Dans le calme qui suit généralement l'heure du déjeuner, leurs rires discrets et leurs discussions enjouées brisent le silence. En ce début d'après-midi, cinq femmes ont rendez-vous dans l'une des salles principales de l'hôpital de jour PsyPro, à Villeurbanne (Rhône). Leurs gestes sont doux, leurs voix posées : le groupe, présent dans la structure depuis le matin, vient d'émerger d'une sieste dans la salle de repos. Certaines ont dormi profondément, d'autres ont simplement tenté de se détendre un peu après une matinée d'ateliers ou d'entrevues avec les médecins - mais toutes sont ici pour la même raison, et toutes viennent du même milieu professionnel.
Infirmières ou cadres de santé, chacune d'entre elles a connu, à sa manière, la même rupture, le même "effondrement" au sein de l'institution médicale. Le fameux "burn-out", ou syndrome d'épuisement professionnel, les a toutes menées à ce centre unique en France, ouvert depuis 2018 et spécialisé dans le suivi de la souffrance au travail.
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Une à une, elles s'installent doucement sur les chaises qui les attendaient, disposées en arc-de-cercle autour d'Anne, l'art-thérapeute qui les suit depuis déjà plusieurs mois. "Les gens sont parfois victimes d'incendie, tout comme les immeubles", récite la thérapeute d'une voix douce. En ce début de séance, elle a choisi de lire à ses patientes une citation du Dr Herbert Freudenberger, l'un des premiers spécialistes à avoir défini l'épuisement professionnel. "Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consommer comme sous l'action des flammes, ne laissant qu'un vide immense à l'intérieur, même si l'enveloppe externe semble plus ou moins intacte", énonce-t-elle. Dans la salle, quelques murmures se font entendre. "Je la connaissais", souffle une patiente à sa voisine. "C'est exactement ça", commente une autre. Toutes semblent se retrouver dans cette définition, qui décrit "si bien" la "brûlure interne" qu'a représentée le burn-out pour ces soignantes.
"Un jour, ça pète"
Le silence se fait dans la salle, dure quelques secondes. Des regards s'échangent rapidement, posant une question silencieuse : "Qui commence ?". Puis la parole se libère, pour décrire ce fameux phénomène d'épuisement professionnel. "Il y avait cette sorte de résistance, qu'on pousse jusqu'au bout en pensant que l'on ne peut pas s'effondrer. Et puis un jour, ça pète", témoigne Marie*, qui était, jusqu'en mars 2019, infirmière dans une structure psychiatrique. Pour décrire cet étrange sentiment qui s'est emparé d'elle, la patiente utilise des métaphores précises, mimant des mains une colonne vertébrale qui se brise. "Pour s'en remettre, c'est comme des vertèbres à replacer : ça peut être long et très douloureux. On ne peut pas faire craquer le dos un bon coup en espérant que tout se remette en place pour toujours".
Ses camarades hochent la tête. Entre elles, "elles se comprennent". "Avoir la possibilité de parler de ça entre soignantes, ça aide. On n'a pas à expliquer un sentiment difficilement entendable pour d'autres, c'est une richesse", souligne l'une d'elles. "Ça permet de réellement lâcher prise, on n'a plus besoin de se justifier", assure sa voisine. "Le fait d'être ensemble, et de travailler tout ça par la musique ou l'art, permet de débloquer des choses en soi, qui ne seraient pas forcément sorties lors d'entretiens plus classiques", ajoute une autre membre de l'équipe. C'est bien le but des ateliers animés par Anne et sa collègue : par différentes formes d'art, associées à des groupes de parole, elles tentent de "trouver des clés" pour guérir, petit à petit, leurs patientes. Cet après-midi, elles travailleront en musique "sur l'adolescence" et "la contestation" : c'est tout ce que peut révéler la thérapeute, qui referme doucement la porte sur son atelier - le reste de la séance se déroulera en petit comité, et dans "l'intimité" de la relation patients / soignants.
