A la vérité, il y aurait beaucoup à dire sur ce pull. 785 euros pour un chandail de laine noire dont le col grimpe jusqu'à couvrir la moitié du visage - n'était-ce un trou ourlé de rouge, qui laisse apparaître la bouche -, voilà qui fait un peu cher du ridicule. On aurait pu, donc, s'autoriser un laïus nostalgique ; verser une larmichette réac sur l'effondrement du beau dans certains défilés. Mais ce pull pour femme, que la marque de luxe Gucci commercialisait jusqu'au 7 février dans sa collection automne-hiver, n'a pas fait parler pour ces raisons-là.
Non, le scandale est venu de ce que certains y ont décelé un perfide blackface - c'est-à-dire un grimage insultant pour les personnes noires. Tonnerre sur les réseaux sociaux, giboulées d'articles relayant l'émoi... En quelques heures, la prestigieuse maison supprimait le chandail de la discorde de son catalogue, communiqué pénitent à l'appui : "Nous considérons la diversité comme une valeur fondamentale qui doit être soutenue et respectée [...], et cet incident, comme une importante leçon donnée à l'équipe Gucci et au-delà."
Traquer l'offense jusqu'au ridicule
La marque, visiblement affolée par les risques pesant sur son image, n'a même pas cherché à argumenter. Et, tel un monsieur Jourdain du racisme pris en flagrant délit de faute inconsciente, elle a montré patte blanche - forcément -, se déclarant coupable en même temps que volontaire pour la rééducation.
Pourtant, il y aurait eu tant à dire, là encore. Et d'abord qu'il faut souffrir soi-même d'un sérieux problème de racisme pour voir dans cet accoutrement l'esquisse d'un visage noir. Il faut mal voir. Ou voir à mal. Etre obsédé, en tout cas, par les questions de couleurs et d'origines. Le racisme de gauche, c'est toujours du racisme.
Considérez le paradoxe : à l'heure où la notion de race est déclarée nulle et non avenue - en France, elle a été supprimée de la Constitution en juillet dernier -, la race n'a jamais autant taraudé le débat public. Au nom du juste combat contre les discriminations, les "racisés" - c'est ainsi que les nouveaux militants biberonnés au gauchisme des universités américaines désignent les "non-Blancs" - professent qu'on ne peut combattre une injustice à moins d'en être soi-même une victime potentielle (d'où l'organisation de meetings non mixtes comme au bon vieux temps de l'apartheid) et traquent l'offense jusqu'au ridicule.
Mary Poppins, elle aussi, suspectée de racisme
Pas plus tard que la semaine dernière, c'est Mary Poppins, qui fut accusée de racisme dans les colonnes du New York Times, la scène sur les toits avec les ramoneurs étant, pour l'universitaire rédigeant la tribune accusatoire, un paroxysme de dénigrement ethnique et culturel. Pour lui, le visage de la célèbre nounou recouvert de suie n'est ni plus ni moins qu'un blackface. Et d'ailleurs, "plutôt que d'enlever la suie, elle s'amuse à se repoudrer le nez et les joues pour apparaître encore plus noire", patrouille-t-il.
On pourrait trouver deux raisons de ne pas s'alarmer face à cette nouvelle idéologie. La première serait qu'elle fonctionne. Mais les Etats-Unis, à la pointe de cette paranoïa identitaire et du découpage des luttes par communautés, n'ont en rien résolu leurs problèmes de discriminations Enquêtes après enquêtes, les chiffres des inégalités scolaires, professionnelles, géographiques montrent que la patrie du "melting-pot" n'a pas de quoi nous faire la leçon. Pire, pour le chercheur Mark Lilla de l'université Columbia, "cette politique du catalogue" est même contre-productive, car elle "renvoie tout le monde à sa propre appartenance identitaire et ceux qui ne sont pas cités se sentent exclus" (1). Ainsi, en voulant surfer sur le combat des minorités ethniques, le Parti démocrate aurait-il précipité la majorité blanche dans les bras de Donald Trump.
"Morcellement et guerre de tous contre tous"
La seconde raison qui aurait pu nous inciter à la sérénité eut été que ce courant politique ne traversât pas l'Atlantique. Qu'il demeurât au rayon des folklores américains non exportables, comme le sandwich à la gelée de groseille. Mais, là encore, il nous faut déchanter : cette nouvelle idéologie est désormais bien implantée dans quelques universités françaises, elle progresse dans le tissu associatif, fait son chemin au sein d'une partie de la gauche et séduit une jeunesse militante qui y voit un gage d'efficacité face à notre vieil universalisme, suspecté d'être le faux nez du privilège blanc. On ne saurait mieux mettre en garde qu'avec les mots du sociologue Jean-Pierre Le Goff : "La logique communautariste, victimaire et émotionnelle érode les principes républicains, favorise le morcellement et la guerre de tous contre tous" (2).
La justice pour tous, au nom de tous ; le combat mené en tant que citoyens sans étiquette ; bref, l'universalisme doit être défendu. Jusque dans les étals des pulls chers et moches : c'est au marché et non aux intimidations du politiquement correct de décider du sort de ces derniers.
(1) Interview à L'Express le 13 octobre 2017.
(2) Interview au Figaro le 26 novembre 2018.

Anne Rosencher est directrice déléguée à la rédaction de L'Express
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