A chaque attaque terroriste, le même réflexe : "On retient notre souffle en se demandant si l'auteur n'est pas un sortant de prison", confie un spécialiste du suivi des anciens détenus. Son aveu résume bien l'angoisse partagée par les magistrats, l'administration pénitentiaire, les services de renseignement et les responsables politiques : celle qu'un condamné pour terrorisme islamiste passe à l'acte, une fois purgée sa peine.

A Londres, à deux reprises, le scénario cauchemar est devenu réalité. Fin novembre 2019, Usman Khan, 28 ans, a tué deux personnes. Il était alors en liberté conditionnelle après avoir passé six ans derrière les barreaux pour des infractions terroristes. Deux mois plus tard, toujours dans la capitale britannique, un autre ex-prisonnier a poignardé trois passants avant d'être abattu.

En France, le 20 janvier, le procureur national antiterroriste Jean-François Ricard a érigé le sujet en "enjeu majeur" dans son discours solennel de rentrée : "Nous attaquons une année cruciale avec un nombre de détenus et de sortants sans précédent, et n'avons pas le droit à l'erreur." Le danger que représentent ces derniers en fait le "défi principal des années à venir", renchérit un haut cadre de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).

Filières d'approvisionnement en armes

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Cette année, 45 des quelque 500 personnes incarcérées pour terrorisme islamiste devraient être libérées. 57 suivront en 2021, 46 en 2022. Leurs profils sont variés : ils ont combattu en Syrie, tenté de rallier Daech ou fait sa promotion, fomenté des projets d'attentat, envoyé de l'argent à des djihadistes.

En décembre dernier, cette menace a pris le visage et le nom de Mohamed Achamlane, chef du groupe islamiste Forsane Alizza. Condamné à neuf ans d'emprisonnement en 2015, il a quitté sa cellule du centre pénitentiaire de Nantes, en Loire-Atlantique. Deux semaines plus tard, c'était au tour de Flavien Moreau, le premier Français condamné pour s'être rendu au Levant, de recouvrer la liberté.

LIRE AUSSI >> Prisons : enquête sur la difficile gestion des radicalisés

Selon nos informations, des détenus tout aussi inquiétants devraient sortir de prison dans les prochains mois. Comme Marion Tailleumier, créatrice d'Ansar al-Haqq, le site favori des djihadistes francophones dans les années 2000. Ou deux hommes impliqués dans des projets d'attentat. Et ce n'est pas tout. Les services spécialisés ont un autre sujet de préoccupation : les 900 condamnés de droit commun suspectés de radicalisation islamiste. "A l'heure actuelle, ce sont eux, les 'Rad', qui nous inquiètent le plus car certains connaissent les filières d'approvisionnement en armes", souligne un policier.

Les professionnels ne découvrent pas le sujet. Loin de là. Environ 270 condamnés pour terrorisme et 500 radicalisés, déjà libérés, sont suivis actuellement, hors les murs de la prison, sous le contrôle d'un juge d'application des peines. Parmi eux, 13 ex-détenus terroristes seulement, considérés comme dangereux, sont contraints par la justice à des obligations sévères : pointage au commissariat ou à la brigade de gendarmerie jusqu'à une fois par jour, interdiction de quitter tel périmètre et d'entrer en contact avec untel et untel.

"L'enjeu, c'est d'abord la sécurité de notre personnel"

L'administration pénitentiaire, elle, multiplie les précautions pour éviter les ratés. La liste des futurs sortants est dressée sur les trois années à venir. Une commission réunit tous les semestres l'ensemble des acteurs - de la sécurité de la détention, en passant par le service pénitentiaire d'insertion et de probation (SPIP) et jusqu'au renseignement pénitentiaire - ; une autre examine chaque mois les levées d'écrou à venir. "L'objectif est de savoir comment le détenu est évalué ; si les voyants sont au rouge ou si, au contraire, les signaux envoyés sont rassurants ; dans quelles conditions il va sortir ; où, quand, comment. Selon les cas, on décide de la prise en charge", explique Ismaël Righi Belhouari, responsable à l'administration pénitentiaire de la lutte contre la radicalisation violente en Ile-de-France.

