A la question "Comment allez-vous?", la réponse, mi-figue, mi-raisin, de cette psy très médiatique laisse songeur : "Comme on peut aller dans cette période..." Elle a devancé le confinement général. Depuis lundi, c'est par téléphone uniquement qu'elle assure ses consultations. L'un de ses confrères psychiatres, lui, a fermé son cabinet dès le vendredi 13 mars. Car les docteurs de l'âme ne sont pas immunisés contre les peurs qui assaillent leurs concitoyens confrontés à la menace du coronavirus. Eux non plus n'imaginaient pas pareille pandémie possible au XXIe siècle. Eux non plus n'étaient pas préparés au décompte macabre des contaminations et des décès qui rythme désormais notre quotidien.
"La réalité est angoissante, admet la psychanalyste et essayiste Claude Halmos. Nous ne connaissons pas la dangerosité exacte du virus, nous ignorons si un traitement pourra être mis au point, nous nous demandons si nos services de réanimation seront en mesure de faire face ou se retrouveront, comme en Italie, confrontés à des questions d'éthique. Qui sauver? Qui laisser mourir?"
Le réveil de nos peurs ancestrales
Pis : nous nous découvrons vulnérables, alors que nous nous pensions protégés par nos vaccins, nos médicaments, notre système de santé. Hors de portée. Intouchables. Certes, l'épidémie de VIH, dans les années 1980, avait ébranlé ces confortables certitudes. "Le sida a écorné le rêve d'éradication des grands fléaux, mais sans remettre vraiment en cause l'espoir d'en venir à bout", précise Anne-Marie Moulin, médecin et philosophe. Le coronavirus est en passe d'y parvenir. "Nous qui pensions avoir fait reculer la mort la voyons ressurgir dans les cartes du jeu", pointe Claude Halmos.
Notre sentiment de toute-puissance se dissout, rongé par l'acide de nos peurs ancestrales. Peur de l'épidémie, aussi vieille que l'humanité, de la peste noire du Moyen Age à la grippe espagnole de 1918. Peur de l'autre, celui que nous côtoyons au bureau, dans le bus, au café et sur les marchés, qui peut nous contaminer. Peur du chaos, alors que la vie publique est désormais sur pause. "Nous redoutons le délitement du tissu social et la survenue de l'anomie, c'est-à-dire l'absence de règles et de loi, qui nous priverait de la protection de l'Etat", analyse le psychiatre Serge Hefez. Peur, également, de la fin du monde - ou du moins, du monde tel que nous le connaissons. "La grande crainte éprouvée par les Français face au risque d'effondrement de l'économie alimente la terreur d'un collapsus général", explique le psychiatre Dominique Barbier.
Même le virus Ebola faisait moins peur
Voilà qui éclaire les résultats du sondage réalisé par l'Ifop pour L'Express le 15 mars, au lendemain de l'annonce de la fermeture de l'ensemble des commerces jugés non essentiels. 74% des Français se disent "inquiets" pour eux-mêmes et pour leur famille, alors qu'ils n'étaient que 47% à faire cette réponse dix jours plus tôt. Un niveau d'appréhension sans commune mesure avec la grippe A (35% d'"inquiets" en juillet 2009) et même le virus Ebola (55% en octobre 2014), qui tuait 1 malade sur 2.
Nous voilà confrontés à un exercice inédit pour beaucoup : le lâcher-prise. "Face à un ennemi invisible, à des malades asymptomatiques susceptibles de nous transmettre le virus, nous sommes impuissants, contraints d'accepter l'inconnu et de vivre avec l'incertitude. Or l'être humain n'est absolument pas programmé pour cela", indique la psychologue clinicienne Johanna Rozenblum.
En prime, l'épidémie de Covid-19 agit comme un révélateur : celui de nos craintes individuelles et collectives face à l'avenir, au devenir de la société et de la planète. "Les angoisses générées par l'instabilité des relations conjugales, l'insécurité de l'emploi, la crise économique, le réchauffement climatique et la menace terroriste trouvent un exutoire à même de les focaliser et de les exprimer", selon la psychologue et psychothérapeute Evelyne Josse.
Avec la fermeture des cafés, des musées et des cinémas, l'annulation des spectacles et des compétitions sportives, l'interdiction des déplacements et la généralisation du travail à distance, notre vie sociale se trouve désormais à l'arrêt. "Ces mesures sont gênantes individuellement, car le principe de réalité s'oppose à celui de plaisir, mais elles s'inscrivent dans une dimension collective et dans le cadre d'un combat qui a un sens, nuance Claude Halmos. A cet égard, elles sont structurantes et permettent donc de lutter contre l'angoisse."
Cohabiter 24 heures sur 24, 7 jours sur 7
Mais pour certains, le confinement est une épreuve particulièrement douloureuse. "Il a un impact très fort sur les personnes fragilisées par des troubles anxieux ou aux prises avec un épisode dépressif, observe Johanna Rozenblum. C'est très difficile pour les enfants, aussi, qui ont particulièrement besoin d'être rassurés, car leur univers, sans école, sans club de sport et sans centre aéré, se trouve bouleversé." Et la quarantaine laisse des traces, comme le souligne une étude consacrée à ses conséquences psychologiques, récemment parue dans la revue médicale britannique The Lancet : stress post-traumatique, dépression, irritabilité, insomnie et colère, notamment. Sans compter que, dans le huis clos conjugal et/ou familial des maisons et des appartements, on doit (ré)apprendre à se côtoyer - et à se supporter - vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. "Il existe, dans les couples, un risque accru de conflictualité, qui dépendra de la qualité des liens et des tensions préexistantes", estime Serge Hefez.
Comment faire pour tenir le coup, d'autant que la situation risque de s'éterniser ? Comme disent les psys, il faut "être acteur", c'est-à-dire agir pour reprendre sa destinée en main. En respectant scrupuleusement les consignes dispensées par le gouvernement pour se protéger soi-même et protéger les autres. En se tenant au courant de la marche du monde et du coronavirus, car "l'information précise, le rationnel et la raison coupent court aux fantasmes", affirme Dominique Barbier. En entretenant ses liens familiaux et amicaux à distance, par la grâce d'internet et des applications de messagerie et de vidéo. Et puis, suggère Serge Hefez, "si la peur ne devient pas paralysante, elle peut provoquer une réflexion sur notre rythme de vie, notre niveau de consommation, l'état de la planète". Comme une lueur au bout du tunnel.
