"La mixité, tout le monde en parle, mais personne n'en veut vraiment !" Depuis plusieurs mois, l'association No Ghetto veut faire entendre sa voix sur la question de la mixité sociale et d'origine dans les collèges. Ce collectif, essentiellement composé de parents d'élèves et d'habitants de la métropole de Lyon, est d'abord parti d'un constat local. Il déplore le manque de brassage dans les établissements scolaires de leurs enfants qui a pour effet de favoriser la montée du communautarisme et l'entre soi.

Petit à petit, No Ghetto a porté la question sur le plan national, profitant notamment des débats autour du projet de loi sur les principes républicain pour présenter ses propositions. Parmi lesquelles, celle d'obliger les élus locaux à favoriser la mixité scolaire et à rendre compte régulièrement des progrès réalisés en ce sens. Une autre de leurs suggestions pourrait mettre le feu aux poudres. Et pour cause, elle tranche largement avec les idéaux de l'universalisme républicain. L'association souhaiterait, en effet, que les collectivités basent la sectorisation scolaire sur des critères sociaux... mais aussi sur des critères d'origine des familles.

Après avoir porté son message auprès de plusieurs parlementaires, No Ghetto devait rencontrer le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, le 3 mars dernier. Finalement, l'association s'est entretenue par visio-conférence - crise sanitaire oblige - avec des membres du cabinet de Nathalie Elimas, secrétaire d'Etat chargée de l'Education prioritaire. Fazia Ouatah, trésorière de No Ghetto (et, par ailleurs, élue municipale d'opposition LREM à Vénissieux, Ndlr), a répondu aux questions de L'Express à la sortie de cet échange.

Quel était le but de cet entretien avec les membres du cabinet de Nathalie Elimas ?

Nous avions sollicité ce rendez-vous avec Jean-Michel Blanquer dès le mois de novembre dernier. L'idée était de présenter notre association et les différentes actions que l'on mène. Nous avions surtout à coeur d'interpeller les membres de l'exécutif sur la question de la mixité sociale et d'origine dans les collèges. Notre association est née il y a deux ans, suite à l'annonce de la création d'un nouveau collège entre deux zones urbaines sensibles de la métropole lyonnaise : les Minguettes à Vénissieux et l'Arsenal à Saint-Fons. Un projet très éloigné de ce que nous voulons pour nos enfants, c'est-à-dire un vrai mélange leur permettant d'avoir cette expérience de l'altérité et de s'ouvrir sur le monde. Parce qu'on sait bien que l'absence de brassage social favorise l'entre soi. Ce qui peut conduire aux problématiques que l'on connaît comme le décrochage scolaire ou la délinquance. Surtout dans ces zones-là, frappées par une paupérisation grandissante. La Cour des Comptes avait, elle-même, épinglé la politique mise en place dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux, et dressé un constat alarmant. On a beau y injecter de l'argent, le communautarisme ne cesse de gagner du terrain. Il faut trouver d'autres solutions.

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Ces derniers mois, vous aviez déjà échangé avec plusieurs parlementaires. Pour quels résultats ?

Oui, à l'occasion des débats autour du projet de loi confortant le respect des principes de la République, nous avons fait des suggestions d'amendements à une quinzaine de députés. Notre objectif est d'obliger les collectivités à prendre en compte cette notion de mixité sociale et d'origine. Car, aujourd'hui, lorsqu'on construit un collège ou qu'on établit une carte de sectorisation, cette dimension-là n'est pas suffisamment étudiée. Il est impératif que des leviers soient enfin mis en place. Le choix géographique d'un établissement scolaire est évidemment crucial. Mais la création d'indices basés des critères sociaux et d'origine l'est également. Malheureusement, malgré nos efforts, nous n'avons pas réussi à nous faire entendre à ce jour. Mais nous sommes en contact avec le député François de Rugy (président de la commission spéciale chargée d'examiner le projet de loi confortant le respect des principes de la République, Ndlr) à qui nous souhaiterions proposer un groupe de travail sur ce sujet.

Vous insistez beaucoup sur l'importance d'une plus grande mixité sociale "et d'origine" dans les collèges. Qu'entendez-vous exactement par-là ?

