"Faites votre boulot, merde !" Son discours de remerciement sonne comme un reproche. Ce 14 mars 2019, aux assises du journalisme de Tours, David Dufresne reçoit le grand prix du jury pour ses investigations sur les violences policières. La profession l'honore, les jeunes du métier l'acclament, "une vraie star" à en croire un témoin de la cérémonie. Pourtant, le sourire est amer. Ceux qui le gratifient seraient, selon lui, coupables d'un retard à l'allumage, trop lents à enquêter alors que les premiers gilets jaunes perdaient un oeil ici ou une main là.

"Je ne peux pas être dupe", explique-t-il, neuf mois plus tard, dans un café à Bastille où on le retrouve "fatigué, des crampes partout". Pour énumérer les corps mutilés par des lanceurs de balle de défense (LBD) ou des grenades, il s'est jeté "à corps perdu" dans un recensement obsessionnel. Il prépare un documentaire sur le sujet pour le cinéma et parcourt la France pour parler de son livre, Dernière sommation (Grasset), un vrai-faux roman sur son travail.

Castaner peine à le contredire

Tout commence en décembre 2018, après l'acte III des gilets jaunes. David Dufresne découvre les images d'un étudiant blessé à l'oeil et les relaie sur Twitter avec une formule "Allô Place Beauvau, c'est pour un signalement". Un an plus tard, le décompte s'élève à plus de 860 atteintes. Ses chiffres sont bien au-dessus du nombre d'enquêtes judiciaires déclenchées sur des violences policières présumées. Mais ils font référence : on l'invite à s'exprimer devant le commissaire des droits humains du Conseil de l'Europe, le parlement européen, deux rapporteurs de l'ONU... En octobre, sur France 2, le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner peine à démentir le chiffre et répond à côté : "Il n'appartient ni à ce journaliste, ni à moi, ni à vous de dire le droit et la justice."

Dufresne acquiesce : "Je ne suis pas juge, je dis juste : il me semble qu'il y a un problème. Puisque l'IGPN [Inspection générale de la police nationale] ne fait pas son travail, je comble un vide." La médiatisation entraîne la critique, en particulier des syndicats de police. "Vérifie-t-il vraiment ses informations ? s'interroge David Le Bars, patron du syndicat des commissaires de la police nationale. Quand on n'est pas sur place, difficile de savoir si les blessures sont liées à une action de la police." Le journaliste confesse une seule erreur : "En mai, quelqu'un m'a piégé en créant un faux signalement. Je l'ai relayé puis retiré au bout de quelques heures."

"Casser est aussi un mode d'expression politique"

Pour ses détracteurs, David Dufresne a quitté le journalisme pour le militantisme: "Je l'ai connu il y a quinze ans, il était moins radical mais il a dérivé, assure Patrice Ribeiro, secrétaire général du syndicat Synergie-Officiers. Ses lunettes sont idéologiquement barbouillées." De conférences en interviews, Dufresne est en tout cas passé du signalement à l'accusation. En novembre, dans l'émission Quotidien, il tonne: "En France, on n'est pas loin de l'Etat policier." Il assume devant L'Express : "Je n'ai jamais dit qu'on était en 1933 ; je pense qu'on est en 1932. Les champs de la liberté, et notamment celle de manifester, se rétractent." Des blacks blocs, il souligne simplement : "casser est aussi un mode d'expression politique". S'il a voté Macron au second tour de la présidentielle, il ne le refera plus, même face à l'extrême droite : "De toute façon, la police qu'on a depuis un an est prête pour Marine Le Pen..." Journaliste militant ? "Quand j'entends Jean-Jacques Bourdin recevoir Castaner sur BFMTV en disant "je me fais le porte-parole des policiers" et le ministre répondre "je vous en remercie", c'est drôle. Avec moi, au moins, les gens savent d'où je viens."

D'où vient-il exactement ? Beau-père ébéniste, mère brocanteuse et cartomancienne qui ne roulent pas sur l'or : goût du travail bien fait, nécessité de la débrouille. Deux préceptes appliqués à l'adolescence lorsqu'il crée son propre fanzine, à Poitiers. Etudiant à Paris, punk à crête hérissée au savon premier prix, il manifeste au moment où Malik Oussekine, est tué par des "voltigeurs", la police de Charles Pasqua. C'est le déclic. Devenu journaliste, il enchaîne les employeurs et se spécialise sur la question du maintien de l'ordre. Ses ex-confrères l'encensent : "talentueux et scrupuleux" (Patricia Tourancheau, à Libération), "précurseur, un pirate qui aime battre les mers" (Fabrice Arfi, à Mediapart).

A I-Télé, l'ex-chaîne d'infos devenue CNews, son boss d'alors Bernard Zekri, se souvient : "En 2005, avant le référendum sur la constitution européenne, tous les éditorialistes et la plupart des journalistes soutenaient le 'oui'. Il était l'un des seuls à choisir le 'non' et à prédire sa victoire, contre le politiquement correct ambiant."

Contre le "journalisme de préfecture"

Sa réussite majeure scelle aussi sa rupture avec la profession : en 2012, son livre Tarnac, magasin général (Fayard) pulvérise le discours officiel du gouvernement sur l'affaire Tarnac - une communauté anar en Corrèze soupçonnée de fomenter un projet terroriste - avant que la justice fasse machine arrière et opte pour un procès de droit commun. "Pour moi, ce bouquin était un adieu, dit-il. Je ne me reconnais plus dans le journalisme actuel : paresseux, attendu, qui se contente de raconter le désenchantement du monde en refusant de prendre sa part de responsabilité."

Cette défiance vis-à-vis de ce qu'il appelle le "journalisme de préfecture", soumis aux sources policières, et qu'il perçoit aussi bien derrière le traitement des gilets jaunes que la fausse arrestation, le 11 octobre dernier, de Dupont de Ligonnès, l'amène à frayer avec des "reporters de rue" controversés. Comme Gaspard Glanz ou Taha Bouhafs, ex-candidat de La France insoumise aux législatives, vidéastes au coeur des manifestations, tenants d'un discours plus musclé, voire antiflic. "J'aime cette idée d'automédia, ça me ramène à l'époque des fanzines, on ne demandait pas d'autorisation pour émettre. Le journalisme gagnerait à avoir beaucoup de Taha Bouhafs." S'il le dit...

Au printemps 2018, les forces de l'ordre investissent la fac de Tolbiac à Paris pour déloger des étudiants opposés à la réforme de l'accès à l'Université. La rumeur d'un jeune grièvement blessé se propage avant d'être annoncée par des sites d'info "alternatifs". Flirtant avec le complotisme alors qu'il se trouve sur place, Taha Bouhafs (pas encore journaliste à l'époque) prétendra que "les CRS épongent le sang des étudiants à l'intérieur de la fac pour ne laisser aucune trace". David Dufresne relaie alors un article sur Twitter avec ce commentaire : "D'abord, une pensée pour le blessé. Ensuite, une autre pour Malik Oussekine. Enfin, si drame, exigence d'un débat sérieux sur Maintien de l'ordre à la française (sic)." Sauf que tout était faux : aucun étudiant n'avait sombré dans le coma. Mais, déjà, l'obsession était là.