Des "séquelles durables"
Derrière les portes closes du centre, les peines se délient par une dizaine de séances différentes. Par-delà les murs, le visiteur peut deviner les rires, les musiques, les cris, les pleurs, parfois, des patients en voie de guérison. Répartis en plusieurs groupes, les résidents quotidiens peuvent, au fil de la journée, se retrouver autour d'un atelier de cuisine thérapeutique, de pratiques sportives adaptées, de théâtre, de sophrologie ou même de séances de "relaxation" - la clinique est dotée de plusieurs machines de massothermie et de luminothérapie. "Ici, on travaille autour de la parole, mais aussi du corporel, de l'artistique et de la psychothérapie", résume le Dr Gaillac, psychiatre à l'hôpital de jour. Pour elle, toutes ces problématiques vont ensemble : le médecin assure que l'incidence du burn-out sur le corps est parfois "affolante".
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"Il y a un vrai retentissement cognitif, avec souvent des séquelles durables sur la mémoire ou la capacité de concentration par exemple", indique-t-elle. "Être en burn-out, ce n'est jamais anodin", abonde le Dr Boulay, psychiatre du centre et spécialisé en victimologie. Et selon lui, les cas d'épuisement professionnels pourraient bien continuer d'augmenter. "C'est exponentiel : on connaît un taux d'incidence et de nouveaux cas par an qui était de l'ordre d'1% en 2000, 5% en 2005, 12% en 2012, 20% en 2020... C'est presque à croire que ça suit le calendrier, c'est devenu un réel problème de santé publique". Un bilan inquiétant, particulièrement observé chez les soignants : selon une enquête menée en octobre 2020 par l'Ordre national des infirmiers, 57% des professionnels interrogés s'estimaient ainsi en "situation d'épuisement professionnel". Un chiffre qui se retrouve également dans les admissions de PsyPro : sur les 44 nouveaux patients admis en septembre dernier au sein de cet établissement privé, 18 étaient professionnels de santé. "Ils représentent environ un tiers des personnes suivies dans l'établissement", souligne la directrice de la clinique, Karine Bérard.
Une aggravation des tableaux existants
Ces soignants, généralement dirigés vers le centre par leurs médecins traitants après de graves épisodes de burn-out ou de dépression, y seront soignés "entre professionnels de santé". Une particularité "très importante", voire "nécessaire" à leur rétablissement, estime le Dr Yves-Pierre Kossovsky, co-fondateur de la clinique. "Dans des groupes de parole mixtes, des incompréhensions ou certaines autocensures peuvent être constatées", justifie le psychiatre. Il se remémore ainsi le témoignage d'un chirurgien ayant accepté de raconter son problème d'alcool au travail. "Il s'était fait insulter par les autres patients", se rappelle le Dr Kossovsky.
Au sein de PsyPro, qui accueille également des enseignants, des cadres ou d'autres catégories socioprofessionnelles, les séances se font donc en fonction des corps de métier, et suivent trois parcours de soins distincts : la dépression, le burn-out et le psycho trauma. "Tous ont un noyau commun d'exposition intense au stress dans le cadre du travail", souligne le psychiatre. "Exposez des animaux à un stress chronique - ils meurent. Exposez-y des êtres humains, ils tombent malades".
Le Covid-19, lui, n'a rien arrangé : Karine Bérard indique que le centre ne peut plus accueillir tous les patients demandeurs. Tandis que les différents thérapeutes ont été obligés de réorganiser leurs agendas pour accueillir plus de monde, une liste d'attente a été mise en place. Pour les professionnels de santé, déjà en tension depuis plusieurs mois, le Covid "n'a fait que rajouter de la difficulté à de la difficulté", analyse le Dr Boulay, égrenant la longue liste des conséquences de la pandémie sur les personnels soignants. "On voit d'abord une crise des vocations engendrée par le Covid, une charge de travail exponentielle, la difficulté pour les soignants à poser des limites, ou le sentiment de culpabilité qui les habitent s'ils décident de tout lâcher", liste-t-il. "Sans compter une aggravation des tableaux existants, avec des conduites d'évitement, des agoraphobies, des troubles de l'humeur, des blocages qui apparaissent sur des personnes qui n'en avaient pas forcément avant".
