C'est l'une des enquêtes les plus marquantes de ces derniers mois, sur un sujet encore peu exploré en France: les thérapies de conversion. Pendant près de deux ans, Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre ont observé, en France, des hommes et des femmes prendre part à ces rassemblements pour tenter de "guérir" leur homosexualité. Le travail des deux journalistes est d'autant plus inédit qu'ils sont parvenus à infiltrer certains de ces groupes. Jean-Loup Adénor prenant pour "couverture", le nom de Guilem.
Dans Dieu est amour, à paraître le 9 octobre, Jean-Loup Adénor raconte ainsi certaines scènes qui dépassent l'entendement. Des scènes que les téléspectateurs pourront voir dans "Homothérapies, conversion forcée", un documentaire diffusé le 26 novembre prochain sur Arte. Se faisant passer pour un étudiant en droit, boucles brunes et lunettes en écailles, il a planté sa tente dans le parc du manoir de Lux, un paisible village de quelque 2000 âmes, au sud de Chalon-sur-Saône (Saône et Loire). Le voici dans la peau d'un homme de 28 ans, chrétien, tiraillé entre sa foi et son attirance pour les personnes du même sexe. Il s'est inscrit à la "session de restauration" organisée par l'association "Torrents de vie". Un camp d'été, dirigé par le pasteur suisse Werner Loertscher, dont les internautes se refilent l'adresse sous le cybermanteau.
"Brebis homos égarées"
En quoi consiste cette formation? Pour 300 euros la semaine, repas au réfectoire compris, l'évangéliste et sa pimpante femme Charlotte, entourés d'équipiers - ou de sous-bergères et de sous-bergers, comme aiment à les appeler les deux sexagénaires - proposent, plus ou moins ouvertement, aux "brebis homos égarées" de "revenir dans le droit chemin". Le tout dans un cadre bucolique et une ambiance bon enfant.
S'il n'y avait eu l'âge et le profil de la centaine de participants - pour la plupart, des quadras et des quinquas en proie à un profond mal-être, Jean-Loup Adénor, alias Guilem, se serait effectivement cru dans une colonie de vacances. Quelques incongruités l'avaient certes frappé, comme les intitulés alambiqués des enseignements. La conférence de l'intervenante Joëlle "Limites transgressées, coeur envahi" portait en fait sur les abus sexuels et leurs ravages. Il y avait aussi ces invitations répétées à s'ouvrir, devant le Christ en croix et au son des tam-tam, sur ses traumatismes d'enfance. Car pour "Torrents de vie", les racines du mal se trouvent essentiellement dans les faillites parentales. On ne naît pas homosexuel. Qu'importe, notre candidat au "changement d'aiguillage" était prêt à endurer ce déballage de souffrances intimes pour parvenir à ses fins. Sur les conseils des organisateurs, il s'était même au préalable procuré "Vers une sexualité réconciliée", l'ouvrage de l'Américain Andrew Comiskey, un ex-gay, aujourd'hui marié et père de quatre enfants. Une référence à Lux.
Des séances d'exorcisme pour guérir l'homosexualité
Mais cet après-midi, lorsque la frêle équipière Rosanne* avait appelé le public à agiter des drapeaux de couleur en priant haut et fort pour chasser Satan et tous les démons possibles de la perversion sexuelle, le jeune homme était à deux doigts de prendre ses jambes à son cou et de claquer la porte de la chapelle. C'en était trop pour lui.
On a peine à le croire, mais ces pratiques occultes, courantes aux Etats-Unis, existent aussi bel et bien dans l'Hexagone. A Paris, notamment dans la paroisse de Belleville, et en province (Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux ou Nantes, entre autres), des groupes chrétiens - Torrents de vie, donc, mais encore Courage en France, l'Emmanuel, la Communauté des béatitudes, l'Association pour la formation chrétienne de la personne... - et des thérapeutes libéraux (médecins généralistes et pseudo-psychologues) se donnent pour mission de "restaurer" les individus désorientés par leurs attirances sexuelles.
Ces "homothérapies" prennent la forme de groupes de paroles, d'entretiens individuels, de témoignages de repentis, de prières de délivrance ou d'autres méthodes encore plus ubuesques, comme cette séance d'exorcisme à laquelle Guilem a assisté à Lux. Avec un seul et même but : ramener les "déviants" vers "une saine sexualité" ou, à défaut, les rendre abstinents.
Des pratiques confidentielles
Des homosexuels victimes de ce type de stages, il en existe probablement des milliers, même s'il est difficile d'avancer des chiffres, dans la mesure où ces agissements restent, la plupart du temps, confidentiels. De peur d'être pointées du doigt, les associations elles-mêmes se défendent d'ailleurs de vouloir "soigner" ces hommes et prétendent ne chercher qu'à les accompagner.
Certains participants, comme Benoît Berthe, un jeune Bourguignon issu d'une famille pieuse dont l'histoire est relatée dans le livre, se rendent à des Agapè - des retraites spirituelles de "guérison intérieure" - sous la contrainte de leurs proches. D'autres suivent, de plein gré, les thérapies. Par acquis de conscience, plus que par conviction. Ainsi en est-il de frère François, un diacre inscrit à la dernière "session de restauration" de Torrents de vie, en même temps que Guilem. A 80 ans bien sonnés, le religieux n'attendait rien de sa démarche. Une chance pour lui. Car c'est effectivement là que le bât blesse. Les confidences recueillies par les deux journalistes sont éloquentes : aucun de ces hommes, aucune de ces femmes, n'a changé d'orientation sexuelle à l'issue du séminaire. Tout juste ont-ils appris à réfréner leurs pulsions. Mais au prix de quelle frustration ?
La France doit-elle alors interdire les "thérapies de conversion sexuelle" ? Pour Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre, la question ne fait aucun doute. D'autant que d'autres pays, comme Malte, l'ont déjà fait, avant elle. Le débat est actuellement sur le tapis. Les deux parlementaires - Laurence Vanceunebrock-Mialon, députée LREM,et Bastien Lachaud, membre de la France insoumise - en charge du dossier ont commencé les auditions officielles et officieuses. Verdict avant l'été.
Dieu est amour, par Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre. Flammarion, 304 p. 19,90¤, En librairies le 9 octobre.
* Certains prénoms ont été modifiés
