Accroupi face à une malle verrouillée, Vincent pousse un soupir de soulagement. "C'est bon, je l'ai !", lance-t-il à son équipe, brandissant le cadenas qu'il vient d'ouvrir. Cris de victoire autour de la table : depuis une dizaine de minutes, le petit groupe tentait de se mettre d'accord sur la suite de lettres permettant de déverrouiller l'objet, et de découvrir les indices cachés à l'intérieur de la fameuse boîte. En suivant des stickers codés, et sans se laisser déconcentrer par la musique angoissante grésillant sur une enceinte portable, les partenaires de Vincent y découvrent plusieurs jeux de logique à terminer dans le temps imparti. Chacun tente de se concentrer sur une tâche. "Ok, ce puzzle doit sûrement créer une suite de chiffres", analyse rapidement Luca du haut de ses 22 ans. "Je m'occupe de te dicter les directions à suivre !", indique Sophie à Vincent, déjà plongé dans un labyrinthe miniature de pions colorés.

"On peut couper cette musique angoissante ?", demande le trentenaire en souriant, provoquant un rire général autour de lui. "Allez, je tente de mettre les chiffres dans l'ordre", enchaîne de son côté Angélique, comprenant en quelques secondes la logique du jeu. Les solutions s'enchaînent, l'énigme est résolue en moins de vingt minutes. "Yes, on a réussi !", se réjouit le groupe. Les quatre hommes et deux femmes qui le composent se tutoient déjà, grisés par la victoire. Pourtant, la plupart d'entre eux ne se connaissaient pas quelques heures plus tôt - et l'escape game auquel ils viennent de participer n'a rien d'une sortie entre amis. Contrairement aux apparences, Vincent, Angélique et les autres se sont rejoints dans cette grande salle du rugby club de Draguignan, dans le Var, pour des raisons professionnelles.

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Potentiels recruteurs ou au chômage, tous ont été contactés quelques semaines plus tôt par l'agence Pôle Emploi de la commune, qui leur a promis une expérience "innovante" pour se rencontrer - sans pour autant leur dévoiler le programme de la journée. "On a demandé aux employeurs de s'habiller de manière décontractée, et on a promis aux demandeurs d'emploi qu'ils ne seraient pas déçus", souligne Séverine Dupouy, responsable équipe entreprises à l'agence Pôle Emploi de Draguignan et coordinatrice du projet. Le but ? Mélanger ces deux publics, de manière anonyme et insolite, à l'occasion de l'initiative régionale "100% Emploi".

"Les personnalités se dégagent très vite"

En ce jeudi matin pluvieux de novembre, une vingtaine de profils de recruteurs et de candidats se sont ainsi retrouvés, légèrement intrigués, à l'accueil du club de rugby de Draguignan - dont les vastes locaux ont été gracieusement prêtés par le président de la structure. Sélectionnés en amont par les conseillers Pôle Emploi, tous les demandeurs ont un niveau Bac à Bac +4, et sont à la recherche d'un poste de directeur, de comptable, de gestionnaire de paie ou encore de conseiller bancaire. Les futurs employeurs, eux, tentent de trouver la perle rare. "On voudrait rencontrer quelqu'un avec qui les relations passent bien : le côté humain du recrutement est très important pour nous", témoignent David et Béatrice Soto, directeurs du Super U de Fayence, situé à quelques kilomètres de là. "Ces rencontres insolites sont bien plus intéressantes qu'un entretien classique, où l'on ne voit rien ou presque de la personnalité de quelqu'un. En tant qu'employeur, c'est passionnant", souligne David entre deux tasses de café. Le patron parle doucement : alors que la salle se remplit, personne ne doit savoir que lui et sa femme sont de potentiels recruteurs, afin de ne pas biaiser les relations qui pourraient s'établir durant la matinée.

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Après quelques minutes de flottement, l'annonce est faite : les personnes présentes participeront à un escape game, préparé à l'avance par l'entreprise de formation professionnelle Ingeneria. Les visages semblent ravis. "Ça change. Ce matin, je ne resterai pas devant mon ordinateur à envoyer des CV sans recevoir aucune réponse !", fait valoir Christophe, en recherche active d'un poste de gestionnaire de paie depuis six mois. "Ce qui me motive, c'est la nouveauté. Je ne suis pas stressé, qu'est-ce que je risque ?", lance-t-il avant de rejoindre le groupe dans lequel il a été inscrit par les organisateurs en fonction de son profil. Pendant l'heure suivante, trois équipes se relaieront sur trois plateaux différents de jeux d'escape game, mêlant réflexions et logiques de groupe.

"Ça ne peut marcher que s'il y a une réelle communication entre eux", confie une animatrice d'Ingeneria, amusée. "Vous verrez, les vraies personnalités se dégagent très vite dans ce genre de situation", glisse-t-elle. Au bout de quelques minutes, le volume sonore de la salle s'intensifie largement. Alors que certains restent en retrait, d'autres se prennent au jeu, et n'hésitent pas à prendre les choses en main - quitte à parler, parfois, un peu trop fort ou de manière directe à leurs équipes. "Je ne sais pas encore s'il y a un profil qui m'intéresse, mais je sais déjà qui ne correspond pas à ce que je recherche", nous souffle discrètement une recruteuse après le deuxième round. "Certains peuvent briller, d'autres peuvent se griller", résume une animatrice.

