Pendant dix ans, Benoît Coquard a arpenté le Grand Est de la France dont il est natif. Sociologue à l'Inra (Institut national de la recherche agronomique), il publie un livre qui va à l'encontre des idées reçues sur les classes populaires des campagnes en déclin. Ceux qui restent, faire sa vie dans les campagnes en déclin (La Découverte) éclaire des réalités locales restées tapies dans l'ombre, délabrement des centres-villes, consommation d'héroïne et de cannabis, démantèlement des services publics, mais aussi plus récemment mouvement des Gilets jaunes.
L'Express : qui sont ceux qui restent dans ces campagnes en déclin ?
Benoit Coquard : d'abord ce sont ceux qui ne sont pas partis. J'ai étudié des zones rurales industrialisées du Grand-Est qui se dépeuplaient et ont perdu énormément d'emplois depuis 30 ans. Avec la massification scolaire en parallèle, les jeunes qui obtiennent leur bac s'en vont. Dans certains cantons, l'exode rural est d'une ampleur comparable à celui qu'a connu la France après la Seconde Guerre mondiale. Environ un tiers des 18-25 ans partent sans jamais revenir par la suite.
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Ceux qui restent sont donc généralement les moins diplômés, les ouvriers et les employés, qui ont des métiers qui correspondent au marché du travail local. Chez les 18-25 ans, ce sont surtout les hommes. Les femmes réussissent mieux à l'école. Elles partent faire des études à une ou deux heures de route, et ont souvent du mal une fois diplômées à revenir car leurs qualifications ne correspondent pas au marché de l'emploi local. En rentrant, elles subissent un déclassement symbolique et économique, car un master ne servira sans doute à rien pour travailler dans le service à la personne, la garde d'enfant, l'industrie textile ou la vente.
Vous prévenez très rapidement dans votre livre que vous vous battez contre les représentations caricaturales véhiculées sur les classes populaires. Quelles sont-elles ?
J'ai repéré deux tendances. La première, plutôt typique d'une certaine gauche, crée une distance sociale avec un récit misérabiliste, comme on l'a vu avec certaines réactions à propos des Gilets jaunes. Ils seraient des "beaufs racistes", incultes et potentiellement dangereux. La seconde tendance vient surtout de l'extrême droite, qui fantasme en eux le "vrai peuple" à défendre d'une dite "France oubliée", s'appropriant cette population rurale pour en faire le support d'une vision politique. Depuis quelque temps, on parle beaucoup de cette France tout en la qualifiant paradoxalement d'"invisible", de "Petits Blancs" qui se seraient réfugiés dans les campagnes.
L'expression "Petits Blancs" a effectivement fait florès. Il ne s'agirait que d'un cliché ?
J'ai discuté de cette expression avec certains enquêtés. Ils me disaient que le terme Petits blancs était réducteur et renvoyait au manque de confiance en soi, au repli et à la peur. Mais ces espaces ruraux sont aussi pour ceux qui y vivent des espaces d'autonomie culturelle, où l'on valorise des formes de réussite qui n'ont rien à voir avec le fait de se sentir perdant. Et dans les faits, il n'y a pas que des blancs dans ces zones rurales. Ce sont des campagnes industrielles, certes toutes les campagnes ne sont pas aussi marquées par un passé d'immigration, mais les descendants d'immigrés Nord-Africains font partie des bandes de potes que je décris. En tant qu'enfants d'ouvriers, ils partagent les mêmes préoccupations et conditions d'existence que ceux de leur génération, issus ou non de l'immigration.
Le sentiment d'abandon de cette jeunesse populaire a été documenté. Il n'en est rien selon vous ?
C'est certain qu'il y a une relégation objective, mais elle est avant tout sociale plus que territoriale. Vu de loin, on a tendance à ne définir leur situation que par le manque, tout est décrit en négatif par rapport à la ville. Dans mon livre, il y a ces cas de jeunes qui me répétaient "ici, c'est la Corse sans la mer", "on est plus tranquille", "on ne partira jamais", "au moins, on se connaît tous". Vivre dans une région peu peuplée leur amène un confort de vie, une tranquillité, des liens d'amitié. Ils me disaient au contraire: "Paris, jamais de la vie", "Paris, c'est de l'arnaque".
Ils ont conscience que pour les Parisiens leur région est vue comme un coin paumé, mais ils n'évaluent pas leur vie et leur réussite selon des critères urbains et bourgeois. On ne se sent pas oublié quand tout le monde partage vos conditions de vie et "pense à peu près pareil", comme je l'ai entendu. Ces campagnes ne se sont pas construites au travers du regard urbain et contemplatif, elles ne dépendent pas du tourisme, mais sont orientées vers le travail, une utilisation productive du territoire. Et plus largement, penser que ces jeunes ne sont que dans une forme de repli culturel, c'est faire l'impasse sur toutes leurs préoccupations vitales qui sont d'abord d'ordre économique, comme on l'a vu avec les Gilets jaunes.
Pas de choc des civilisations donc ?
Non, c'est d'abord la rareté des ressources qui attise les rivalités et les jalousies, et pas les différences culturelles. Ce que les plus fragiles ont à l'esprit dans ces campagnes, c'est la peur d'être vu comme un assisté, un fainéant, un raté. On m'a souvent répété "un homme qui ne travaille pas ne vaut rien", et c'est d'autant plus fort à mesure qu'il y a moins d'emplois disponibles et que les uns et les autres se retrouvent en concurrence sur un marché du travail atone. Il y a alors cette conviction que l'on ne peut pas être solidaire de tous et que l'on ne peut faire confiance qu'à ses proches. Ce manque d'emploi et le fait de connaître celles et ceux qui nous concurrencent malgré eux laisse penser aux gens que le monde est intrinsèquement conflictuel.