"J'étais dans un flou total"
Ces symptômes, Louise* les connaît par coeur. Mis bout à bout, ils ont provoqué chez cette ancienne infirmière un sentiment "d'oppression" devenu, au fil du temps, "insupportable". En poste depuis 1998, et ayant travaillé "essentiellement" dans les services de psychiatrie de différents hôpitaux publics, Louise s'est "effondrée" un matin de juin. Après une énième nuit de garde dans son service, aux côtés d'un collègue avec qui le courant "ne passait pas", elle rentre chez elle désemparée. "Je ne sais pas comment j'ai réussi à finir cette garde-là. Je n'en pouvais plus : la fatigue, le stress, l'angoisse, l'isolement... J'étais dans un flou total, il était devenu impossible de réfléchir normalement", confie-t-elle. Dans la cuisine désertée de PsyPro, elle se remémore ce matin d'été où "des idées noires ont commencé à l'envahir". "Je me suis dit que j'étais arrivée au bout, que je ne pouvais plus tenir. Que je n'étais pas à la hauteur", souffle-t-elle.
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Son bilan de l'hôpital public est accablant : la quinquagénaire en a même dressé une liste, tapée à l'ordinateur, qu'elle serre dans ses mains comme une preuve à brandir de l'incapacité de l'institution à protéger ses soignants. Louise évoque, pêle-mêle, le manque de personnels, de matériel, de moyens, de compréhension de la hiérarchie, de dialogue entre collègues, et une situation qui n'a fait que "s'aggraver avec la pandémie". "En tant qu'infirmière, on a tout le temps besoin de vous, partout. Mais vous n'en faites jamais assez, ou pas assez bien, ou pas assez vite. On nous presse, chaque jour, on voit les médecins défiler, et notre parole ne compte pas. Alors certains continuent, et les autres craquent sous la pression", résume-t-elle.
"Vous vous écroulez"
Une description douloureuse, que Marie, elle aussi, ne connaît que trop bien. "Ça s'est fait de manière lente et insidieuse", raconte-t-elle à propos de son burn-out. "Ça s'installe petit à petit, tout se mélange, et quand on arrive au bout, c'est qu'on a déjà bien ramassé", confie l'infirmière, qui a quitté son emploi en mars 2019. Des supérieurs "absents" ou psychologiquement "difficiles à gérer", des collègues aux conflits incessants, une culpabilité constante vis-à-vis des patients et certains problèmes personnels ont provoqué, pour la soignante de 46 ans, "un trop-plein". "Et quand le boulot ne tient plus, vous vous écroulez", raconte-t-elle, pudiquement. Après un diagnostic de burn-out rejeté par un médecin de la CPAM, qui lui indique au bout de quelques semaines "qu'elle peut changer de métier, devenir fleuriste, ou qu'avec deux bras et deux jambes, elle peut retourner travailler", Marie erre pendant plusieurs mois avant d'être accueillie au sein de PsyPro.
"J'ai dû vivre sur mes économies, prouver 'par a + b' que j'étais dans l'incapacité de revenir travailler", raconte Marie. Finalement prise en charge par la clinique, elle évoque un sentiment de "lâcher-prise" : le dialogue avec les autres patients et les différentes thérapies semblent doucement faire effet. "Aujourd'hui, et pour la première fois depuis très longtemps, je ne rejette plus forcément l'idée d'y retourner", avoue-t-elle. Mais "cela prend du temps" : la jeune femme est suivie par les médecins du centre depuis plus d'un an. Louise, en début de soin, n'est pas si optimiste : "Maintenant que j'y vois plus clair, je sais que je n'y retournerai pas. L'institution elle-même est devenue inquiétante pour moi".
* Certains prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interrogées.