Élément clef de ce diagnostic : l'évaluation de la radicalisation, réalisée par une équipe pluridisciplinaire lors d'un séjour de quatre mois dans une unité spécialisée. Tous les prisonniers concernés y sont systématiquement soumis une seconde fois, six mois avant leur libération. "L'enjeu, c'est d'abord la sécurité de notre personnel qui les prend en charge à la sortie. Nous devons anticiper le risque", assure une source pénitentiaire de premier plan.

Le chercheur Hugo Micheron, auteur du livre Le Jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons (Gallimard), est dubitatif : "L'administration pénitentiaire a amélioré son système d'appréciation, mais les plus intelligents parmi les radicalisés en ont parfaitement compris les mécanismes et s'en jouent en brouillant les pistes."Le personnel des SPIP, spécialement formé, suit la majorité des sortants. Les autres, un peu plus de 10 %, bénéficient du programme Pairs qui conjugue réinsertion et déradicalisation, à raison de trois à vingt heures par semaine, à Paris, Lyon, Marseille et Lille.

Assignation à résidence et pointage

Depuis 2017, le ministère de l'Intérieur dispose de son propre arsenal de contraintes avec les mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (Micas), réservées à la prévention du terrorisme : assignation à résidence et pointage régulier auprès des forces de l'ordre notamment, pour une durée d'un an maximum. Toute violation vaut retour direct derrière les barreaux. "C'est un outil extrêmement utile qui permet de limiter la capacité opérationnelle de ces personnes et le risque de passage à l'acte", pointe une source sécuritaire.

LIRE AUSSI >> Radicalisation islamiste: ces Français qui deviennent djihadistes

Reste la surveillance exercée par les spécialistes de la sécurité. Depuis l'été 2018, une cellule de quatre personnes, à l'Unité de coordination de la lutte antiterroriste, veille à ce que les informations ne se perdent pas entre le renseignement pénitentiaire et les autres acteurs. Et à ce que chaque "cible" soit bien suivie par un service de renseignements.

Les profils les plus inquiétants sont confiés à la DGSI, qui a scruté l'an dernier les allées et venues et les fréquentations de 126 ex-détenus, dont environ la moitié condamnée pour terrorisme islamiste. Mais les moyens humains dont elle dispose ne sont pas inépuisables. Avoir quelqu'un à l'oeil 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, nécessiterait la mobilisation d'une vingtaine de fonctionnaires. "Aucun service au monde ne le fait", assure un haut cadre de la maison.

"Sur le lot, il y a forcément des types qui passeront à l'acte"

Magistrats et services de sécurité le savent, la raquette n'est pas exempte de trous. Reste à savoir comment les colmater. "Il faut trouver un mécanisme conforme aux exigences constitutionnelles, qui permette des mesures adéquates de surveillance pour répondre [au] risque de récidive", préconisait Jean-François Ricard dans une récente interview au Figaro. De son côté, la ministre de la Justice Nicole Belloubet a reconnu au micro de RTL que "nous pouvons sans doute progresser pour garantir la sécurité des Français".

Un rapport sénatorial rendu public à la fin de février suggère la création d'une "nouvelle surveillance judiciaire" réservée aux anciens détenus terroristes les plus dangereux. Pendant dix à vingt ans, ils pourraient se voir imposer des obligations comme le port d'un bracelet électronique ou l'interdiction de côtoyer certaines personnes.

Les sénateurs proposent aussi d'assortir systématiquement la condamnation d'une peine complémentaire détaillant les mesures de contrôle obligatoires après la sortie de prison. Malgré tout, dans les services de sécurité, on ne croit pas à l'assurance tous risques. "Sur le lot, il y a forcément des types qui passeront à l'acte", affirme un policier. Glaçant présage.