Le 28 avril, face aux députés, le Premier ministre, Edouard Philippe, a promis de lancer des centaines de "brigades" sur les traces des personnes contaminées. Objectif : endiguer la propagation de l'épidémie en identifiant les porteurs du coronavirus et tous ceux que ces derniers auraient pu infecter. En l'absence de vaccin, cette stratégie de traçage, puis d'isolement des cas, est la seule réponse envisageable pour casser les chaînes de transmission et rendre le déconfinement possible, à côté des gestes barrière. Mais, pour réussir, il ne s'agit rien de moins que de créer en une dizaine de jours à peine un nouveau service public fort de milliers d'agents et, pour cela, de faire travailler ensemble administrations, collectivités locales et associations. Aurélien Rousseau, directeur général de l'agence régionale de santé (ARS) d'Ile-de-France, chef d'orchestre de cette mission titanesque, raconte sa course contre la montre à L'Express.
L'EXPRESS De la capacité de tester les patients symptomatiques, de tracer leurs contacts et de les isoler dépendra la réussite du déconfinement. Le dispositif sera-t-il prêt pour le 11 mai ?
Aurélien Rousseau : C'est un défi totalement inédit, et nous avons une pression énorme pour être au rendez-vous. Nous avions déjà fait cet exercice jusqu'au déclenchement de la phase 3, mais il est indéniable que nous basculons dans une étape où il va falloir que cela soit réalisé à une échelle industrielle. Je parle d'échelle industrielle à cause des volumes de personnes concernées, même si le coeur de la stratégie repose sur un échange entre un professionnel formé et un malade ou ses contacts. Il n'en demeure pas moins que, pour la seule région Ile-de-France, nous pensons compter un millier de nouveaux cas par jour, avec chacun de 10 à 20 contacts en moyenne, qu'il va falloir trouver, puis convaincre de se faire tester et de s'isoler en attendant les résultats.
Comment cela va-t-il se passer ?
Le médecin traitant doit devenir la porte d'entrée naturelle du dispositif. Toute personne symptomatique devra contacter son généraliste, pour obtenir une ordonnance pour un test. Si le résultat est positif, le médecin mènera un entretien pour savoir si la personne peut s'isoler à domicile et prendra les contacts de ses proches, pour les transmettre à une plateforme gérée par l'Assurance-maladie. Les agents de cette plateforme pourront rappeler le patient pour identifier tous ses contacts élargis si le médecin ne l'a pas fait, puis ils appelleront l'ensemble de ces personnes, pour leur donner des conseils d'isolement et leur prescrire un test.
LIRE AUSSI >> Déconfinement, le pari de la responsabilité individuelle
Quel sera le rôle des agences régionales de santé dans ce dispositif ?
Nous interviendrons en troisième niveau, dans tous les cas complexes. Si la personne testée positive vit ou travaille en collectivité, par exemple. Une plateforme interne à l'ARS se consacrera à la gestion de ces situations qui risquent de se transformer en clusters. Nous sommes en train de la calibrer, mais nous devrions disposer de 150 à 200 agents et médecins. Dans un premier temps, ils prendront des contacts téléphoniques : si un enseignant est concerné, par exemple, il faudra l'appeler pour voir s'il a fait cours, dans quelles conditions, etc. En cas de doute, nous nous déplacerons sur place pour réaliser une enquête approfondie et des tests.
Où interviendront les brigades évoquées par le Premier ministre ?
Nous allons rencontrer différentes situations, y compris parmi les personnes contactées par l'Assurance-maladie, pour lesquelles un simple appel téléphonique ne suffira pas. Parce qu'on sentira, par exemple, que la mise en quatorzaine à domicile ne pourra pas se faire dans de bonnes conditions. C'est souvent le cas en Ile-de-France, quand le nombre de personnes résidant dans un logement est supérieur au nombre de pièces. Il faudra donc des équipes pour se projeter à domicile, pour dialoguer avec la personne, lui donner des conseils et lui proposer des services - visite d'une assistante sociale, portage des repas, hébergement alternatif éventuellement. C'est ce que nous avons expérimenté avec le dispositif Covisan, mis en place à la mi-avril à l'initiative de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris. Cette expérience, avec des équipes qui se déplacent à domicile pour les entretiens, les prélèvements et l'accompagnement, est très positive. Elle va nous permettre de bien calibrer ce que doivent être ces équipes mobiles, ce qu'elles feront, les obstacles qu'elles peuvent rencontrer, la formation qui est nécessaire.
Qui va composer ces brigades ?
