des institutions puisque des organes comme l'état-major particulier, le coordonnateur du renseignement ou la cellule diplomatique du Château seraient refondus.

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La proposition n'est pas nouvelle, tant s'en faut. "C'est un serpent de mer, réagit Philippe Hayez, ancien directeur-adjoint du renseignement de la DGSE et chargé de cours à Sciences po. La première proposition d'un NSC français date, à ma connaissance, de 1981, et a été faite à Jacques Attali par Jean-Louis Gergorin, qui dirigeait à l'époque le Conseil d'analyse et de prévision du Quai d'Orsay" A l'époque, Attali, séduit par le projet, tente de convaincre François Mitterrand, en vain. L'hypothèse rebondit en 2007. Michel Rocard et Alain Bauer livrent un long plaidoyer "pour un Conseil de sécurité nationale", dans la Revue Défense nationale, en octobre. "On pensait que le monde avait changé, et qu'il fallait une coordination particulière des enjeux stratégiques. D'où ce Conseil de sécurité nationale qui aurait compté une soixantaine de personnes, plus un groupe d'experts intermittents", raconte Alain Bauer. A l'époque, le président Sarkozy est emballé. Son conseiller diplomatique, Jean-David Levitte et l'état-major particulier, moins. "Pour eux, c'était une intrusion insupportable dans leur secteur", se souvient le criminologue. Le projet en lui-même finit par être enterré, mais quelques pas vers plus de coordination entre la diplomatie, la défense et la sécurité intérieure sont bien réalisés. "On a fusionné les Renseignements généraux et la Direction de la surveillance du territoire, on a élargi le conseil de défense, on a réformé le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, on a créé le Conseil national du renseignement", énumère Alain Bauer.

"Nouveau poids lourd"

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Le projet du groupe "Rogel-Saint-Paul" vise à renforcer la tutelle de l'Elysée sur les affaires stratégiques, alors que la gestion du Mali ou du conflit en Ukraine par les agences a été jugée pour le moins perfectible. Les services de renseignement, la cellule diplomatique et l'état-major particulier seraient incités à se rapprocher. "Le Conseil de sécurité nationale est un couteau suisse qui permet en théorie de résoudre un certain nombre de problèmes. Ça permettrait sans doute de mieux articuler le travail de la cellule diplomatique et de l'état-major particulier, et de mieux intégrer le renseignement", estime Philippe Hayez. Des comptes seraient rendus au président à intervalles réguliers. "C'est une réforme qui marquerait la présidentialisation du régime", note le diplomate François Heisbourg, chargé de concevoir le programme défense d'Emmanuel Macron en 2017. A l'époque, sa cellule s'était interrogée sur la pertinence de cette structure, sans in fine proposer sa création au candidat. Philippe Hayez note d'ailleurs qu'une réforme de ce type n'aurait de sens que si elle était accompagnée d'une débauche supplémentaire de moyens humains : "Le cas test, c'est le Sahel. Avec un Conseil de sécurité nationale, la situation aurait-elle été gérée autrement ? Je ne le crois pas. Ce qui compte vraiment, ce sont les moyens engagés, la coopération avec nos partenaires étrangers, et finalement notre capacité à peser sur les situations".

Si la conjoncture politique n'a sans doute jamais été aussi favorable à un Conseil de sécurité nationale, il faudra probablement passer outre l'opposition des grandes directions, qui se trouveraient dépossédées d'une partie de leur périmètre de compétence. Ce "NSC" français supposerait aussi la création d'un poste de conseiller à la sécurité nationale, qui pourrait faire de l'ombre aux ministres et aux plus proches collaborateurs. Les noms de l'amiral Rogel et de Laurent Nuñez circulent déjà. "On aurait un nouveau poids lourd à l'Elysée, est-ce que le président voudra vraiment ça ? Il faudrait trouver la bonne personne", analyse François Heisbourg. En Macronie, les grandes réformes sont rarement déliées des questions de ressources humaines.