Le drame est encore tout frais. Vingt-sept personnes désireuses de rejoindre le Royaume-Uni par la France ont péri dans la Manche, mercredi, dont sept femmes et plusieurs mineurs. La tragédie n'a pas eu la commémoration ou le recueillement que ce genre de bilans humains inspirent d'ordinaire dans la société. La crise migratoire connaît son lot de malheur quotidien. Depuis le départ du Royaume-Uni de l'Union européenne, lieu de destination prisé par ces expatriés illégaux, les tensions à ce sujet ne font d'ailleurs que croître avec le reste du continent, en particulier la France d'où partent la majorité des tentatives de traversée vers l'île.
Alors, la catastrophe tourne maintenant à la confrontation politique. Une meilleure collaboration est attendue entre Paris et Londres, a notamment souligné la presse anglophone jeudi, dont une partie accusait les autorités françaises de laisser les bateaux partir, comme celui de mercredi, vers la mort.
Les dirigeants tentent également d'imaginer des solutions à cette crise. Avec plus ou moins de finesse. "Je propose que nous mettions en place un accord bilatéral de réadmission pour permettre le retour de tous les migrants illégaux qui traversent la Manche", a écrit le Premier ministre britannique Boris Johnson, jeudi soir, dans une lettre publiée sur Twitter à l'attention d'Emmanuel Macron. Une proposition qui ne passe pas : vendredi matin, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a annulé la venue de son homologue britannique Priti Patel à la réunion dimanche sur le dossier des migrants, à Calais. Le ministre français rencontrera tout de même ses confrères et consoeurs de l'Union européenne et de la Commission.
"Aucune nation ne peut s'attaquer à cela seule. J'espère que les Français reconsidéreront (leur décision)", a déploré le ministre des Transports du Royaume-Uni, Grant Shapps, sur la BBC.
Des méthodes "pas sérieuses"
Réaction en chaîne. Ce vendredi matin, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a lui aussi vivement critiqué la manoeuvre de Boris Johnson. "C'est une lettre qui est indigente sur le fond car elle ne respecte pas tout le travail qui est fait par nos garde-côtes, nos policiers, nos gendarmes, nos sauveteurs en mer", a-t-il riposté sur BFMTV et RMC en soulignant que 7800 migrants avaient été sauvés de la noyade dans la Manche depuis le début de l'année.
En outre, ce courrier "propose cet accord de 'relocalisation", ce n'est évidemment pas ce dont on a besoin pour régler ce problème (...) Ce dont on aurait besoin c'est que les Britanniques nous envoient des officiers de protection pour examiner les demandes d'asile qui les concernent depuis le territoire français", a-t-il déploré.
Emmanuel Macron en personne a peu goûté la lettre publique de son homologue. Le président de la République l'a également fait savoir ce vendredi, lors d'une conférence de presse, en fustigeant des méthodes "pas sérieuses". Sur la forme, d'abord. "Je suis surpris des méthodes quand elles ne sont pas sérieuses, on ne communique pas d'un dirigeant à un autre sur ces questions-là par tweets, par lettres que l'on rend publiques, nous ne sommes pas des lanceurs d'alerte."
Puis, sur le fond. "Si cette question [de l'immigration illégale] était simple, elle aurait alors été réglée autrement. Elle ne l'est pas. La France est aujourd'hui - pour ces femmes et ces hommes qui quittent la misère ou la détresse dans leur pays - un lieu de transit. Ils ne veulent pas rester en France, ils veulent à tout prix traverser. La véritable réponse est dans une coopération sérieuse pour prévenir ces mouvements, démanteler ces réseaux de trafiquants (...) c'est déjà trop tard quand ils sont là !". Et de conclure. "Nous verrons avec les Britanniques comment agir efficacement s'ils décident d'être sérieux."
A la question de savoir s'il regrettait cette lettre, le porte-parole de Boris Johnson a répondu à la mi-journée : "Non, comme le Premier ministre l'a dit lui-même, lui et le président Macron ont reconnu l'urgence de la situation". Selon lui, la missive, publiée sur Twitter, vise à "approfondir notre coopération existante" en matière de lutte contre l'immigration clandestine.
Pendant ce temps, un autre jour passe sur les rives du Pas-de-Calais, avec son flot de traversées. Karl Maquinghen, le pêcheur qui a donné l'alerte mercredi et retrouvé les corps, a comparé la scène à un "film d'horreur". Très choqué, la voix qui s'enroue d'émotion, ce barbu en combinaison bleue n'aspire désormais qu'à une chose : "serrer ses enfants" dans ses bras.