C'est le chantier du moment. Cela se passe autour des préfets, à l'échelle départementale, avec l'appui des agences. Des compétences variées seront nécessaires. Des infirmières, bien sûr, mais sans doute aussi des assistantes sociales, et d'autres profils encore. Pour constituer ces équipes, nous devons dialoguer avec les collectivités, avec les associations, comme la Croix-Rouge ou la Sécurité civile, mais aussi avec les centres communaux d'action sociale. On ne va pas faire partout pareil. Dans le Val-d'Oise, par exemple, nous avons créé beaucoup de centres "Covid+" pour que les patients n'aillent pas dans les cabinets médicaux. Ces centres sont une source potentielle pour constituer des équipes mobiles. Selon les territoires, les ressources ne seront pas forcément les mêmes. Il y a aussi des endroits où elles sont importantes, et d'autres moins.
LIRE AUSSI >> Coronavirus, des médicaments pour éviter de tomber malade
Combien y aura-t-il d'équipes mobiles en Ile-de-France ?
Nous sommes encore en train de calibrer le dispositif sur la base de modélisations du nombre de cas. Mais il ne fait aucun doute qu'il faudra plusieurs centaines de personnes par département.
Comment va s'organiser l'articulation entre tous ces acteurs ?
Nous travaillons actuellement sur les échanges d'informations entre la plateforme de l'Assurance-maladie, l'ARS et ces équipes mobiles. Ce sont des questions de système informatique qui sont complexes. Nous devons nous assurer qu'il y aura une très grande fluidité entre tous les acteurs impliqués. Le coeur du réacteur, ce sera la base de données de l'Assurance-maladie, constituée à partir des informations envoyées par les médecins généralistes ou par les services d'urgence si des patients s'y présentent directement. Pour l'instant, nous travaillons sur des solutions transitoires, avec des e-mails qui partiraient de l'Assurance-maladie, pour lesquels nous développons un système d'analyse automatique.
Cela sera-t-il efficace pour repérer les clusters ?
Il faudra que l'on réussisse à identifier les situations à risque dans les systèmes d'information, que ce soit celui qui rassemble les résultats des tests PCR [virologiques] depuis tous les laboratoires d'analyse ou celui de l'Assurance-maladie. Des questionnaires-types ont été élaborés pour que certaines réponses constituent des alertes sur un risque de foyer épidémique. L'interconnexion entre les systèmes est encore en construction, avec l'objectif que nous puissions faire des requêtes sur cette base, et qu'un certain nombre d'informations remontent de façon automatique. Il faut bien choisir, de façon à ne pas être noyés sous le flux, tout en ne laissant rien passer d'important.
Pourrez-vous repérer un cluster qui se développerait à partir d'une entreprise, par exemple ?
Oui, des questions sur le lieu de travail sont prévues, et nous pourrons faire des croisements.
Que va devenir le dispositif Covisan ?
Il faut que l'on arrive à mutualiser les données recueillies par Covisan avec le reste du dispositif. C'est encore un sujet de systèmes informatiques. Pour le reste, il ne fait aucun doute que la question du respect de l'isolement, dans des conditions sociales difficiles, est centrale. Covisan apporte une expérience précieuse, et il a bien sûr vocation à perdurer et à s'insérer dans le schéma national. Nous devons surtout nous assurer de rester lisibles pour les médecins traitants, qu'ils sachent toujours qui est leur interlocuteur.
Des "hôtels-Covid" sont-ils réservés dans tous les départements ?
Les capacités ont été bien identifiées par les préfets. Mais dans la plupart des cas notre objectif va être de permettre un isolement à domicile.
Comment allez-vous gérer la question du traçage des contacts dans les transports en commun en l'absence d'application de suivi des personnes ?
Notre sujet majeur, pour les transports en commun, ce sera le respect des gestes barrière, avec le port du masque et la distribution de gel hydroalcoolique.
Y aura-t-il suffisamment de capacité de tests ?
Quelque 25 000 tests ont été réalisés en Ile-de-France le 1er mai, et notre objectif est de nous trouver en mesure d'en faire entre 40 000 et 60 000 par jour le 11 mai. Nous allons nous appuyer sur le réseau des laboratoires de ville. Nous sommes en train d'établir une cartographie, et si nous nous rendons compte qu'il y a des manques à certains endroits, nous pourrons déployer des sites en mode "drive" à partir d'établissements de santé.
La tâche paraît immense : n'auriez-vous pas besoin de plus de temps pour être prêts ?
Nous travaillons jour et nuit dans cet objectif. Il y a quelques semaines, nous pensions tous, politiques, administratifs et scientifiques, que la séroprévalence [la part de la population ayant développé des anticorps contre le virus] serait supérieure aux 10 % atteints en réalité. L'idée d'avoir un dispositif de traçage aussi puissant n'était donc pas clairement posée. Mais, à présent, nous sommes dans l'obligation d'y arriver, car le confinement n'est de toute façon pas tenable beaucoup plus longtemps. Je veux d'ailleurs remercier les Franciliens des efforts considérables qu'ils ont fournis. Nous devons continuer à protéger leur santé, tout en retrouvant la possibilité de reprendre une activité économique et sociale. C'est le nouveau défi auquel nous oblige cette épidémie.