"Pourquoi vous plutôt qu'un autre ?"

Une heure plus tard, les masques tombent. Autour d'un questionnaire sobrement intitulé "Qui est qui ?", employeurs et candidats découvrent leurs vrais visages, et débriefent autour d'un petit-déjeuner des événements de la matinée. Vincent, chargé de développement ressources humaines au sein du Crédit Agricole de Draguignan, avoue dans un sourire sa profession à ses coéquipiers. "Je pensais que tu étais commercial !", s'exclame Angélique, qui assure n'avoir "jamais deviné" le poste de son camarade de jeu. Vincent, de son côté, est ravi : le charme de l'escape game semble avoir opéré. "Je ne me suis pas vraiment positionné en mode RH, c'était avant tout le plaisir de jouer, de créer des liens, de rencontrer des gens", insiste-t-il. Plus habitué aux entretiens classiques, il apprécie d'avoir eu en face de lui des candidats moins stressés et plus authentiques que d'habitude.

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"J'ai regardé qui participait, qui s'intégrait le mieux, qui proposait les initiatives les plus pertinentes. Et en effet, il y a des profils qui se dégagent". Trois membres de son équipe se verront certainement proposer, dans les jours à venir, un entretien prometteur : durant le jeu, ils ont su faire preuve d'une écoute particulière, tout en démontrant leur esprit d'équipe et la cohérence de leur raisonnement. Mais le recruteur prévient : lors de la prochaine rencontre, le rendez-vous sera "plus classique". "On vient tout de même dans un but professionnel : cet événement doit être complété par une découverte plus traditionnelle du candidat", rappelle Vincent, tandis que certains membres de son groupe se dirigent déjà vers d'autres activités.

Dans une salle isolée du rugby club, Ingeneria propose à plusieurs participants de prendre part à une expérience inédite. Via un casque de réalité virtuelle, ceux qui le souhaitent pourront prendre la parole, durant une minute, face à une foule numérique de 150 recruteurs. Cyril, trentenaire en reconversion professionnelle, tente sa chance. "Bonjour à tous, je m'appelle Cyril, et je suis en recherche active d'emploi...", commence le jeune homme, les mains derrière le dos. Impressionné par l'estrade virtuelle sur laquelle il vient de monter, il bafouille légèrement, se reprend, se répète. "Pourquoi vous plutôt qu'un autre ?", lui demande un membre du public. "Honnêtement, je ne sais pas trop", lâche-t-il, avant que l'organisatrice ne mette fin au jeu de rôle. "Wahou, c'est pas pour moi tout ça", commente Cyril en ôtant l'imposant casque. L'animatrice d'Ingeneria l'encourage, puis lui donne quelques conseils pour ses futurs entretiens d'embauche. "Il faudra se préparer à ce genre de questions, c'est important". Le candidat prend note, puis s'éclipse. Pour lui, la journée ne débouchera malheureusement sur aucune offre d'emploi.

"Ça ne peut pas marcher à tous les coups"

"C'est la limite de ce genre d'initiatives : ces rencontres peuvent malheureusement favoriser le plus extraverti, le plus sociable, le plus démonstratif... Au détriment des plus timides", décrypte Jérémy Clédat, co-fondateur du site de recrutement en ligne Welcome to the Jungle. Concernant l'escape game, par exemple, le spécialiste estime que certains candidats seront "automatiquement lésés", tandis que les recruteurs pourraient prendre le risque de n'embaucher que les mêmes types de personnalités.

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"Ça ne peut pas marcher à tous les coups", confirme Éric Gras, spécialiste du recrutement sur le site de recherche d'emploi Indeed. D'autant que, pour certains postes, la logique s'inverse. "Certains candidats pourraient ne pas accrocher avec l'employeur, et privilégier des recrutements plus simples". Escape game, job datings insolites, CV vidéo... Selon Éric Gras, ces expériences "intrusives" dans la vie des candidats, qui ne s'adaptent d'ailleurs pas à toutes les générations et les catégories socio-professionnelles, doivent rester exceptionnelles. "Ça ne peut pas, à terme, devenir l'unique moyen d'embaucher", considère le recruteur.

En attendant, l'initiative de l'agence Pôle Emploi de Draguignan a débouché, selon Séverine Dupouy, sur "au moins trois entretiens d'embauche". "Surtout, cela permet de remotiver les candidats qui avaient perdu confiance, et donne de nouvelles idées aux recruteurs", fait-elle valoir. L'initiative, 100% gratuite, pourrait même être reconduite l'année prochaine. L'idée de l'escape game, elle, fait son chemin au sein des agences Pôle Emploi de la région : depuis quelques mois, plusieurs d'entre elles proposent par exemple à leurs candidats de découvrir le métier d'aide à domicile via l'un de ces jeux de rôle, créé spécialement par des prestataires privés pour l'occasion. En septembre, cinq demandeurs d'emploi se sont ainsi réorientés vers ce secteur d'activité, et une personne a été recrutée. "On tente de nouvelles choses, et si ça marche, tant mieux", précise Séverine Dupouy, consciente que les entretiens plus classiques restent pour le moment un passage obligé vers l'embauche. Et que le bon vieux CV a peut-être, finalement, encore de beaux jours devant lui.