Je sais bien que le sujet peut prêter à polémique. Mais attention, il ne s'agit pas de recourir à des statistiques ethniques qui sont d'ailleurs interdites en France. L'idée est de mettre en place un indice qui permettrait de porter à la connaissance des élus le lieu de naissance des parents, voire des grands-parents, des collégiens dans le but de favoriser une plus grande mixité. L'Insee, dans ses enquêtes Trajectoires et Origines, utilise déjà ce type de données. Pourquoi l'Education nationale n'y aurait-elle pas recours ? Car il ne faut pas se leurrer. Evidemment que les enfants qui grandissent dans un quartier comme les Minguettes, où vous avez 75 % de logements sociaux, où les parents ne parlent pas tous français et où le chômage explose, ne partent avec les mêmes chances que les autres. Le fait que des gamins évoluent dans un même milieu et restent ensemble du primaire jusqu'au collège favorise le phénomène de bandes dont on parle beaucoup aujourd'hui. Tout cela a pour corollaire ce fameux entre soi. Alors certes, la question de cet indice d'origine peut paraître délicate mais nous, au sein de notre association, nous n'éprouvons aucun malaise à l'évoquer.

Tout de même... Cette proposition, inédite, ne va-t-elle pas à l'encontre des principes universalistes français qui imposent une égalité de traitement pour tous les citoyens, quelles que soient leurs origines, et surtout, sans tenir compte de leurs origines ?

Certes mais, dans la réalité et dans les faits, on sait bien qu'aujourd'hui certains établissements sont ghettoïsés. Le Président de la République l'a lui-même reconnu lors de son discours des Mureaux, le 8 octobre dernier. De nombreux collèges sont désormais "monocolores". Je parle aussi bien de ceux implantés dans les beaux quartiers de centre-ville que de ceux établis dans des zones urbaines sensibles. On ne peut pas faire comme si cette réalité n'existait pas et rester muets sur cette question. Aujourd'hui, l'Education nationale utilise déjà l'indice de position sociale (IPS) qui tient compte de différents facteurs comme la catégorie professionnelle des parents, leurs revenus, leur capital culturel, leurs conditions matérielles ou leurs diplômes. On pourrait tout à fait introduire un nouveau facteur, au sein de ce fameux IPS, qui serait donc l'origine des parents. Il ne s'agit pas d'utiliser cette seule donnée mais de la croiser avec toutes les autres, et de transmettre ensuite ces informations aux élus responsables de la carte scolaire pour qu'ils assurent une meilleure répartition des élèves.

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Mais ne risque-t-on pas, ainsi, d'empiéter sur la vie privée des élèves et de leurs familles ? Et ces dernières seront-elles d'accord pour dévoiler ainsi leurs origines ?

L'indice de position sociale que je viens d'évoquer tient déjà compte de plusieurs données privées. Ce n'est pas pour autant que celles-ci sont rendues publiques au sein du collège et que certains élèves sont stigmatisés ou pointés du doigt. Nous poursuivons le but inverse, celui d'avoir une véritable diversité culturelle dans nos établissements scolaires. Et puis, ne soyons pas hypocrites. Pour avancer, il ne faut pas hésiter à nommer les choses. Les familles dont les enfants vont dans ces "collèges-ghettos" savent pertinemment que 99 % des élèves ont des parents qui ont des origines africaines. Et elles sont nombreuses à vouloir, comme nous, que la situation évolue. Or on constate qu'en termes de politiques publiques rien n'a changé ces quarante dernières années. Sans mesures fortes et nouvelles, on n'avancera pas.

Après votre entretien avec des représentants de la rue de Grenelle, avez-vous le sentiment d'avoir été entendus ?

Nous avons eu un échange très courtois. On nous a parlé de pistes, de propositions, de schémas pour la rentrée scolaire 2021. Mais rien de concret n'en est véritablement ressorti. Et je ne pense pas que la question qui nous occupe, celle d'obliger les collectivités à se mobiliser pour encourager une plus grande mixité sociale et d'origine dans les collèges, soit à l'ordre du jour pour eux. Nos interlocuteurs ont émis la volonté d'accorder davantage de moyens aux réseaux d'éducation prioritaires. Mais nous ne souhaitons pas mettre en opposition les moyens et la mixité. Ce que l'on veut, avant tout, c'est davantage de mélange pour nos enfants. Bien sûr, ils se disent sensibles à cette question, aux expérimentations menées dans certaines villes comme Paris ou Toulouse. Mais, maintenant, on attend des actes. Jean-Michel Blanquer s'y était engagé au début du quinquennat et il évoque cette question régulièrement. Il ne lui reste plus qu'un an pour agir. Un an, c'est court.