C'est là que la question de l'adhésion à l'extrême droite est centrale. Dans ces territoires qui ont toujours voté à droite, cette affinité politique est forte depuis des décennies et continue de se développer. Beaucoup de jeunes me disaient "Marine, c'est elle qui dit que ça pète partout". En réalité, le Rassemblement National fait la description la plus proche de la sociabilité concurrentielle et souvent conflictuelle qui peut exister localement entre les générations qui arrivent sur le marché du travail. Sa sémantique, l'idée que chaque groupe défend son propre intérêt, que le conflit est inévitable à l'échelle globale, fait ainsi écho à un tableau des concurrences locales. Pour montrer ces relations de solidarité très sélectives, une expression revient souvent, "déjà, nous" les "vrais potes sur qui compter".
Vous évoquez effectivement cette crainte de passer toujours derrière les autres.
Ce "nous d'abord" fait en quelque sorte écho "aux Français d'abord". On appartient à un groupe, un "clan", une "bande de potes", qu'il faut défendre. Mais cela ne veut pas forcément dire qu'ils adhèrent à l'idéologie politique de l'extrême droite. J'ai pu observer comment des interventions de Marine Le Pen sur les problématiques du monde rural passaient à côté des préoccupations concrètes de ces personnes de classes populaires, qui d'ailleurs ont tendance à s'abstenir de voter même si elles se disent en accord avec elle. Ce "déjà nous" renvoie surtout aux vrais potes avec qui on s'entraide pour travailler, trouver une femme... On se sent appartenir à un groupe restreint d'amis qui est solidaire dans le conflit avec d'autres.
En quoi la bande de potes est-elle devenue centrale ?
C'est une structure informelle et précaire qui en remplace d'autres après la crise. Historiquement ces cantons étaient marqués par des structures de sociabilité liées à l'usine, aux clubs de loisirs, à la paroisse, aux associations, aux bistrots. Ce monde stable, lié à l'emploi durable et honorable, créait un sentiment d'appartenance villageoise qui s'est écroulé avec les délocalisations. Maintenant, on fait des dizaines de kilomètres pour trouver un emploi et le travail est plus anonyme et fragmenté.
À partir de ça, des commentateurs ont pu conclure que l'individualisme et le repli régnaient, que le déclin des commerces et de l'économie en général avait tué le lien social. Mais en réalité, plus les jeunes adultes ont peur d'être précarisés, moins ils veulent être isolés. Alors ils entretiennent des sociabilités intenses. Ils reçoivent énormément chez eux, plusieurs fois par semaine, dans leurs maisons individuelles qu'ils ont eux-mêmes bâties, loin des centres bourgs désertés. Il existe une quête d'appartenance, un entretien très fort des solidarités amicales, on met en place des stratégies d'entraide, on s'assure de la bonne réputation des uns et des autres.
Le mot "réputation" revient souvent. En quoi est-il fondamental ?
Le milieu rural est un milieu d'inter-connaissance. Avoir une bonne réputation est très important, car ces jeunes savent que la concurrence pour les emplois se règle au piston, même pour trouver du travail au noir... On a pu voir que ceux qui étaient un peu en dehors de ces bandes de potes en ont par exemple trouvé chez les Gilets jaunes.
Vous n'êtes pas non plus un adepte de l'expression de la "France périphérique".
J'ai surtout voulu renverser le regard sur cette question en la posant depuis la France rurale et non plus depuis la ville, comme c'est toujours le cas, ce qui conduit inévitablement à définir la campagne en négatif. Pour ces jeunes vingtenaires ou trentenaires, la ville c'est l'ailleurs, là où ils ne veulent pas aller et où s'incarnent des styles de vie qu'ils jugent repoussoir. Et sur le fond, je pense qu'il est nécessaire de ne pas tomber dans un réductionnisme qui déduirait tout d'une opposition entre ville et campagne, car ce prisme-là a tendance à gommer les inégalités qui existent au sein même des milieux ruraux.
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Il est intéressant de comprendre pourquoi l'expression est autant utilisée, largement au-delà de son auteur Christophe Guilluy. Elle a notamment beaucoup de succès chez les décideurs politiques, notamment locaux dans les conseils départementaux. L'intérêt est pour eux d'avoir accès à un discours qui les place dans une position de dominés vis-à-vis de Paris et du gouvernement central dans un contexte où la décentralisation a entamé leurs budgets. Pourtant, localement ces élus locaux peuvent être propriétaires terriens, employeurs, donc dans des positions dominantes vis-à-vis de l'écrasante majorité de la population qui appartient aux classes populaires ou intermédiaires.
Mais ces campagnes souffrent réellement des déserts médicaux, de la perte des petites lignes de gare, des services publics...
Il y a évidemment du vrai dans ce constat. Mais il faut aussi voir que c'est plus facile de dire que l'on n'a pas la main sur les décisions, que l'on est dominé par une élite parisienne déconnectée du territoire qui ne nous permettrait pas d'être "maîtres chez nous". Ces élus locaux, plutôt classés à droite, sont favorables aux baisses d'impôts et donc à moins de financement pour les services publics. Cela fait partie du programme de leur parti à l'échelle nationale. En cela, cette notion de France périphérique leur permet surtout d'esquiver leurs propres contradictions...
